Editorial

 

Au printemps de cette année, Fragile mémoire, catalogue des négatifs sur verre des archives municipales de Lyon, vient de montrer et décrire Lyon de 1850 à 1950, tel que figuré sur ces supports de conservation délicate.

La beauté de ces images a frappé le public. Mais, si, dans une dimension esthétique, ces photographies parlent d'elles-mêmes, il était d'autant plus nécessaire de ne pas les réduire à cette seule approche. Une image conservée dans un fonds d'archives véhicule aussi tout le contexte de sa création et seul le travail de l'archiviste, la classant dans un fonds, peut l'authentifier dans cette dimension.

Il n'en va guère autrement avec ces autres "images" de la ville que montre aujourd'hui l'exposition "Forma urbis". Nous voilà à nouveau dans le domaine du visuel, avec toute la multiplicité de sens que celui-ci peut revêtir par opposition à la clarté d'un texte écrit. Les plans généraux de Lyon du XVIe au XXe siècle ont été, nous le verrons plus bas, perçus et appropriés par des utilisateurs très divers. Il n'en demeure pas moins que la démarche des archives, redonnant avec eux la raison et les circonstances qui les ont créés, est irremplaçable.

Les plans constituent, en effet, une partie très importante dans les dossiers conservés aux archives municipales de Lyon. La compétence d'encadrer le bâti des particuliers, l'initiative de créer les édifices publics donnent aux villes en ce domaine un poids particulier. C'est pourquoi, outre les 20 000 plans décrits isolément et sortis des dossiers, les archives lyonnaises, conservent, intégrés aux dossiers d'archives, vraisemblablement plus de cent mille plans. Ce sont des plans de détail et des plans généraux.

De cette masse, nous avons aujourd'hui choisi de présenter au public les principaux plans généraux de Lyon, de les décrire, et étudier dans ce dossier, le dixième de la collection des archives municipales de Lyon. La dimension des documents reproduits nous a conduits à lui donner un format exceptionnel par rapport aux autres numéros de la collection.

Comme à l'accoutumée, on y a rassemblé des études faisant le point des connaissances. S'y ajoutent des annexes importantes qui donnent la chronologie des plans, les biographies de leurs auteurs, le guide des sources complémentaires aux plans qui permettent de restituer leur cadre de création..

En 1989, l'édition critique du premier plan de Lyon, plan scénographique de 1550, accompagnée de l'étude des plans qui en sont dérivés, était un premier jalon sur les plans de Lyon. Aujourd'hui, ce premier travail joint au Dossier 10 aboutit à une mise au point sur les plans de Lyon du XVIe au XXe siècle. La couverture du dossier le rappelle en réunissant comme en un rébus, le théodolite de Brünner, bel instrument de nos archives, avec le génie de Lyon du plan de 1550 sur fonds de photographie aérienne de la place Bellecour.

Embrasser ainsi quatre siècles présente l'intérêt de faire apparaître des constances et aussi des évolutions.

Les études des différents partenaires, qui ont bien voulu collaborer à l'élaboration du Dossier 10, présentent les étapes marquantes de l'évolution de ces documents, nous devrions plutôt dire des évolutions, tant elles ressortent de points de vue très divers : géographie, urbanisme, histoire des sciences, histoire des institutions, reconstitution historique de la ville. Le panorama des compétences est non moins varié. Universitaires, chercheurs C.N.R.S., ingénieurs E.C.L. ou E.C.P., architectes et urbanistes, géomètre, chefs de service, archivistes. Que tous ces auteurs trouvent ici l'expression de notre reconnaissance pour l'accueil fait à notre demande et pour tout le travail accompli en des délais contraignants.

- L'évolution technologique est la plus frappante qui fait passer de la déformation énorme mise en lumière sur le plan de Lyon en 1550 par François-Régis Cottin à la précision de la base de données urbaines rassemblées dans le SUR (Système urbain de références du Grand Lyon).

La représentation d'un lieu, d'une ville en particulier, hésite au XVIe siècle entre la vue perspective plus facile à appréhender et la projection géométrique du plan plus exacte. Puis, le plan géométral s'impose. Le levé du plan sur le terrain, le report des données obtenues à partir des mesures angulaires est alors une opération si complexe qu'on ne voit au premier abord dans les plans de ville que l'évolution de cette technique dont les géomètres lyonnais retracent les étapes dans le dossier.

- L'évolution du dessin même du plan, autrefois dessiné et enluminé de lavis délicats, parfois gravé à grands frais, aboutit de nos jours aux multiples simulations et états que permet la technique informatique. Sa grande souplesse fait malgré tout regretter la beauté des plans "artisanaux".

- On note aussi le changement de son contenu : le plan de ville n'est plus seulement un constat de l'existant, un programme réglementaire, ou un plan d'action. Il peut, comme les autres images, se faire propagande et s'éloigner alors, ô combien, de la rigueur mathématique du plan levé par les géomètres. L’esprit critique est alors incité à se méfier du message véhiculé parfois de nos jours par le plan.

- Le Dossier a enfin l'avantage de replacer nos plans lyonnais dans une évolution de l'urbanisme lui-même, retracée dans tous les temps et tous les pays.

Évolutions avons-nous dit mais aussi constances.

Elles se marquent dans un certain nombre de motivations du plan ou de conflits de compétences qui traversent les siècles.

- La motivation financière est à l'origine des recensements fiscaux, ancêtres du cadastre. L'état des biens des lyonnais est couché sur le papier dès le XIVe siècle. Le "vaillant" de 1388, les "nommées" des XVe et XVIe siècles ne se traduisent pas en représentation graphique, mais n'en suivent pas moins, rue par rue, les biens et leurs situations. De tels documents ne sont pas sans parenté avec les "matrices" que le cadastre napoléonien mettra en place beaucoup plus tard.

Le même aiguillon entraîne le seigneur à recenser les revenus directs ou les droits de mutation qui lui sont dûs par ceux qui possèdent ou louent les terres de son "domaine". Cette consignation sur le papier des reconnaissances engendre des volumes d'actes accompagnés ou non de plans terriers bien difficiles d'exploitation, mais source des entreprises de reconstitution des anciennes limites telles que l'ont menées de grands érudits passés Pointet et Vermorel, et de nos jours, François-Régis Cottin. La carte qu'il a dressée des seigneuries qui recouvrent Lyon au XVIIIe siècle est d'autant plus précieuse qu'on a plus souvent pour ce type de documents des descriptions de parcelles que de plans.

- L'administration ne recherche pas que le contribuable. Elle a besoin aussi de répartir l'effort militaire. On a très tôt, dès l442, des listes d'hommes en charge de la garde de la ville et de ses portes, les "établies". L'importance des travaux de fortification en cours sur le plan de 1550 fait aussi penser que ce souci militaire est sous-jacent dans le tracé du plan, comme dans les exigences royales concernant la réalisation de ces travaux de défense de Lyon.

Le plan de Lebeau en 1607, a été dressé "pour servir en l’Hôtel de ville à ordonner sur le faict de la garde de ceste frontière que nous tenons en foy et homage du Roy, réparations et fortifications d'icelle es lieux le requerrant". Le plan de Lyon en 1746 donne, lui, le découpage de la ville en pennonages assurant la garde de la ville.

- La notion d'harmonie de la cité est présente depuis longtemps au coeur de ses édiles. L’appellation plan "d'embellissement et d'extension" est créée par la loi pour toutes les villes françaises en 1919, mais la " beauté " figure déjà sous l’ancien régime dans les soucis des voyers lyonnais.

L'intérêt général s'oppose alors aux desiderata et initiatives des particuliers pour les encadrer et les faire entrer dans un canevas préconçu pour la ville et le tracé de ses rues : le plan d’alignement. Dans ce domaine encore, les archives anciennes renferment plus de textes décrivant l'alignement général ou les alignements accordés aux particuliers que de plans.

Le plan d'alignement de Lyon en 1680 semble bien avoir été dessiné mais n'en restent que les "repaires" en un volume de textes. Les registres d'alignement accordés aux particuliers couvrent eux la période 1617 à 1777.

- Pour cette fonction d'urbanisme avant la lettre, et pour l'entretien des ouvrages et du pavé, la ville a depuis le XVe siècle un voyer. Mais cette fonction vicariale ne s'exerce pas sans contestation. Tout au long de l'ancien régime, le conflit de compétence est constant entre la ville de Lyon, les seigneurs ecclésiastiques qui, dans les limites de leurs seigneuries, prétendent se soustraire au contrôle municipal et, surtout, avec le pouvoir royal. Le premier conflit de compétence remonte à 1559, lorsque Henri II prétend imposer un voyer à Lyon ; il ne cessera jamais. Même si en 1766, le pouvoir central impose son autorité, il y a un empiètement naturel des pouvoirs locaux et centraux..., qu'il n'est pas étonnant de retrouver dans l'enchevêtrement des structures de l'après-guerre à Lyon, bien décrites dans le Dossier.

Outre ces lignes de force en constances ou évolutions que dégage la lecture du Dossier"Forma urbis", il nous faut souligner la richesse de son apport à la connaissance des plans de Lyon.

- Le XIXe siècle sort de l'ombre. Les biographies d'un Coillet, de la dynastie Dignocyo-Rembielinski, la monographie consacrée à Crépet, ne sont pas anecdotiques .Elles soulignent l'importance de grands plans du XIXe siècle et en reclassent les divers états présents aux archives municipales de Lyon. Le travail accompli sur les fonds de plans, à cette occasion, a permis de retrouver des documents dont seule l'existence était attestée, tel le plan de Van Doren pour La Guillotière.

- Une sociologie des hommes du plan ingénieurs-voyers, architectes, montre la convergence autour du plan de profils variés : à côté d’hommes issus des arts et manufactures, des élèves de La Martinière, on voit l'implication des ingénieurs des Ponts et Chaussés. L' école fête actuellement son 250ème anniversaire et a constitué un corps d'ingénieurs spécialistes qui s'investissent tout autant dans la réalisation de la ville que dans le nécessaire relevé qui la sous-tend.

- L'analyse des structures et des institutions du XXe siècle est fort précieuse et se joint à la participation des acteurs de l'urbanisme lyonnais de l'après-guerre et la collaboration des structures actuelles de l'agence d'urbanisme et du Grand Lyon pour mener le panorama jusqu'à l'heure actuelle.

- Les contributions de tous les auteurs du Dossier, qu'elles portent sur des siècles passés ou sur l'actualité récente, mettent en valeur l'important travail, souvent en avance, sur les exigences légales, accompli à Lyon par les hommes du plan.

À sa table de travail, derrière lui les dossiers de travaux, l'architecte, Jean-Antoine Morand dessine ostensiblement le tracé circulaire qu'il propose au Consulat lyonnais pour la cité. De façon un peu similaire, son rival Michel-Antoine Perrache, dans le tableau du musée de Gadagne, se penche sur le plan en forme de "gigot" (ironisait Morand) qu'il offrait pour Lyon.

Mais construire la ville n'appartient pas qu'aux créateurs. C'est aussi acte de pouvoir. Dominateur, presqu'impérial, c'est le plan à la main que le préfet Vaïsse rappelle son impact sur la ville et les grandes percées qu'il y a accomplies.

Enfin, la symbolique qui associe le plan et l'homme incline à percevoir le plan enfin comme personnification de la ville. Au plafond de l'Hôtel de ville, Thomas Blanchet dans la Grandeur consulaire de Lyon montre la Magnificence qui présente le plan de la ville au Consulat.

Le plan devient symbole de la ville elle-même et elle se plaît à se représenter ainsi. L'idée d'une grande maquette de Lyon à l'Hôtel de ville en 1990 sur laquelle on marchait, rejoint la présentation que la ville de Paris avait fait d'elle-même à l'exposition internationale de Séville. L'actuelle maquette de Lyon en cours à l'atelier des maquettes par l'atelier Fau s'unit à celle des années 1970 de Ducaroy et Grange pour l'atelier d'urbanisme.

Mais, dans cette idée, rien n'était plus proche du modèle romain que le plan en stuc, que l'ingénieur Coillet proposait d'édifier à l’Hôtel de ville, à l'instar du symbole que la ville de Rome avait fait apposer sur le mur d'une salle du forum de Vespasien. Réalisé entre 208 et 211, ce plan semble avoir été conçu à la fois comme plan de référence et identification.

Mais n'est-il pas normal que Lugdunum ait voulu aussi sa Forma urbis marmorea ?

Jeanne-Marie DUREAU

Archiviste de la Ville

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