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Journal de Joseph Rossignol, 13 août 1917 - 1ii593

 

Ce petit gourbi protège à peine des éclats qui frappent là, tout autour. Des heures creusent les bois de Malancourt et de Chappy et le « Zim-pan » surprend toujours par sa vitesse d’éclair. Aujourd’hui, 13 août, vers minuit, j’étais à l’affût absorbé par l’ombre, fasciné par la fêlure claire des fusées lorsque passe une patrouille de la 3e section. Le caporal me reconnut et m’appela et d’un seul coup me lâcha : « Ton camarade Decourt vient d’être tué,… un éclat dans le dos… un trou comme ça – il montrait son poing - on l’a emmené, il n’a pas souffert… ». La patrouille partie, je me mis à trembler nerveusement, claquant des dents, saisi d’un grand froid intérieur… Martin, habitué… muet… me regardait. Puis ayant besoin d’une présence amie, j’ai couru vers le vrai, le seul, maints obstacles barraient la route et la nuit était noire, enfin je l’ai trouvé tassé dans son abri, tout noir, seul, méditant ; il savait en me voyant, il comprit que j’avais besoin de le voir, il souffrait lui aussi et sa voix changée maudissait la guerre, les boches qui nous prenaient notre vieux copain. Nous nous sommes serrés la main très fort et j’ai rejoint mon poste. L’aspirant Jacquet, chef de la 3e section passait une heure après répétant l’horrible chose… Decourt est mort…déjà !

Retour dans la sape. On retrouve sa moiteur, son odeur, les bombardiers et leur tonnerre. Par-dessus les crêtes et les têtes les artilleries se chamaillent… Plantée de guingois dans un fil de fer tirebouchonné une bougie grésille…

Albert est venu me trouver. Nous nous sommes rejetés un moment la corvée – quel triste mot ! – d’écrire à la famille de notre ami la fatale lettre. Le fourrier nous a priés de le faire sachant l’affection qui nous unissait… Dans une encoignure, sur un dos de sac servant de pupitre j’ai écrit.

Albert dictait des phrases indécises, courtes, des mots qui sortaient avec peine, maladroits… J’ai, nous, avons bâclé la lettre, pressés d’en finir avec ces phrases qui ne cachaient rien… plus rien…

 

Les textes sont retranscrits avec l'orthographe des documents originaux, les ratures ne sont pas mentionnées.