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Autour de la loi
foncière (1967)
Dès le début
des années 60, on se rend compte au Ministère que
les plans dits de " 1958 " présentent des inconvénients
divers : ils donnent une image à terme de la ville ou du
quartier finie, sans tenir compte des réelles possibilités
de réalisation, ils deviennent trop rapidement obsolètes
et donnent libre cours à toutes sortes de dérogations.
Il ne saurait être question d'entrer dans le détail
des évolutions ; disons simplement que le Ministère
étudie, alors, d'autres types de plans, inspirés des
plans britanniques. En 1962-1963, nous avons acquis une certitude
fondée sur l'exemple britannique : les plans d'urbanisme
directeurs devaient être, en quelque sorte " coupés
en deux " : d'une part, un document simplifié relevant
du "schéma" exprimant les intentions de développement
à long terme et, d'autre part, un document "opérationnel"
fixant avec précision les dispositions d'urbanisme à
court et moyen termes. C'est ainsi que les services se mettent à
réfléchir sur les contenus et les expressions graphiques
de deux types de documents : un schéma de structures
très général et un plan d'urbanisme précisant
les conditions d'utilisation du sol et les équipements conséquents.
La réunion des
ministères de l'Urbanisme et des Travaux publics en un seul
ministère de l’Équipement met fin à l'aventure
du centre d’Études générales qui devient quelques
années plus tard le Service Technique Central d'Aménagement
et d'Urbanisme (S.t.c.a.u.) qui prend le relais et s'engage, à
son tour, dans une politique de normalisation et de codification
des études et des plans. Il publie au printemps 1967 un " Projet
d'instructions sur l’élaboration des Schémas Directeurs
d'Aménagement et d’urbanisme " (Sdau) qui fixe les méthodes
d'élaboration et de programmation et donne des exemples d'expressions
graphiques (mission C.D.) ayant pour base une " légende "
qui s'impose à tous. De même, les Plans d'Occupation
des Sols (Pos) se voient dotés d'une méthodologie
et d'une légende type (fig. 11). La loi du 31 décembre
1967 dite " Loi Foncière ", en raison des buts
poursuivis à l'origine, et qui n'est en rien une Loi d'Orientation
Foncière en raison des mutilations subies lors de son transit
par les Assemblées, codifie de manière définitive
les documents d'urbanisme. Pour être complets, nous devons
à la vérité de dire que ces documents d'urbanisme
étaient assortis d'un " Programme de Modernisation et
d’Équipement " (P.m.e.), d'" études Préliminaires
d'Infrastructures de Transports " (épit) et de quantité
d'études préliminaires constituant un "Livre Blanc"
qui donne tous renseignements sur l'état initial de la ville
ou de l'agglomération, sur les contraintes et autres potentialités
du territoire objet de l'étude.
Les choses progressent
normalement et l'expression codifiée des plans va se perfectionnant,
quand les tous nouveaux Sdau reçoivent des coups tels que
l'on envisage de tout remettre en question : alors qu'un Sdau n'est
pas, par définition, opposable aux tiers, les tribunaux en
jugent autrement et se lancent dans des interprétations que
personne n'attendait, allant jusqu'à mesurer l'épaisseur
d'un trait figurant schématiquement une voie, ou la limite
d'un espace boisé pour lui affecter une cote ! Il fallut
alors changer symboles et codes, pour que les schémas apparaissent
comme tels et non comme des plans qu'ils ne voulaient pas être.
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Fig. 11.
Légende imposée pour la rédaction des
Pos.
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Entre temps, la multiplication
des " Études Urbaines ", qui avait donné
lieu à la création d'une "industrie" par Bureaux d’Études
Techniques spécialisés interposés, génère
d'autres types de codifications : celle des diagrammes, graphiques,
cartes et schémas divers illustrant les études et
permettant la qualification des milieux.
Quelques
réflexions sur l’expression graphique
L'ouvrage intitulé
la " Sémiologie Graphique "(18)
devient rapidement la "Bible" de tous les graphistes et le demeurera
durant quelque vingt ans, c'est-à-dire jusqu'à ce
que l'urbanisme ne devienne une affaire quasi exclusivement politique.
Du seul point de vue
limité qui nous intéresse, on peut affirmer que le
système de signes et symboles, en vigueur depuis la fin de
la guerre, a franchi une étape fondamentale : on perçoit
entre la représentation graphique d'hier, " mal
dissociée de l'image figurative et la graphique de demain,
alimentée par la pensée informatique, la disparition
de la fixité congénitale de l'image "(19).
La représentation
des plans est devenue manipulable par superpositions, juxtapositions,
transformations, permutations qui autorisent autant de groupements
et de classements. D'après Bertin, " l'image graphique
est passée de l'image morte, ou, si l'on préfère,
de l'illustration, à l'image vivante instrument de
recherche accessible à tous ", et, personnellement
j'ajoute : potentiellement porteuse de toutes sortes de manipulations
à tendances plus ou moins honnêtes. Si Jacques Bertin
peut penser que " la graphique est devenue par sa maniabilité,
un instrument de traitement de l'information ", j'affirme
qu'à notre époque, elle véhicule par les plans,
en raison d'une objectivité perdue, un contenu politique
et subjectif qui appelle les plus expresses mises en garde.
Mon propos se doit d'être
éclairé, aussi me semble-t-il nécessaire de
rappeler quelques définitions établies par Jacques
Bertin qui peuvent permettre de comprendre toute l'ambiguïté
des plans et singulièrement des plans d'urbanisme, voire
de comprendre l'évolution actuelle de leurs présentations.
Jacques
Bertin(20) nous dit : " La graphique
est une image rationnelle qui se distingue à la fois de l'image
figurative et de la mathématique. Pour la définir
avec rigueur par rapport aux autres systèmes de signes, l'approche
sémiologique fait appel au croisement de deux évidences
: a. l’oeil et l'oreille séparent deux systèmes
de perception ; b. les significations que l'homme attribue
aux signes peuvent être monosémiques, polysémiques
ou pansémiques. Un système est monosémique
quand la connaissance de la signification de chaque signe précède
l'observation de l'assemblage des signes : un graphique ne se conçoit
qu'une fois précisée, par la légende, l'unique
signification de chaque signe. À l'inverse, un système
est polysémique quand la signification succède à
l'observation et se déduit de l'assemblage des signes. La
signification est alors personnalisée et devient discutable.
En effet, une image figurative est toujours assortie d'un certain
coefficient d'ambiguïté : que représente cette
forme ? À cette question, chacun peut répondre à
sa manière car l'interprétation est liée au
répertoire d'analogies et de hiérarchies de chaque
"récepteur". Et l'on sait que ce répertoire varie
d'un individu à l'autre, au gré de la personnalité,
de l'entourage, de l'époque et de la culture. Devant l'image
polysémique, le processus de perception se traduit par la
question : tel élément, tel assemblage d'éléments,
que signifie-t-il ? Et la perception consiste à coder l'image.
Le travail de lecture se situe entre le signe et sa signification... ".
Le tableau non-figuratif,
c'est-à-dire l'image qui ne signifie plus rien de précis,
pour chercher à signifier le "tout", définit la pansémie,
forme extrême de la polysémie.
Dans la graphique, dans
une carte ou dans un plan, chaque élément est défini
à l'avance. Le processus de perception... se traduit par
la question : " Étant donné que tel signe
signifie telle chose, quelles sont les relations qui s'établissent
entre tous les signes, entre toutes les choses représentées
? La perception consiste à définir les relations qui
s'établissent dans l'image ou entre images, ou entre image
et nature. Le travail de lecture se situe entre les significations ".
Dans les représentations
en plan des villes, on doit donc distinguer les images figuratives,
qui fournissent une image objective de ce qu'est la ville ou de
ce qu'elle pourra être, et des images, tout aussi figuratives
que les premières, qui suggèrent d'autres informations
que la représentation elle-même. Pour avoir dessiné
nombre de plans de villes anciennes et avoir tenté de représenter
objectivement un constat des fouilles ou un état à
un moment donné, je sais trop bien, et je l'avoue bien volontiers,
que j'ai toujours, à un moment ou à un autre, " interprété ".
Aussi, la vision de la ville que je donne se situe-t-elle à
un second degré, puisque l'image que l'observateur verra
est, en fait, passée par le filtre de mon intelligence de
la représentation et de la perception que j'ai eue d'une
situation que j'ai voulu représenter.
Les plans en projection
verticalo-horizontale (jusqu'au plan de Turgot, ai-je dit ci-avant)
relèvent d'une certaine franchise, car tout un chacun savait
que le dessinateur ou le graveur avait " idéalisé "
l'image reçue, en avait mis en évidence les caractères
les plus flatteurs. Par contre, rien n'interdit de penser que les
plans, à l'exception des levers topographiques objectifs
par définition, sont porteurs d'une certaine hypocrisie rendue
nécessaire, à mon avis, par une volonté d'introduire
dans l'image en deux dimensions, d'autres dimensions, ne serait-ce
que la dimension spatiale. De là à penser que les
plans d'urbanisme très codifiés véhiculent
d'autres intentions que la volonté de mieux faire vivre les
hommes en communautés urbaines, il n'y a qu'un pas.
Toute transcription est
formée de l'addition et/ou de la superposition des éléments
d'une pensée continue, quel que soit le système de
signes dans lequel elle est traduite, que l'on peut qualifier de
" contenu " et du répertoire des moyens
qu'offre un système donné de signes (constant quelle
que soit la pensée à représenter), dans le
cadre des lois ou règles qui régissent son emploi
et que l'on peut qualifier de " contenant ". Ce
qui revient à dire que, pour comprendre un plan, en assimiler
toutes les subtilités et pouvoir l'interpréter, il
est nécessaire de distinguer les moyens du système
graphique employé et leurs règles d'emploi, du contenu,
c'est-à-dire de l'information que l'on veut fournir ou faire
passer.
Dès lors, la question
se pose de savoir si, d'une part, la qualité, la neutralité,
et donc l'efficacité de la transcription, dépendant
en grande partie des caractéristiques du système graphique,
permettent de juger des qualités du contenu et si,
d'autre part, l'objectivité de la représentation la
plus proche de la vérité permet d'apprécier
les qualités du contenu ? En d'autres termes, sachant qu'à
partir d'une même information, un " dessinateur "
peut construire quantités de figures en opérant des
variations dans le trait, la couleur, la dimension ou l'intensité
des symboles ou des signes, on peut penser que la manière
de ce dessinateur peut avoir une influence sur l'interprétation
qu'en fera le "lecteur". Cette influence sera d'autant plus grande
que sa représentation sera plus efficace, c'est-à-dire
que le choix des variables dont il dispose permet une plus grande
rapidité de perception. Donnant une impression d'efficacité,
le dessinateur peut cacher des parties du contenu et induire le
lecteur en erreur, soit en ne lui donnant qu'une image partielle,
soit en ne lui laissant pas voir certaines informations qui prennent
dès lors un caractère virtuel. Doit-on en conclure
pour autant que l'on doit se méfier de toute représentation
parce qu'elle recèle un caractère plus ou moins mystificateur
? Je n'irai pas jusque-là.
Je sais que pour lire
un dessin, l'homme procède, plus ou moins rapidement à
trois opérations successives :
- l'identification
externe ou concrétisation dans la pensée des
concepts qui sont proposés,
- l'identification
interne ou recherche des variables qui expriment les
composantes,
- la perception des
correspondances originales qui permet, selon le niveau de
lecture, de poser les questions induites par l'information reçue
qui tendent à sortir du système graphique.
Je sais aussi que l'image
construite dans notre esprit l'est à partir de " trois
variables homogènes et ordonnées " (les deux
dimensions du plan et une troisième qui n'est pas obligatoirement
celle du volume).
Cependant, certaines
représentations des plans de ville recèlent bien d'autres
dimensions qui peuvent être, par exemple, le temps, indispensable
à la construction passée ou future de la ville, le
mouvement, parce qu'en ville tout bouge, des dimensions économiques,
sociales ou socio-politiques voire d'autres encore... C'est la raison
pour laquelle j'affirme que toute représentation peut donner
lieu à de multiples interprétations et, qu'en conséquence,
le lecteur d'un plan imaginera une ville, mais cette ville sera
imaginée de manière différente par les divers
lecteurs du plan.
En matière d'urbanisme,
l'arme du plan est très dangereuse, car celui-ci risque d'engendrer
autant de villes virtuelles qu'il y aura de lecteurs du plan. Chacun
d'eux pourra à loisir rêver la ville selon ses désirs...
Je veux dire que le talent du dessinateur peut convaincre du bien-fondé
des dispositions d'un plan par les seules qualités de sa
graphique car " il n'existe d'optimum, que par rapport à
des objectifs " (Platon).
Ainsi, les technocrates
(dont j'étais) qui ont oeuvré, des années 50
(temps des balbutiements du système), au début des
années 80 (la décentralisation), ont parfaitement
su jouer des possibilités offertes par les systèmes
de représentation graphique et ont convaincu les Français
et les étrangers de la qualité de leurs propositions
et de la pertinence de la politique conduite par les gouvernements
successifs, de droite ou de gauche, en matière de développement
des villes. De là à penser qu'en tous temps et en
tous lieux, il en a toujours été de même et
que les pouvoirs ont fait passer dans les représentations
de villes et les villes elles-mêmes l'expression de leurs
volontés, il n'y a qu'une petite solution de continuité
qui réside dans l'évolution de la qualité des
systèmes de représentation. Dans tous les cas, les
signes et les symboles retenus sont le résultat d'une conception,
l'expression d'une volonté et le cadre établi par
le code dirige les capacités d'imagination.
Les tendances actuelles
Je me permets de rappeler
:
- que les trois fonctions
essentielles de la représentation graphique sont : l'enregistrement
de l'information, la communication de l'information, le traitement
de l'information ;
- que les règles
de construction de l'image dirigent le choix des variables visuelles
dont l'utilisation, selon l'efficacité du système
choisi, aura une influence déterminante sur la perception.
Ceci posé, j'affirme
qu'aujourd'hui la graphique est différente : la représentation
graphique d'hier, mal dissociée de l'image figurative fixe
et limitée est remplacée, sous la pression de l'information
moderne et grâce à la pensée informatique, par
une image simplifiée, mouvante, sans limite présentant,
à mes yeux, le grave inconvénient d'être trop
facilement manipulable, en raison des superpositions et des associations
qu'elle autorise.
1983, " année
de la liberté des communes ", est une année charnière.
Avant, l’État tout puissant et dirigiste ne laissait que
peu de place à la concertation et, en particulier, les maires
pensaient, à juste titre, que l'urbanisme de leur commune
leur était " octroyé ", alors qu'ils étaient
jugés sur les résultats obtenus. Pour les techniciens
qui pour la plupart regrettaient de ne pouvoir faire la ville avec
les populations, cette situation était confortable. En effet,
le haut niveau des études, la forte créativité
et les solutions novatrices par entraînement mutuel et compétition,
la relative uniformité des présentations, des représentations,
etc., portaient à penser, qu'en matière d'urbanisme
et d'aménagement, il existait une spécificité
française. L'urbanisme devint un produit d'exportation en
raison de son niveau culturel et technique et des résultats
obtenus. Il est évident que ces jugements prouvent, s'il
en était besoin, qu'en la matière on ne peut apprécier
correctement qu'après un temps assez long.
L'" urbanisme à
la française ", " quartiers de petites maisons
desservis par les transports en commun ", prôné
par le président Giscard d'Estaing, qui a fait sourire les
étrangers, à l'exception des Anglais qui vivaient
"les English Villages" et le néoclassicisme de leur Prince
Charles, a engendré un changement de méthodes, qui
n'a pas été marqué par une évolution
de la représentation.
Ce changement amorcé
a été amplifié par la décentralisation.
Sans entrer dans un détail critique, hors de propos, nous
pouvons constater que " l'urbanisme des maires " a, du
point de vue de l'expression graphique des résultats contrastés
: d'une part, dans les villes petites et moyennes, les techniciens,
parmi lesquels les services de l’État, produisent des documents
d'une banalité assez déroutante sans aucune invention
en matière d'expression (les rares exceptions confirment
la règle, comme toujours). D'autre part, dans les grandes
villes, les puissantes structures d'études, telles que les
Agences, font preuve, dans le domaine de l'expression des plans,
d'une créativité d'autant plus grande que l'informatique
leur donne des moyens presque illimités.
Si l'on met à
part les plans réglementaires, dont le contenu admistrato-juridique
n'admet pas la fantaisie et dont le ministère compétent
" contribue à définir la méthodologie
cartographique ", force est de constater que les plans
de villes n'ont conservé de leurs trois fonctions initiales
d'antan que la seconde : communiquer l'information. S'il s'agit
de rendre des plans complexes, intelligibles par le plus grand nombre,
on ne peut qu'applaudir mais, la plupart du temps, il s'agit de
bien autre chose. Parce que communiquer a pris, aujourd'hui, une
tout autre signification, les plans ne transmettent pas l'information
objective, ils s'emploient à mettre en valeur les arguments
de séduction. Je veux dire que le plan de ville sert aujourd'hui
à "vendre" une politique, à médiatiser des
actions et, il faut bien le dire à promouvoir, avec la ville,
les magistrats qui l'administrent.
Qu'on ne se méprenne
pas. Je ne me laisserai pas aller à une critique de l'action.
Je constate simplement que, de plus en plus souvent, les plans que
nous voyons dans la presse spécialisée, sur papier
glacé ou non, dans les brochures d'information sont dans
l'air du temps : ils sont du même type que les clips publicitaires.
De là à penser que la politique d'urbanisme, que la
qualité de la ville, se " vend " aujourd'hui comme
tout autre produit, il n'y a qu'un tout petit pas que j'ai franchi
depuis longtemps. Le risque est encore plus grand que celui que
faisait courir la promotion des grands ensembles, car qui peut affirmer
que ces produits que l'on nous propose sont meilleurs que ceux d'hier.
Les images produites
sont belles et l'on peut craindre que le contenu intellectuel des
signes et des symboles qui faisaient tout l'intérêt
des plans ait disparu au profit d'un dessin à tendance publicitaire.
Les documents sont mystificateurs
- une bonne pratique de l'image de synthèse, après
celle du rendu d'architecture, me permet de l'affirmer- , accrocheurs
et, à la vérité, on ne sait si l'on tente de
vendre un rêve de mieux-être ou une politique et ceux
qui la mettent en oeuvre. Les plans de villes vendus dans les kiosques
ressortissent à la même tendance comme tous les dépliants
: on vend de l'image de ville. Il ne saurait être question
de codification d'aucune sorte, ni, ce qui est plus grave, d'expression
artistique ; chacun fait à sa manière pour faire " joli ",
déployant un maximum d'imagination et souvent de mauvais
goût (mais qui sait ce qu'est le bon ?).
Que notre civilisation
soit celle de la communication et, essentiellement de la communication
par l'image, certes ! nous le savons, tant nous en avons les oreilles
rebattues et nous l'admettons parce que nous y sommes contraints.
Par contre, que les expressions des plans de villes se limitent
à un vocabulaire de couleurs violentes et volontairement
tapageuses et à une absence de syntaxe, je veux dire une
parfaite négligence de la sémiologie graphique, m'apparaît
comme une sorte d'injure à la culture et à l'histoire.
À voir ces plans, qui ne sont faits ni pour être lus,
ni pour faire rêver à la ville future, car leur objectif
est ailleurs, vers une appréhension rapide devant entraîner
une adhésion immédiate, je me désole et je
me pose quantité de questions sur les causes d'un savoir
perdu.
De surcroît, le
recours systématique à l'ordinateur confère
à l'expression graphique un caractère lisse, glacé
et impersonnel, qui laisse peu de place à le poésie,
au rêve ; il exprime difficilement la pensée qui a
guidé la conception. Je n'en veux pour preuve que ce recours
non moins systématique aux " stars " de l'architecture,
du paysage et du design pour compléter ces images par des
vues virtuelles en trois dimensions et qui ont pour avantage de
servir de caution dans cette société où quelque
objet que ce soit n'est pas jugé sur ses qualités
propres, mais sur la signature qu'il porte et qui le porte.
Enfin, la peur de la
pensée d'autrui, la volonté de sécurisation
de tout initiateur d'ouvrage génèrent la prolifération
des maquettes qui sont, de mon point de vue, l'expression de la
mystification portée à son comble. C'est la raison
pour laquelle je me suis interdit d'en parler malgré le risque
de reproches et de critiques encourus. Je suis même allé
jusqu'à passer sous silence les maquettes Renaissance et
les plans-relief, d'une part, parce qu'ils ne relèvent pas
directement de la graphique et, d'autre part, parce qu'ils mériteraient
à eux seuls une étude.
En guise de conclusion,
car cette modeste étude ne saurait en avoir une, je dirai
qu'on ne peut que regretter cette déculturation qui va se
généralisant, surtout dans le domaine qui nous occupe
: la culture urbaine est considérée par la plupart
des acteurs professionnels de la ville comme chose désuète
et, à la limite, superflue, en tous cas inutile.
À
la réflexion, cette situation est logique, car, si comme
le dit Françoise Choay(21), " les
anciennes villes, devenues obsolètes et appelées à
s'effacer dans la dispersion, sont donc remplacées par une
nouvelle forme d'urbanité, ‘‘une nouvelle sorte de société
urbaine de vaste échelle [...] de plus en plus indépendante
de la ville’’ " à quoi pourrait servir la connaissance
de la forme des villes anciennes et des modes de représentation,
à quoi pourrait servir une expression abstraite qui parlerait
d'autre chose que des deux dimensions du plan puisqu'aussi bien
cet "urbain sans lieu ni bornes", selon le titre de l'ouvrage de
Melvin M. Webber, ne fera jamais rêver, non pas qu'il sera
totalement dénué de poésie, mais parce qu'il
sera simplement efficace comme tous les produits du temps, dont
l'inutile et le futile sont bannis alors qu'ils sont, peut-être,
l'essentiel de la vie des hommes ou, du moins, de son agrément.
Sachant que " l'histoire
est, en fait, un processus qui transforme dans le continuité
les capacités sensitives et le savoir des hommes au travers
des découvertes que les hommes eux-mêmes font continuellement "(22),
la question se pose de savoir si l'oubli de l'historien, l'absence
de consistance, les carences de contenu culturel et spirituel des
plans engendrent la pauvreté de la ville contemporaine, voire
son irréalité ou si, au contraire, la vacuité
du contenant entraîne la dégénérescence
de la ville ? Mais ceci est un tout autre problème...
Charles
Delfante
18-J.
BERTIN, Sémiologie graphique : Les diagrammes : Les réseaux
: Les cartes, Paris, La Haye, éditions Mouton, 1967.
19-Ibid.
20-Ibid.
21-Françoise CHOAY,
Préface et annotations de l'ouvrage de Melvin M WEBBER :
L'Urbain sans Lieu ni Bornes, Paris, éd. de l'Aube, 1996.
22-George KUBLER in The
Space of Time.
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