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Les dossiers de carrière - Episode 2

Les peintres décorateurs des théâtre municipaux - 524 W 331 et 585

 
Giroflé Girofla
48 FI 56 - Giroflé Girofla de Charles Lecocq 
 

Que l’on fasse des recherches, que l’on classe un fonds d’archives ou que l’on monte une exposition, l’intérêt des dossiers de carrière est évident à maints égards ; c’est en effet lorsque l’on y accède par le biais d’une thématique précise qu’ils dévoilent toute leur richesse.

En 2008, deux fonds contenant des dossiers de réalisation de décors d’opéra et de théâtre sont entrés aux Archives municipales, sans inventaire ni information sur leurs origines et leurs auteurs, si ce n’est que, dans leur grande majorité, ils avaient été réalisés pour le théâtre des Célestins et l’opéra de Lyon au 19ème siècle. Dans la foulée, une exposition, « Spectaculaire… », fut programmée.

Comment aborder ce fonds de décors et le classer ?

La plupart de ces décors sont de véritables œuvres d’art ; ce d’autant plus que triomphe, au cours du 19ème siècle, le genre du Grand Opéra caractérisé, entre autres, par le recours à de somptueux décors et à des effets de scène spectaculaires pour soutenir l’action dramatique.

A Paris, les décors sont réalisés en atelier par des artistes réputés à partir d’esquisses puis de maquettes avant d’être transposés en grandeur nature et fixés sur des châssis en bois par les machinistes du théâtre. Pour la représentation, on achemine les décors sur voiture à cheval depuis l’atelier des décorateurs.

Mais qu’en est-il à Lyon ? Qui sont les peintres décorateurs auteurs de ces très beaux décors conservés aux Archives municipales ? Quelles sont la formation et l’origine géographique et sociale de ces peintres ? La Ville louait-elle les décors ou les faisait-elle réaliser pour ses propres besoins ?

Ce sont autant de questions auxquelles les informations contenues dans les dossiers de carrière, combinées avec celles provenant des archives des services, permettent d’apporter un certain nombre de réponses.

Nous avons ainsi découvert que pour assurer cette fonction dans la première partie du 19ème siècle, la Ville fait exécuter les décors par un entrepreneur privé jusqu’en 1842. A partir de cette date et jusqu’en 1855, les directeurs de théâtre successifs les louent à une société privée à laquelle la Ville les rachète en novembre 1855 pour doter le Grand Théâtre (1). Le même mois, un poste de conservateur-restaurateur du matériel des théâtres est créé pour les gérer, les entretenir et au besoin les renouveler.

Il est confié à l’entrepreneur qui réalise depuis 1834 des décors de théâtres pour la Ville, Armand Savette.

 
 

Qui sont ces peintres de la 2ème moitié du 19ème siècle ?

Nous ne possédons de dossier que pour deux de ces peintres, mais ils nous apprennent que quatre peintres-décorateurs de renom se succèdent en réalité sur la période 1850-1900. Moins structurés et moins normés qu’aujourd’hui, les dossiers de carrière contiennent des informations relatives à la formation des agents mais également à leur caractère, à leurs opinions politiques ou à leur moralité. On peut également y trouver des lettres signées de personnalités extérieures à la scène lyonnaise. En ce qui concerne nos peintres, une lettre de Charles Cambon, peintre des théâtres impériaux de l’Opéra de Paris et de l’Opéra Comique recommande le peintre Jean-Baptiste Génivet et une autre signée Camille Doucet, directeur général de l’administration des théâtres au ministère de la maison de l’Empereur donne l’avis de l’administration impériale sur le peintre Lucien Devoir …

Un « homme de mérite et de conscience » (3), Armand SAVETTE

D’Armand Savette (Saint Cloud 1805-Lyon 1856), nous apprenons que cet illustrateur parisien fonde une entreprise de décors à Lyon rue de Sèze aux Brotteaux et qu’il réalise dès 1834 des décors et des peintures pour la salle du Grand Théâtre. Il est qualifié de « peintre décorateur des théâtres de la Ville de Lyon » dans le traité qui l’unit à la Ville en 1842 sans pour autant bien sûr, à cette date, faire partie du personnel municipal (2). Réputé « homme de mérite et de conscience », il est nommé sans surprise en 1855 conservateur-restaurateur du matériel des théâtres.

Brillant mais flambeur ! Lucien DEVOIR

Lucien Devoir (Paris 1808-Lyon 1869) lui succède. Il travaille pour l’Opéra de Paris avec le peintre Pourchet puis devient décorateur en chef du théâtre de la porte Saint Martin. De l’un de ses décors, Théophile Gautier dira qu’il en éprouve « comme un mirage » tant les effets sont réussis. L’administration des théâtres impériaux présente Lucien Devoir « comme un artiste de beaucoup de talent, il a fait d’excellents dessins …il pourrait être considéré comme un honnête homme si d’incessants besoins d’argent ne l’entraînaient à de mauvaises choses… ». Malgré ces inquiétantes informations –nous n’en saurons pas plus-, il est embauché à la mort de Savette sur le poste de conservateur-peintre décorateur des théâtres de Lyon le 2 mars 1857 (4).

Le « doux et loyal » Jean-Baptiste GENIVET

Quand Jean-Baptiste Génivet (Les Adrets 1814-Lyon 1888) devient conservateur et peintre décorateur des théâtres municipaux en 1870, il n’est pas inconnu de l’administration municipale. Il a travaillé à plusieurs reprises à Lyon en collaboration avec Armand Savette et sa candidature a été écartée une première fois en 1856 au profit de celle de Lucien Devoir. Il est élève puis collaborateur de Charles Cambon, qui, souligne-t-il dans sa lettre de candidature, « jouit… d’une réputation européenne ». Cambon, dans une lettre autographe, fait état de « la douceur et la loyauté de son caractère et l’élévation de son talent » (5). Douceur qui, alliée à une charge de travail croissante, amènent rapidement Jean-Baptiste Génivet à renoncer à la charge de conservateur, marquée par des démêlés incessants avec les directeurs de théâtre (6).

Bon peintre mais fichu caractère… Jules LE GOFF

Neveu de Jean-Baptiste Génivet, ce normand (Le Havre 1851 - ?) suit les cours de l’école Levasseur à Paris puis est employé, comme son oncle quelques années auparavant, dans les ateliers des peintres Cambon et Thierry (7).

Il vient en 1870 à Lyon comme collaborateur de Jean-Baptiste Génivet et est nommé tout naturellement peintre décorateur des théâtres municipaux en 1885 au départ de celui-ci. Son talent connaît son apogée dans la réalisation des décors de Lohengrin en 1891. Le Maire Antoine Gailleton le félicite explicitement dans une lettre adressée au directeur des théâtres : « Je vous serais reconnaissant de transmettre tous mes remerciements…à tous vos collaborateurs en particulier…à M. Le Goff, auteur des remarquables décors que le public a pu admirer… » (8).

Hélas, les décors neufs coûtent cher et le peintre décorateur se montre de plus en plus rétif à restaurer les décors anciens, la restauration des décors étant une activité nettement moins lucrative que leur création. Au point que, lors du montage du Pardon de Ploërmel de Meyerbeer, le délégué aux théâtres Aimé Gros demande au Maire d’obtenir de Jules Le Goff « un effort plus désintéressé et plus consciencieux» (9).

Les rapports entre l’administration municipale et le décorateur se tendent jusqu’à que, déçu, mécontent et amer, Jules Le Goff quitte la Ville en 1903 au terme d’une carrière municipale de 34 ans.

La fin du monopole

En 1898, lasse ces difficultés et soucieuse de limiter les dépenses, la Ville modifie le cahier des charges des directeurs en autorisant ces derniers, à défaut d’entente avec le peintre décorateur et le chef machiniste, à s’adresser à un autre fournisseur. Une autre époque commence…

Ainsi se termine ce petit coup de projecteur sur une profession de l’administration municipale peu connue.

A suivre…
 
48 FI 131_35 - Salammbô de Ernest Reyer
48 FI 131_35 - Salammbô de Ernest Reyer 
 

(1) Appellation commune de l’opéra actuel au 19ème siècle et dans la première moitié du 20ème siècle
(2) AML 480 WP 21
(3) ADRML 4 T 134
(4) AML 524 W 331
(5) ADRML 4 T 134
(6) Voir le prochain épisode
(7) AML 524 W 585
(8) AML 88 WP 14
(9) AML 88 W 16