|
Est-ce qu’on
prête assez d’attention au fait que, dans les Archives et
les Bibliothèques, il y a au moins deux mémoires,
l’une canonique, l’autre discrète, mais qui est une méta-mémoire,
sinon son quasi sanctuaire ?
La première,
classique, garde les écritures. Il n’est d’ailleurs pas interdit
d’accorder du prix, dans un ouvrage, aussi bien à son titre
qu’à sa table des matières (un synopsis, déjà :
la présence de simples pistes, les mots forts, une espèce
de livre virtuel à l’intérieur du livre réel).
Mais nul n’ignore
qu’un croquis et surtout une carte en dit plus qu’un long discours.
Aussi, est-ce au coeur de l’archive, qu’on conserve les diverses
représentations, notamment celles des paysages et des villes.
Pourquoi l’iconographie
mérite-t-elle tant de considération ? C’est que
l’écriture suppose des règles assez complexes de grammaire
et surtout un nombre important de caractères.
La supériorité
du croquis - hyper-elliptique -, c’est qu’il en dit plus
avec moins. D’abord, première concentration, il ne demande
que quelques tracés (des lignes) sur la feuille blanche.
Du même coup, il est lisible par tous, tandis que la langue
nous enferme dans le cercle de ceux qui la parlent.
Seconde concentration,
il ne comprend qu’une seule page.
Enfin, troisième
concentration, il va tout silhouetter, et, qui plus est, dans la
simultanéité (une vue, une seule vue, quand l’écriture
est obligée de s’étirer et donc de nous donner tardivement
l’information souhaitée).
Rien n’échappe
au projet cartographique " totalisateur ". Pour
être plus discriminatif, il recourt au coloriage, s’arme d’une
légende diversifiante, multiplie les conventions pictographiques.
Finalement,
avec la carte, nous atteignons l’acmé de la condensation :
aussi mérite-t-elle sa place, au coeur des Archives et des
Bibliothèques - soigneusement entourée -
parce que, mieux encore que le livre, elle enferme (tel un compendium)
sur le plus faible volume, le plus grand nombre de données.
*
**
Mais, en dehors
de son exploit technique incomparable, la carte soulève au
moins trois problèmes - et la carte de Lyon n’y échappe
pas.
D’abord, nous
ne doutons pas que, si elle ravit le géographe-urbaniste
qui saisit la morphologie de sa ville, elle éveille aussi
des sentiments d’ordre esthétique. Comment l’expliquer ?
Quoi de plus émouvant, en effet, qu’un panorama, celui de
la Cité qui se donne à voir, celle qu’on contemple
à partir d’un promontoire fictif ?
Il est vrai
que dans les premiers tableaux, naïfs et presque légendaires,
l’imaginaire côtoyait le réel et même l’agrémentait.
Mais les représentations les plus rigoureuses, les plus " topiques ",
les plus modernes continuent à nous fasciner. Nous l’expliquons
ainsi (sans être assuré de la validité de la
réponse) : la carte équivaut à une gratification.
Non seulement nous est offert le plus avec le moins, alors que le
livre nous refuse cette satisfaction immédiate et plénière
(avec lui, il faut de la patience ; il faut souffrir la litanie
de ses constructions), mais la carte nous donne à voir, dans
un éclair révélateur, ce que nous n’avons jamais
vu, ce que nous ne pouvons pas voir : la ville de Lyon même,
dans son extension et sa manifestation.
Le second problème
qui aimante ou même trouble le philosophe vient de ce que
le géographe-arpenteur ou l’urbaniste-iconographe, bien qu’inséré
dans le tissu urbain, immergé profondément en lui,
a été capable de sortir de ce qui l’enveloppe et de
nous peindre sa cité, comme s’il la regardait de loin. Il
est vrai que les premières cartes frappent par leur ingénuité
de leur aspect quelque peu fantasmagorique, ce qui minimise la victoire.
Quand il s’agit
de la carte du Monde, le Céleste et le Terrestre (le Planisphère),
quel travail et comment s’y prendre ? Au XVIIIe
siècle, tous les savants d’Europe seront mobilisés,
les Musschenbroëk, les Newton, les Cassini, etc. En France,
Louis XIV ordonna à l’Académie des Sciences de déterminer
la grandeur de la Terre, préconisa les voyages à l’Équateur
et au Cercle polaire. Maupertuis sera même chargé de
cette mission - ce qui déjà montre les liens
qui se tissent entre le pouvoir et la géographie représentative.
Or, pour venir à bout de cette tâche fantastique (mettre
au-dehors ce que, enclos dans le dedans, nous ne pouvons pas discerner),
la physique, l’astronomie, la cosmologie seront mises à contribution.
Le troisième
problème qui nous retient et que nous avons déjà
frôlé consiste à servir la raison d’être
de cette redoutable et difficile réalisation. Maupertuis
(dans sa Relation du Voyage fait par ordre du Roi au Cercle Polaire
pour déterminer la figure de la Terre, 1738) nous avise
déjà que la carte - cette immense figure -
ne vise pas la fidélité en premier ; elle revêt
un sens programmatique ; aussi le Roi l’a-t-il souhaitée.
Elle favorisera la conduite des vaisseaux en mer ; elle conduira
à redistribuer les eaux et à les dériver " vers
les lieux où l’on en a besoin ".
À une
moindre échelle, la ville de Lyon elle-même, - ses
responsables - a légitimement et heureusement souhaité
que les Archives municipales exposent les plans généraux
de la Cité, d’ailleurs en pleine mutation, que les ingénieurs
et les gestionnaires s’en soucient ou s’en inspirent, (saisissant
les concentrations, les évolutions et même les dysfonctionnements
logistiques) que les universitaires les méditent, que les
Lyonnais en bénéficient. La carte de Lyon est-elle
un miroir ou déjà un dessein (un dessin) ? Les
deux, sans doute. Elle est, en plus, un art, en même temps
qu’elle suppose la conspiration des sciences. La carte, qui entend
tout rassembler en elle, a réussi à tout réunir
autour d’elle, dans le lieu même où la Ville se recentre
et peut se mirer.
François
Dagognet
Professeur
de philosophie, université Paris I Sorbonne
|
sommaire
sommaire
sommaire
sommaire
sommaire
sommaire
sommaire
|