FRAGILE MEMOIRE

Catalogue illustré des clichés sur verre
(sous séries 3Ph, 10Ph, 15Ph & 38 Ph)

AVANT PROPOS

par Jeanne-Marie Dureau
Archiviste de la Ville de Lyon

Dans le domaine de la biologie, on sait bien que la mémoire est nécessaire à la vie : les mécanismes biologiques, qui codent, transmettent l'identité et la défendent, sont maintenant bien connus.
Pour les sociétés humaines, il en va un peu de même : l'identité se fonde aussi sur une mémoire collective, transmise entre les générations. Mais la capitalisation des informations, leur passage d'une génération à l'autre se fait de façon beaucoup plus aléatoire que dans les organismes. La mémoire se relie alors aux biens culturels. Ce sont eux qui signent l'identité d'une communauté. Outre les monuments, ces biens sont conservés dans les musées, les bibliothèques et les archives.
La tâche de ces gardiens de la mémoire que sont les conservateurs du patrimoine, comporte deux volets complémentaires : rassembler les témoignages actuels et transmettre ceux du passé.
La première partie de choix dans le contemporain est délicate : dans une acception de nos jours de plus en plus large des biens culturels, les conservateurs du patrimoine ont à opérer une sélection dans l'information qui est difficile, mais qui, au moins, repose grandement sur leur propre décision raisonnée.

Le volet d'action complémentaire, la conservation de l'acquis, n'est pas moins délicat. En outre, interviennent alors une multitude de facteurs qui s'attaquent au support matériel de la mémoire, et un certain nombre d'entre eux dépassent largement les possibilités d'action du conservateur. Cette mémoire est fragile et des pans entiers en disparaissent chaque jour.
Se préoccupant de la préservation du patrimoine écrit, " miroir du monde et sa mémoire ", l'Unesco a lancé en 1992 un programme de sauvegarde et de promotion du patrimoine documentaire mondial.(1) En 1996, les premiers résultats de l'enquête préalable sur les collections détruites, celles en danger et celles où des actions sont en cours, ont paru(2) .
On voit alors avec des chiffres évocateurs ce dont on pouvait se douter : le premier responsable des pertes est la guerre.
De tous temps, elle a été à l'origine des disparitions des monuments, et plus encore des fragiles supports écrits de la pensée. Récemment, la guerre dans l'ancienne Yougoslavie a bien souligné comment ces biens culturels signifiaient l'identité même d'un peuple. Loin de les protéger, la croix bleue, qui les signalait selon la Convention de La Haye, n'a servi qu'à faire des cibles des archives et des bibliothèques. Leur destruction a été assimilée à la destruction de l'existence du peuple visé.
Les catastrophes que déclenchent les forces puissantes de la nature prennent ensuite la deuxième place dans la liste des disparitions de ce patrimoine.
Enfin, à côté de ces cataclysmes humains ou naturels, la perte quotidienne est un ennemi plus insidieux, mais non moins efficace, que les grandes destructions soudaines dues à la violence des hommes ou de la nature.
L'usure atteint les supports de la mémoire dans leur matérialité. Le mauvais stockage dans des conditions climatiques délétères, les mauvaises manipulations, les vols, les insectes, les rongeurs, tout se ligue pour détruire les documents, qu'ils soient au repos dans leurs réserves ou aux mains de leurs usagers.
Une dernière cause enfin menace la transmission du patrimoine écrit : la fragilité intrinsèque des supports.
Pierre, métal, os, bois, cuir, parchemin ou papier, les supports de la pensée ont connu une variété infinie au cours des siècles et dans les diverses civilisations. Cette évolution ne va pas forcément vers la pérennité, bien au contraire. L'actuelle numérisation des informations sur des supports aussi labiles que des mémoires magnétiques n'est pas très rassurante pour les professionnels qui ont la charge de garder et conserver la mémoire...
Parmi ces supports fragiles, menacés par leur constitution même, le support verre, utilisé pour les photographies de 1850 à 1950 environ, est un des plus exposés à la dégradation.
C'est la raison pour laquelle après avoir protégé l'ensemble des papiers des fonds des archives municipales de Lyon, il a paru urgent de porter un effort particulier sur ces " fragiles mémoires ".

Ces images photographiques sont parmi les plus importantes des 250 000 photographies conservées aux archives de Lyon. En son temps, Maurice Vanario nous en avait souligné toute la valeur. C'était à juste titre, car un bon nombre sont entièrement inédites. Or, sur les plus anciennes, on a pu constater des brisures survenues depuis les tirages d'époque. Leur numérisation offrait des retombées très intéressantes.
La première était de donner au public et au personnel des Archives une possibilité de consultation d'une facilité qui est tout à fait incomparable avec la manipulation manuelle d'albums ou de multiples boîtes de tirages papier. Au demeurant, ces tirages n'existaient que rarement et les confectionner représentait un coût important. C'est à la suite d'une étude économique comparant les procédures de tirages et de numérisation que la médiathèque du Patrimoine, qui conserve deux millions de négatifs sur verre de la Caisse des Monuments historiques, vient de faire le même choix de numérisation(3).
La deuxième conséquence heureuse était que toute manipulation de l'original était écartée n'étant plus nécessaire. Les plaques de verre ont donc été nettoyées et conditionnées dans des contenants adéquats. Il n'y a plus de raison d'y recourir et donc plus de risque de brisure.
Un autre avantage de leur numérisation est l'obtention immédiate de contretypes positifs, aisément lisibles, alors que les plaques originales sont des négatifs.
Enfin, on peut aussi, par cette opération, répondre à la demande de reproduction du public. On peut d'ailleurs le faire de façon modulée avec des reproductions de qualité variable selon les utilisations, allant de l'impression sur une imprimante courante à l'épreuve argentique sur imprimante haute définition.
Le public et tous les utilisateurs apprécieront aussi les grossissement des détails que peut donner l'informatique.
Une dernière possibilité encore est amenée par la numérisation : on peut donner une restitution des images accidentées, en réparant électroniquement sur les fichiers numériques les cassures et les autres dégradations de l'original.
Le choix de la numérisation une fois fait sur tous ces critères, la question s'est alors posée : comment publier ces images ?
On aurait très bien pu en donner une édition sur cédérom qui aurait rassemblé les images et la base de données textuelles (descriptions et index) qui les accompagne.
Mais le report sur disque optique n'a pas paru suffisant. Pour plusieurs raisons, il a semblé utile de donner aussi l'image imprimée sur papier. Nous avons donc choisi de reproduire toutes les images, fût-ce en petit format.
- L'usage des appareils lecteurs des disques optiques n'est pas encore entièrement passé dans nos moeurs, même s'il se répand très vite et le papier rendra service quelque temps encore à des particuliers non équipés de lecteurs.
- L'impression sur papier des fichiers numérisés intervient aussi comme un produit dérivé de la numérisation : l'impression des images se fait de nos jours dans les imprimeries à partir d'images numériques ; on peut donc donner à l'imprimeur des fichiers déjà préparés.
- Malgré tous les avantages des nouvelles technologies, on est encore à un stade où il n'y a pas de normalisation des procédures et le papier constitue une bonne sauvegarde et son espérance de vie est pour l'instant plus grande.
- L'inventaire papier que l'on peut feuilleter, nous a semblé fournir les possibilités créatives qu'une base de données ne donne pas. Nous avons expérimenté, en voulant organiser ces images, que l'oeil constitue un instrument, appréhendant et regroupant très vite dans la liberté d'un feuilletage du papier. La machine constitue une certaine contrainte et se révèle au contraire très utile pour appliquer ce que l'on a pu concevoir dans une certaine liberté.

On trouvera donc dans ce troisième volume de la collection " Inventaires " des archives municipales de Lyon, une première partie des plaques de verre qui y sont conservées. Elle correspond vraisemblablement, avec 2221 images, à la moitié des négatifs sur verre qu'on y pourra rencontrer. Deux fonds privés y accompagnent la partie photographique du versement des services de la Voirie.
On ne s'explique pas bien actuellement par quel biais des reportages de La Vie française, qui malgré ce titre est un journal lyonnais, sont aux Archives municipales. Ce fonds comporte 274 vues. On y trouve des aspects vivants de la vie à Lyon qui complètent les aspects plus statiques des autres négatifs sur verre.
Le fonds de la Société lyonnaise des transports en commun (T.C.L.) a été récemment donné aux archives municipales de Lyon. Il renferme 350 vues et apporte une documentation inestimable sur les transports bien évidemment, mais aussi sur les sites desservis et sur la vie des personnels et des passagers.
Plus important en nombre d'images est l'ensemble versé aux Archives par les services techniques de la Ville avec environ 1500 vues. Les images réalisées correspondent à l'exercice des compétences du service de Voirie de la Ville entre 1850 et 1950 environ. Ce service avait des compétences très larges et entre autres prenait en charge l'urbanisme avant la lettre.
En conséquence, c'est la création des voies terrestres, des berges, des quais, des ponts et des fleuves qui lui revenait. Dans cette optique, de magnifiques vues très étonnamment panoramiques de la ville, montrant les quais, sont à signaler.
En outre, dans des circonstances exceptionnelles, le service a fait réaliser des reportages systématiques. C'est ce qui s'est produit lors de catastrophes naturelles, comme les inondations de 1856 et l'éboulement de Fourvière en 1930. La guerre est aussi un événement qui a été largement fixé, mais uniquement dans ses conséquences sur les voies et les dégâts aux immeubles : la destruction des ponts bombardés en 1944 et les immeubles sinistrés occupent environ 400 vues.
L'exposition universelle de 1894 à Lyon constitue une autre circonstance exceptionnelle plus festive. Mais là encore le point de vue est particulier au service qui montre surtout les bâtiments édifiés pour l'exposition.
Signalons enfin des " incunables " photographiques pour Lyon, avec ses plus anciennes images de l'Hôtel de ville et de la rue de la République. Les plans d'urbanisme pour Lyon, dans les années 1930, constituent également un des points forts de cet ensemble.

De la description rapide de contenu donnée ci-dessus, on pourrait retirer l'impression qu'on va trouver dans ce catalogue une riche documentation photographique sur Lyon. Certes, en un sens, l'ensemble peut être pris et utilisé ainsi.
Mais, si ces images sont des images d'archives, cela implique, tant pour celles des services de Voirie que pour celles des T.C.L., beaucoup plus. Elles sont accompagnées de tout un contexte correspondant aux fonctions du service qui les a crées. Elles ne sont pas séparables archives papier du service et des dossiers qu'elles appuient.
Donnons en un exemple : il ne faudrait pas restreindre les vues de quais, pour lesquelles nous disions notre admiration quelques lignes plus haut, à des images documentaires et touristiques. Elles viennent appuyer la réalisation des circulations et des voies rapides effectuée par le service, et la lutte accomplie contre les inondations. Les détacher de ce contexte serait perdre la mémoire d'une administration qui a fort bien classé et pris soin de ses archives photographiques et du dossier de l'ingénieur Chalumeau, ingénieur en chef de la Ville pendant la première moitié du XXe siècle.
De même, les belles vues de Lyon la nuit ne sont pas là gratuitement mais correspondent au " plan lumière " des années 30 ! On les a donc rapprochées dans le classement thématique des multiples vues, antérieures à ces années, de lampadaires d'une ville qui s'est très précocement dotée de l'éclairage électrique.
Gérard Bruyère exposera plus loin comment quelques indications originelles et quelques indices matériels ont permis de sauver cette partie de la mémoire qu'est le contexte de l'image. C'est un des mérites de son très important travail sur ces images que d'avoir voulu les rattacher à l'activité qui les a engendrées. Notre bibliothécaire s'est efforcé, dans la mesure du possible, de traiter ces images comme des archives qu'elles sont et de les " replacer ", avec le peu d'indications qu'il avait, dans les dossiers du service. Cela a beaucoup alourdi sa tâche mais a notablement enrichi le catalogue. On trouve trace de cette restitution dans les descriptions des images ainsi que dans le classement thématique qui les regroupe en première partie du catalogue.
Il faut aussi rendre hommage aux identifications portées par Henri Hours, souvent à partir des tirages anciens, qui ont été une base incomparable pour localiser ces images. Nous espérons qu'il aura plaisir à voir le long et patient travail qu'il a accompli sur une partie de ces fonds, poursuivi et mis en valeur aujourd'hui.
Des compléments d'information ont été apportés par d'autres " grands lyonnais ", François-Régis Cottin et Claude Mermet, qui ont mis à notre profit leur parfaite connaissance de Lyon et de son histoire. Par sa connaissance de l'histoire des institutions municipales, Pierre-Yves Saunier a également fourni d'utiles conseils et nous lui en sommes reconnaissants.
L'aide de nos collègues Dominique Dumas et Yvette Weber nous a été, comme souvent aussi, fort précieuse, de même que le travail de Stéphanie Revol, stagiaire de licence d'histoire de l'art aux archives municipales de Lyon.
Enfin, le parti pris de donner les images en ordre thématique et leur description en ordre numérique a singulièrement alourdi la tâche... et a nécessité bien des vérifications. Des forces supplémentaires de dernière minute, fournies par la patience et minutie de Marie-Thérèse Barrau et l'oeil critique de Céline Cadieu-Dumont, et de nombreux membres du personnel des Archives, sont venues étayer le travail de fond de Gérard Bruyère aidé par Christèle Santailler, Noëlle Chiron et Jacques Gastineau. Je ne voudrais pas oublier le soutien que nous a donné la société prestataire informatique pour la ville de Lyon, Icare, et tout spécialement Jean-Marie Mïs, en liaison avec le centre interrégional de conservation du livre d'Arles qui a réalisé la numérisation des images et leur intégration.
Finalement, c'est toute une équipe qu'il me faut remercier d'un effort intense accompli pour jumeler l'instrument de recherche et l'exposition " Fragile mémoire ".


1 Abid (Abdelaziz), " Mémoire du Monde" in Environnement et conservation de l'écrit, de l'image et du son, Paris, Arsag, 1994, p. 14.
2 "Memory of the World " in Archivum, vol. 42,1996.
3 Mondenard (A. de), Plouidy (B.), Pariset (J.D.), Rouzou (J.M.), " La numérisation : aspects économiques " In La conservation : une science en évolution, Paris, ARSAG, 1997, pp. 324-331.

 

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