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Le
temps des créations "modernes"
Après cinq siècles
de nuit qui, mis à part le souvenir des multiples dévastations,
ne nous ont rien laissé, la renaissance des villes s'accomplira
avec la redécouverte des anciens par les moines, via les
traductions arabes et la codification des plans renaîtra à
partir des abbayes, en particulier des "filles de Citeaux", qui
obéissent à des règles strictes d'implantation,
d'orientation et de distribution et qui doivent, de mon point de
vue, être considérées comme de véritables
villes générant des structures agricoles en leurs
périphéries. Il ne saurait être question de
plans ou de cartes qui relèvent, ainsi que nous l'a dit si
bien Françoise Minelle, de l'âge théologique
durant lequel les religieux ont une fâcheuse tendance à
laisser les civils dans une prudente ignorance. Les plans résultent
de l'utilisation d'instruments de géométrie assez
simples et rien ne nous permet de dire que les bâtisseurs
disposaient de boussoles, pourtant d'usage commun dès le
XIIe siècle, et s'ils avaient des connaissances
de dessin cartographique.
Dans ce propos limité,
nous laisserons de côté les créations spontanées
à partir d'éléments existants : châteaux
forts, monastères, villes romaines ou autres, pour ne parler
rapidement que des villes créées, c'est-à-dire
celles qu'une volonté humaine a suscitées là
où il n'y avait rien, si l'on excepte l'eau, facteur essentiel
s'il en est. Nées d'une nécessité de défense
et d'échange, ces villes sont ordonnées selon des
plans qui, dans les premiers temps, ne suivent pas de règles
strictes et s'apparentent à des urbanisations spontanées
: les villes de collines, les villes sur plan enroulé entrent
dans cette catégorie. Un certain systématisme apparaît
dans les villes sur plan rectangulaire car, ainsi que l'a démontré
Pierre Lavedan, un plan qui présente une " géométrie
régulière, uniquement fait de lignes droites, a nécessairement
été établi à l'avance et prouve qu'il
s'agit d'une ville créée, même si les textes
font défaut" (7).
Aux XIe et
XIIe siècles, l’Église va jouer un rôle
moteur, car elle possède des terrains et une expérience
qui conduit les seigneurs à lui apporter leurs terres pour
créer les "sauvetés" qui ne font pas, à proprement
parler, l'objet d'une codification, mais plutôt de principes
généraux. Le systématisme viendra avec les
bastides, instruments de l'aménagement du territoire, et
singulièrement les bastides sur plans linéaires (fig.
5). Les fondations des XIIIe et XIVe siècles
sont la suite logique de ce mouvement. Si rares sont les textes
qui parlent des "traceurs de villes" ou de "lotisseurs" (1292),
nous pouvons affirmer, sans grand risque d'erreur, que ces métiers
existaient d'autant qu'un nouveau dessin commence à apparaître
dans la seconde moitié du XIIIe siècle
et que, s'il ne figure à l'origine que dans les cathédrales
(album de Villard de Honnecourt), il contribue, néanmoins,
à améliorer la qualité des plans cadastraux
: la ville, ceinte de murailles, est divisée selon une trame
orthogonale en lots, souvent nommés " ayrals "
(en pays d'oc), qui sont attribués aux constructeurs, agissant
alors selon les dispositions d'un règlement précis.
La codification rigoureuse des plans est donc, au Moyen Âge,
une affaire de coutumes liées à la transformation
de la société et la conséquence directe de
la spéculation. Il est très important de noter que
des savoir-faire existent, mais qu'ils ne sont pas consignés,
parce que le secret est une constante du Moyen Âge. Les textes
(chartes de paréage, chartes de coutumes) font connaître
la condition juridique des habitants et nous éclairent sur
les véritables faiseurs de villes : les baillis, les notaires,
voire les évêques ou les gouverneurs de province, alors
que le "sénéchal" est l'homme de la réalisation.
Quant aux plans, ils diffèrent au point que nous ne pouvons
affirmer qu'il n'existait d'autre codification que juridique. Pour
le reste, c'est-à-dire les composants de la ville, il semble
que la similitude ne soit pas le résultat de la règle,
mais de la coutume qui se transmet de ville en ville. L'abondance
de la création urbaine au Moyen Âge et la nouveauté
sont telles qu'une typologie est impossible à établir,
même pour les bastides dont les plans pouvant paraître,
à l’oeil non averti, identiques présentent une grande
diversité.
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Fig. 5.
Bastide de Villeneuve-sur-Lot (Archives départementales).
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Il faudra attendre la
Renaissance pour assister, non seulement, à un développement
des villes, selon de véritables projets, mais encore, à
une transformation de l'essence même de la représentation
graphique, qui n'était jusque-là qu'une figuration
de l'existant en deux dimensions, ne bénéficiant que
d'une seule liberté, celle de l'échelle. À
la Renaissance, pour donner à percevoir l'espace, on ajoute
au dessin des taches (les ombres, par exemple) qui opèrent
une mutation de la perception, parce que le dessin, utilisant au
mieux la puissance de la vision, devient spatial et atemporel :
le graphisme nous communique simultanément les relations
entre trois variables, c'est ce que les sémiologues appellent
" le niveau monosémique de la perception spatiale ".
Pour autant, peut-on parler de plans codifiés ?
La Renaissance se distingue
des autres grandes périodes de création urbaine par
les "traités", les fameux "trattati", dont la valeur particulière
réside dans les bases qu'ils donnent à une tendance
à encadrer les créations de villes ou leurs développements
au moyen d'un système scientifique, technique et artistique
qui s'exprime par le dessin qui tendra de plus en plus à
la graphique (Brunelleschi). Ces "trattati" se répandent
dans toute l'Europe car, dès 1475, ils sont imprimés
et les documents ne sont plus soumis aux copies multipliées
des moines. Les hasards de l'histoire ont fait que les nécessités
de développement des villes ont coïncidé avec
l'apparition de l'artillerie (XIVe siècle) et
que les progrès que réalisent les militaires modifient,
de manière radicale, les conceptions de la défense
des villes et ont une influence déterminante sur leur forme.
Le ton est donné par Antonio Averulino, plus connu sous son
surnom "Il Filarete", qui initie un système de ville avec
son dessin de Sforzinda. De multiples améliorations sont
apportées par Francesco di Giorgio Martini (fig. 6), véritable
ingénieur de fortifications, et qui s'est rendu célèbre
par ses "ròcca" et qui initie un dessin théorique
de ville qui va subir des transformations à la suite de la
redécouverte de la ville de Vitruve, ce théoricien
romain, ingénieur de César (Ier siècle),
dont les idées en matière d'organisation intérieure
des villes vont servir de référence pendant quelques
siècles. La reproduction des systèmes de fortifications,
qui connaîtra son apogée en Italie avec Vincenzo Scamozzi
(1552-1616), donne naissance à une sorte de codification
des plans de villes (fig. 7), de leur dessin et du dessin de leurs
plans, d'autant que d'autres théoriciens, plus préoccupés
d'esthétique, se sont attachés à régler
la composition des rues (Sebastiano Serlio, 1475-1552).
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Fig. 6.
Cité octogonale à 16 voies radiales et annulaire
en spirale. Interprétation c.d. du dessin de Francesco
di Giorgio Martini.
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Les Princes guerriers
de l'époque ont largement contribué à l'exportation
des théories italiennes : François Ier
utilise les services de Gerolamo Marini, le Prince Zamoyski ceux
de Bernardo Morandi, le Grand Maître de l'Ordre de Malte ceux
de Genga, Lanci et Laparelli.
Les contraintes de la
défense des villes normalisent les tracés et les techniques
de représentation progressent, en particulier par la théorisation
de la perspective qui n'est qu'une recherche de création
de l'illusion d'espace dans l'image qui représenterait une
substitution par rapport à la toute puissance divine, parce
que la vision théocratique du monde, en vigueur jusque-là,
rend impossible la vision de la spatialité. Avec Giotto,
Duccio et les Lorenzetti nous eûmes la première définition
du point de fuite et avec Brunelleschi, le thème de l'espace
devient le sujet de la représentation. La "costruzione
legitima", construction selon les lois de la géométrie
euclidienne, qui a pour base cette définition de L.B. Alberti
: " le tableau est une intersection plane d'une pyramide
visuelle " fait que la surface du dessin n'est que transparence,
puisque la bi-dimensionalité de la feuille est rompue par
l'impression de profondeur.
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Fig. 7.
" Plan de Palmanova d’après une gravure de Mortier ".
La ville fut édifiée en 1530, pour 15000 habitants,
par les Vénitiens sur les plans de Jules Savorgnan.
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Les conséquences
sur le dessin des plans sont multiples : introduction des ombres,
enrichissement par des colorations qui feront très vite partie
des codes de représentation : le rose fuchsia clair pour
les alignements et le bâti, le rose foncé, puis le
gris-bleu ardoise pour les bâtiments publics, l'ocre-jaune
pour les voies et, bien entendu, toute une variation de verts pour
les jardins et les terres agricoles, sur lesquels se détachent
les arbres plantés, selon des codes particuliers dérivés
de ceux qui avaient déjà été utilisés
par les Chinois et les Arabes. Du seul point de vue de l'expression
graphique, sans entrer dans un détail hors de propos ici,
rappelons simplement que la qualité des dessins chinois ou
arabes est proprement stupéfiante : cette alliance entre
les détails d'une figuration objective des objets et le caractère
abstrait de l'image d'ensemble n'a, à ma connaissance, jamais
été surpassée. On pourra m'accuser de partialité,
avec juste raison, parce qu'un plan de ville se doit de présenter
cette double caractéristique.
L'urbanisme devient objet
de théorisation et, alors qu'il était le fait d'une
succession de métiers, il devient l'apanage des " deviseurs
de plans ", intellectuels architectes qui s'attachent à
juger et à faire juger de l'effet à terme, à
créer des images exactes et mesurables. Le dessin, dès
lors, indissociable du projet devient support de communication des
intentions de l'architecte et de son commanditaire : " dessin
d'une ‘‘préordination’’ arrêtée et rigoureuse,
conçue par l'esprit, faite de droites et d'angles "
(L.B. Alberti). Le projet nécessite la possession d'un savoir,
d'une connaissance des éléments et des lois de composition,
les "règles du jeu" qui seules permettent d'accéder
à la beauté, suprême valeur de la nouvelle culture.
Tant et si bien que la représentation devient l'apanage d'une
élite intellectuelle. Philibert de l'Orme distingue l'ichnographie,
tracé à la règle et au compas de l'orthographie,
tracé des élévations et de la scénographie,
perspective orthogonale. Jacques Androuet du Cerceau théorise
la représentation avec une double préoccupation didactique
: la vision du bâti est réfléchie dans l'image
qui infléchit la vision.
L'Europe, selon la culture
des divers pays, construit des villes qui sont autant de variations
sur un thème, au point que les représentations semblent
ressortir à un code de figuration, sorte de langage intelligible
en tous lieux. Les plans (projections verticales) et les vues plus
ou moins cavalières (projections obliques). Je dis : " plus
ou moins ", car, la plupart du temps, il s'agit de représentations
qui mêlent la projection verticale et la projection oblique
et qui, perfectionnées, vont se multiplier dès la
fin du XVIe siècle. Cette évolution mérite
quelques explications : dans la seconde moitié du XVIe
siècle, la cartographie, qui était l'apanage
des savants, devient celui des cartographes de métier dont
la production qu'ils entendent vendre est orientée par les
goûts d'un public qui ne se préoccupe guère
de la géographie et de la cosmologie savantes. La véritable
révolution de l'expression des plans de villes est allemande
: les savants allemands entreprennent de rectifier les coordonnées
des grandes villes et précisent la technique des cartes à
grande échelle ; surtout ils utilisent la triangulation
(mise au point par Gemma Frisius) qui ne deviendra d'usage courant
que dans la seconde partie du XVIIe siècle. Les
progrès de la trigonométrie et la fabrication de nouveaux
instruments (cercle gradué, règles de visées,
boussoles perfectionnées) apportent aux plans une exactitude
que n'autorisaient pas les instruments de fortune employés
jusqu'alors.
Cette profusion de découvertes,
de théories, de techniques d'expression de plans ou de vue
de villes ne concerne guère nos rois qui font appel à
des ingénieurs et techniciens étrangers, jusqu'à
ce qu'Henri IV n'utilise le personnel national : Errard de Bar-le-Duc,
Jean de Beins auxquels succéderont les Antoine de Ville ou
Comte de Pagan. On ne sait que peu de chose des méthodes
utilisées et du degré d'exactitude des représentations
et des échelles. On peut supposer que ces problèmes
étaient plus ou moins convenablement résolus, puisque
les plans ont donné lieu à des réalisations.
Au milieu du XVIIe siècle, la France, jusque-là
en retard, va éclipser les autres nations avec l'industrie
de Sébastien le Prestre de Vauban qui met au point un tout
nouveau système de fortification qui sera largement reproduit.
Notons, simplement pour avoir un repère, que la carte des
contours de la France, signée par La Hire, date de 1682 et
que Colbert fera entreprendre une triangulation de l'ensemble du
pays à partir de cette même année 82. L'élaboration
de la carte générale demandera quatre générations
de Cassini.
Peut-on parler, pour
autant, de codification, alors qu'il s'agit en fait d'une mise en
rapport d'une " géométrisation " enrichie
de l'image avec les jardins, les alignements et les formes géométriques ?
Il semblerait plus exact de parler de " modèle ",
en raison de cette multiplication et des adaptations auxquelles
elle donne lieu pour tenir compte des contraintes locales. Dans
un second temps, on constate une unification des représentations
par l'unification des légendes : nous sommes en présence
d'un véritable code de graphisme et de mise en couleurs,
qui donne naissance à un langage cartographique international
avec l'utilisation de symboles identiques que cela implique. Soucis
didactiques, préoccupations de communication ou, plus prosaïquement,
recherches de clientèle ? Nous ne saurons vraisemblablement
jamais...
Constatons simplement
que la conception des villes a été, durant pratiquement
trois siècles, dominée par des préoccupations
de défense et qu'en conséquence elle est basée
sur des principes militaires qui vont jusqu'à régir
l'architecture intérieure de la ville et du quartier. Presque
toujours, la trame orthogonale règne en maîtresse absolue
qui distribue fonctions et équipements publics, ordonne le
lotissement qu'accompagne un règlement de construction tout
militaire. On assiste à une normalisation qu'aggravent des
dispositions d'hygiène draconiennes. Au-delà du plan,
ce sont les tissus urbains qui sont, en quelque sorte, codifiés,
normalisés au point que les habitants se plaignent de conditions
de vie ennuyeuses qui poussent les militaires à la désertion.
La fin du XVIIe
et le XVIIIe siècles ne sont pas des époques
de création urbaine : l'âge baroque et l'âge
classique sont consacrés à l'aménagement intérieur,
à l'équipement et à l'embellissement des cités.
Les jardins, dont les villas de la Renaissance avaient introduit
la mode, se développent dans les villes et donnent lieu à
une codification du relief, au moyen de systèmes de hachures
qui seront utilisées pour les grandes cartes, jusqu'au temps
des cartes d’état-major. " Les bases théoriques
de l'emploi des courbes de niveau existent pourtant depuis 1771.
Mises au point par le Français Ducarla,
elles ont été présentées à l'Assemblée
Nationale en 1791 par Dupin-Triel. Cependant, leur réalisation
se heurte au manque de points d'altitude définis "(8).
7-Pierre
LAVEDAN, L'urbanisme au Moyen Age, Paris, Arts et métiers
graphiques, 1974.
8-Françoise MINELLE
in Représenter le Monde, Paris, éd. de la cité
des sciences, coll. Explora, 1992.
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