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Les dossiers de carrière - Episode 3

Le conservateur des Théâtres

 
Girrane
Gustave Girrane - Lakmé, 2e acte - 94ii157 
 

La saga du personnel municipal continue


Nous avons mesuré dans le précédent épisode [1] à quel point les dossiers de carrière peuvent être utiles pour reconstituer l’histoire d’une profession ou la vie d’une institution.

Il faut savoir qu’outre leur intérêt historique incontestable, ils fourmillent de détails croustillants et parfois bien drôles sur la vie de nos ancêtres et le fonctionnement de l’administration.

Prenons un autre exemple, toujours relatif aux théâtres municipaux, celui du conservateur des théâtres.

La difficile question de la gestion des théâtres

Au 19ème siècle, la vie des théâtres est assez différente de celle d’aujourd’hui : tous les trois ans à peu près, le directeur change, emportant avec lui sa troupe et parfois, jusqu’en 1855, ses décors, accessoires et costumes. On circule dans le théâtre pendant les représentations, plus longues, qui font se succéder plusieurs spectacles différents. Enfin, la scène est éclairée par des quinquets [2] et il faut veiller de près au risque d’incendie…

En 1855, la Ville investit dans l’acquisition d’un important ensemble de décors.

Pour maintenir l’ordre dans les théâtres et gérer ce matériel chèrement acquis, elle crée un poste de conservateur des théâtres [3] , qu’elle confie d’abord au peintre décorateur puis qu’elle sépare de cette fonction en 1871, les deux missions cumulées constituant une charge trop lourde pour le peintre décorateur, dépassé par la situation [4] .

De la discipline, rien que de la discipline…

Pour tenir en main l’ensemble hétéroclite formé par les habitants (permanents et d’occasion) du théâtre -directeur, troupes de passage, chanteurs, danseurs, chefs d’orchestre et musiciens, machinistes et agents municipaux, public et animaux de compagnie- et en gérer le matériel, la Ville se tourne vers d’anciens militaires, rompus au commandement et à la discipline.

Au lendemain de Sedan -n’oublions pas que nous sommes en 1871- nombre d’entre eux sont en effet à la recherche d’un emploi pour compléter une maigre pension de retraite.

Le loup dans la bergerie…

C’est ainsi qu’elle recrute Gaspard Verat, personnage haut en couleurs s’il l’on en croit la fiche de renseignements [5] fournie après les événements que nous allons décrire (1873) et qui figure dans son dossier :

« Sorti de l’armée avec le grade de caporal, il a été néanmoins nommé après le 4 septembre 1870 colonel d’État-Major de la Garde Nationale. Il a fait partie du comité de Salut public et plus tard, du conseil municipal. On prétend qu’il est l’un des principaux meneurs de la tentative faite à Lyon le 23 mars 1871 pour fonder une commune [6] . A cette occasion, il avait convoqué près de 300 officiers de la garde nationale à l’Hôtel de Ville et avait intercepté les dépêches de M. Valentin, préfet du Rhône, qui donnait l’ordre au 5ème bataillon de défendre la Préfecture. Il a été l’un des membres les plus actifs de la rue Grôlée […] Dangereux » .


Fiche de renseignement de Gaspard Verat - 524wp938

Un fait divers relaté dans son dossier donne une idée du tempérament de notre homme : citons cette lettre dans laquelle le chef d’orchestre Buot se plaint au préfet, alors maire de Lyon, du comportement du conservateur des théâtres à son égard [7].

« Il me prit par le collet et me traita de galopin »

En effet, ayant fait entrer dans le Grand Théâtre un petit chien qu’il avait attaché dans un coin du foyer, Monsieur Buot se fait brutalement interpeller par le conservateur Gaspard Verat, « ex-colonel d’état-major de la Garde nationale et communard de la plus belle eau », selon ses propres termes.

« Il me prit par le collet et me traita de galopin, quelque ridicule que soit cette épithète appliquée à un homme de mon âge et de mon caractère ».

L’affaire se poursuit par l’envoi à l’offenseur de deux anciens camarades officiers aux fins d’obtenir des excuses publiques ou une réparation :

« Après quelques fanfaronnades de mauvais goût, [il] promit d’envoyer six témoins à ces messieurs. C’est en vain que mes amis les attendirent, l’homme qui avait l’injure aussi facile, avait la réparation difficile ».

Et notre chef d’orchestre, d’écrire au Préfet…

Bis repetita…

La sanction ne tarde pas. Deux jours après, le 24 juillet, Gaspard Verat est révoqué et un autre militaire, Victor Lehéricy, capitaine au 11ème bataillon de chasseurs à pied à la retraite -29 années de service, 27 campagnes et 2 blessures- prend ses fonctions au Grand-Théâtre.

Il y restera, sans trop d’anicroches, jusqu’en 1899.


 
 

[1] Dossiers de carrière n°2 consacré aux peintres décorateurs des théâtres de Lyon.

[2] Lampe à double courant d’air avec réservoir d’huile à un niveau supérieur à celui de la mèche. Les quinquets servaient à éclairer la scène pendant toute la durée de la représentation.

[3] Le conservateur des théâtres est responsable de l’ordre dans les théâtres et des biens en tout genre qui leur sont affectés. Pour tout désordre ou problème, il doit en référer, non pas au directeur du théâtre, qui est un entrepreneur de spectacle privé, concessionnaire pour 3 ans, mais à l’architecte de la Ville, qui en informe, si nécessaire, le maire.

[4] 88 WP 7 et 21.

[5] 524 W 938 Dossier individuel de Gaspard Verat.

[6] Au printemps 1871 , après l’échec de la première commune lyonnaise fin septembre 1871, deux insurrections ont lieu. Gaspard Verat participe à la 1ère qui a pour cadre l’hôtel de Ville, envahi par les révolutionnaires avec l’aide de 18 bataillons sur 24 du Comité central de la Garde Nationale dans la nuit du 22 au 23 mars 1871 tandis que la seconde, du 30 avril et 1er mai 1871, plus sanglante, se déroule dans le faubourg de La Guillotière.

[7] 524 W 938 Dossier individuel de Gaspard Verat, lettre du 22 juillet 1873.