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Les dossiers de carrière - Episode 5

« Fonction : secrétaire général de la Ville DE LYON »

 
Joseph Serlin
Joseph Serlin - 5ph723 
 

La place publique d’une ville a une superficie de 17 ares 27. On veut la paver de pierres bleues de Belgique à raison de 16 pavés par mètre carré et au prix de 6 f 50 le mètre carré, fournitures et main d’œuvre comprises. Combien y aura-t-il de pavés employés ? Quelle sera la dépense totale ?

Cet énoncé rappelle sans doute quelques souvenirs aux plus anciens d’entre nous ; c’est en tous cas l’un des deux problèmes de la composition de comptabilité sur lesquels ont planché les candidats au concours d’entrée de commis expéditionnaire de la Ville de Lyon un matin d’avril 1894.

Parmi ceux-ci, Joseph Serlin, qui connaîtra un destin hors du commun : né le 10 octobre 1868 à Crachier, en Isère, d’une famille modeste de paysans, il entre à la Ville de Lyon en 1894 et y gravit rapidement tous les échelons de la hiérarchie administrative jusqu’à en devenir le secrétaire général.

C’est à sa carrière administrative exemplaire que permet de reconstituer en partie son dossier individuel de carrière, que nous consacrons cet essai.



Concours

Un soldat de la République

« Pendant plus d’un tiers de siècle, j’ai servi trois administrations municipales républicaines, c’est l’honneur de ma vie ».

C’est par ces mots très forts que Joseph Serlin commence la lettre de demande de mise à la retraite qu’il adresse le 7 janvier 1933 à son « chef aimé », Edouard Herriot, maire de Lyon, après 37 années passées dans l’administration municipale [1] .

Après son certificat d’études primaires, Joseph Serlin suit les cours de l’école primaire supérieure, sorte d’ancêtre du collège, destinée à compléter l’instruction des jeunes qui se destinent au commerce ou à l’industrie ou se préparent pour différentes écoles ou administrations : Postes, Télégraphes, Douanes… [2]

D’abord clerc de notaire, il s’engage en 1889 dans la 25ème section des infirmiers militaires et y accomplit un service de 5 années. Au moment où il s’inscrit au concours de commis expéditionnaire de la Ville, il est comptable à la manufacture des tabacs.

Le traditionnel bulletin de renseignements qui figure dans les dossiers de cette époque est plutôt modéré dans son appréciation des capacités de l’intéressé : « Il passe pour être capable, paraît bien constitué et jouir d’une bonne santé, a une tenue correcte et des habitudes régulières… [3] ».

Les faits vont démentir cette appréciation quelque peu terne.

Reçu premier au concours de commis expéditionnaire en 1894 qui consiste en quatre compositions -administration communale, écriture, orthographe et comptabilité [4] - il récidive brillamment en 1896 au concours de commis rédacteur.

Entre 1896 et 1900, durant la fin du mandat d’Antoine Gailleton [5] , il travaille sur deux dossiers de première importance pour la municipalité : le rachat du service des Eaux à la Compagnie Générale à laquelle il était concédé et la suppression de l’octroi [6] . Pendant le mandat de Victor Augagneur [7] , en tant que sous-chef de bureau au bureau de l’assistance, il s’occupe de l’achèvement et de l’ouverture de l’hôtel des invalides du travail.

Dès 1902 il est nommé responsable du 1er bureau - section A qui gère le personnel municipal, les élections, les beaux-arts et les « affaires diverses ». En 1903, il passe chef de bureau [8] .

En 1908, il est à la tête de l’un des plus gros services de la ville [9] , le 2ème bureau, issu à cette même date de la fusion du 1er bureau - section A avec l’ancien 2ème bureau [10] : outre les compétences précitées, il pilote, sous les ordres directs du secrétaire général Léon Cordier , les secteurs de l’hygiène et de la salubrité publique, la sécurité publique, la police des lieux publics, la police de la circulation, les affaires militaires et l’alimentation publique.

La grosse affaire, c’est d’avoir des « hommes » [11] .

Le 13 juillet 1909, au départ à la retraite de Léon Cordier , Edouard Herriot fait de Joseph Serlin son collaborateur principal et immédiat à la mairie de Lyon en le nommant secrétaire général.

Il justifie rétrospectivement ainsi son choix : « Je vous avais choisi jadis parce que, dans une carrière où la faveur n’a joué aucun rôle, vous aviez conquis tous vos avancements par vos exceptionnelles qualités de labeur, d’ordre et de dévouement » [12] .

Joseph Serlin, interviewé par un journaliste en 1933, résume ainsi son rôle :

« Les intérêts considérables dont la gestion est confiée à la municipalité, la responsabilité qui pèse sur le maire et ses adjoints et sur le conseil municipal exigent une administration fermement tenue, sans fissures, maîtresse absolue de tous les rouages administratifs et se réservant, à elle seule, tous les pouvoirs de décision ».

Il fait entièrement siennes les instructions données par le maire à savoir :

« Régler définitivement et sans retard les affaires qui n’exigent pas d’étude et celles dont l’examen est achevé, hâter la mise au point de celles qui sont à l’étude » [13] .

A ces mots font écho les termes employés par le général Lyautey dans une lettre à son ami Edouard Herriot pour décrire l’atmosphère qui règne autour du maire en 1919 : « Je suis encore sous la chaude impression de ma journée de Lyon. Votre accueil, [….], la précision avec laquelle les affaires ont été abordées en séance et au dîner, […] l’atmosphère de réalisations, d’activité ordonnée qu’on respire auprès de vous [ … ].

La grosse affaire, c’est d’avoir des hommes et en cela vous pouvez m’aider car j’ai été surtout frappé de la pépinière d’hommes que vous suscitez autour de vous » [14] .

Conseil municipal de Lyon - 1ph9601
Conseil municipal de Lyon - 1ph9601 

Il n’y a jamais eu pour moi de tâches difficiles. [16]

Joseph Serlin n’est pas le moindre des collaborateurs du maire ; auxiliaire indispensable du politique, s’appuyant sur une administration municipale dont il connaît tous les rouages et qu’il gère avec doigté et fermeté, il excelle dans la préparation et le traitement méthodique des dossiers jusqu’à leur soumission au politique.

C’est durant ses fonctions de secrétaire général que sont mis à l’étude et réalisés les grands projets d’Edouard Herriot qui visent à faire de Lyon une cité moderne : construction des abattoirs de La Mouche, d’un lycée [17] , d’une quinzaine d’écoles, du stade municipal, de plusieurs ponts, de l’hôpital de Grange Blanche, de l’hôtel de la Mutualité, de la mairie du 7ème arrondissement, extension du service des Eaux, création de la Foire de Lyon, de l’école d’agriculture de Cibeins, exposition internationale de 1914…

Selon lui, « Les problèmes qui paraissent les plus compliqués sont simplifiés quand on travaille avec un homme comme M. Herriot et qu’on a pour exécuter ses ordres des collègues comme ceux avec lesquels j’ai collaboré » [18] .

Une grande admiration et une estime partagée le lient à Edouard Herriot qui parle ainsi de son plus proche collaborateur et ami : « Admirablement au courant de toute la technique administrative, toujours exact, toujours prêt, aussi laborieux qu’intelligent, ne songeant en toute circonstance qu’à l’intérêt public, tel j’ai connu mon excellent secrétaire général » [19] .

« Pour lui, rien n’était impossible, c’était son sport de lutter avec la difficulté et de l’abattre » [20] .

La façon de donner vaut mieux que ce que l’on donne. [21]

On ferait fausse route si on ne voyait dans tous ces hommages que rhétorique officielle et artifices verbaux.

Edouard Herriot est de ceux pour qui la reconnaissance financière est un élément important de la reconnaissance du mérite des individus [22] ; on remarque, en effet, à la lecture du dossier de carrière de Joseph Serlin, qu’à partir de 1909, le maire suit attentivement la progression financière de son secrétaire général. Son dossier est émaillé de notes manuscrites d’Edouard Herriot stipulant : « Porter le traitement de M. le secrétaire général à … », « j’ai dit … francs », etc.

Enfin, à partir de 1923, les arrêtés modifiant le traitement du secrétaire général sont libellés de la manière suivante : « Considérant que M. Joseph Serlin […] au cours d’une longue carrière administrative, a donné l’exemple incessant de la probité, de la discipline, de l’activité et du dévouement à l’intérêt public ; considérant que son effort s’est traduit par des avantages moraux et matériels de la plus grande importance pour la ville de Lyon ; considérant qu’il y a lieu de récompenser […] les fonctionnaires qui se consacrent entièrement à leur tâche sans écouter d’autres conseils que ceux du devoir, arrête… »

Embauché avec des appointements de 120 francs par mois en 1894, Joseph Serlin termine sa carrière municipale avec un traitement de 75 000 francs par an…

Cette reconnaissance financière doit être exprimée avec délicatesse ; lors de la séance du conseil municipal du 9 décembre 1929 au cours de laquelle Edouard Herriot propose une augmentation du traitement du secrétaire général pour « qu’il soit plus conforme à son mérite et à ses longs services », un conseiller municipal réagit à la formulation employée par le maire : « Il vaudrait mieux dire, le traitement du secrétaire général sera porté à tel chiffre ! ».

Edouard Herriot lui rétorque aussitôt qu’il adopte cette formulation pour « ménager » Joseph Serlin : « La façon de donner vaut mieux que ce que l’on donne, c’est une vérité pour M. Serlin » [23] .

C’est dire l’estime profonde que lui porte le maire.

Une carrière témoignage d’une époque

Si les modes de gestion des ressources humaines et le fonctionnement actuels de l’Administration rendent une pareille carrière difficilement imaginable de nos jours, le parcours de Joseph Serlin n’en est pas moins exemplaire par les valeurs qui structurent sa manière de servir : honnêteté, rigueur, régularité de l’effort et travail en profondeur, sens inné du management dirait-on aujourd’hui et dévouement à la chose publique et à ses représentants élus…

Sur un plan plus historique, c’est un bel exemple de promotion républicaine par le mérite et un témoignage de la capacité qu’a eue Edouard Herriot à s’entourer d’hommes de valeur et à mobiliser les énergies.

En janvier 1933, lorsque Joseph Serlin prend sa retraite, c’est pour entamer une carrière politique : élu maire de Crachier, conseiller général puis sénateur radical de l’Isère, officier de la légion d’honneur, il connaît une fin tragique : on retrouve son cadavre criblé de balles sur la commune de Dommartin près de Limonest le 7 janvier 1944. A l’origine de son assassinat, probablement le Mouvement National Antiterroriste Français (MNAF) créé en 1943 pour lutter contre la Résistance en abattant notamment les notables qui ont des rapports avec elle [24] .

La rue Joseph Serlin, anciennement rue des Ecloisons puis rue Lafond, qui longe le flanc sud de l’hôtel de ville et se prolonge jusqu’au quai Jean Moulin et son buste sculpté par Bourdeix place Lyautey conservent aujourd’hui sa mémoire.

 
 

[1] AML 524 W/871.
[2] Les élèves étaient admis à l’âge de 12 ans s’ils étaient munis du certificat d’études primaires. L’enseignement comprenait trois années d’études.
[3] AML 524 W/871.
[4] Le dossier individuel de carrière de Joseph Serlin contient ses copies d’examen.
[5] Maire de 1881 à 1900.
[6] Aboli finalement par le maire Victor Augagneur en 1901.
[7] Maire de 1900 à 1904.
[8] Les principaux grades à l’époque sont : commis expéditionnaire, rédacteur, sous-chef de bureau, chef de bureau. Chaque grade comprend plusieurs classes. Joseph Serlin commence comme auxiliaire et franchit tous les grades en moins de 10 ans.
[9] Les services de la Ville sont organisés à cette époque en 7 bureaux à compétences d’importance variable et en un certain nombre d’établissements et services extérieurs placés sous l’autorité du secrétaire général (aujourd’hui directeur général des services).
[10] Indicateur Lyonnais Henry 1902 p.137 et 1908 p.121.
[11] Lettre du général Lyautey, résident général au Maroc, à Edouard Herriot, du 15 novembre 1919 (AML 65II/71)
[12] Lettre par laquelle Edouard Herriot admet à la retraite Joseph Serlin, Lyon républicain , 9 janvier 1933 (AML 3C/412).
[13] Lyon républicain , 7 janvier 1933 (AML 3C /412).
[14] Lyon républicain , 7 janvier 1933 (AML 3C/412).
[16] ibid.
[17] Lycée Edouard Herriot.
[18] Lyon républicain, 7 janvier 1933 (AML 3C/412).
[19] ibid.
[20] Patrice Béghain, Bruno Benoit, Gérard Corneloup, Bruno Thévenon : Dictionnaire historique de Lyon, éd. Stéphane Bachès, Lyon, 2009, p. 1223.
[21] Bulletin Municipal Officiel, séance du 9 décembre 1929, p. 251.
[22] Au 19ème siècle et dans la 1ère moitié du 20ème siècle, le maire intervient dans la rémunération des agents.
[23] Ibid.
[24] Patrice Béghain, Bruno Benoit, Gérard Corneloup, Bruno Thévenon : Dictionnaire historique de Lyon, éd. Stéphane Bachès, Lyon, 2009, p. 1223.