Lyon, la carte et le site

 

L’exposition " Forma Urbis, les plans généraux de Lyon XVIe-XXe siècles " nous a été une précieuse occasion, en consultant les documents retenus, de relever quels ont été au cours des siècles les éléments naturels du site qui ont le plus marqué les cartographes, graveurs et dessinateurs successifs.

De plus, cette quête historique nous a également permis d’analyser de quelle manière, de siècle à siècle, la ville a progressivement conquis les éléments naturels de son site (fig.1), les plateaux, les pentes, le verrou granitique, les confluences et les lits des fleuves.

Certes, les vues, cartes et plans des siècles passés n’ont pas toujours respecté les règles rigoureuses de la topographie et de la géodésie.

Toutefois, d’autres qualités se sont exprimées que l’on ne saurait occulter au risque de se priver d’un savoir précieux : précision du graphisme et de la toponymie, volonté de représenter les fortes pentes des collines de Fourvière et de la Croix-Rousse parfois en les exagérant, souci de dessiner les rochers granitiques de Pierre-Scize sciés par la Saône, affirmation des fleuves dans le site et la fonction de la ville, de leurs multiples confluences, de leurs îles, de leurs " lônes " et de leurs " brotteaux ".

Les éléments naturels du site et leur représentation

Le site naturel de Lyon est un site de confluence d’un fleuve alpestre, le Rhône, et d’une rivière de plaine alluviale post-lacustre la Saône, à la traversée d’un plateau cristallin nappé de dépôts molassiques et fluvio-glaciaires.

Mais si le Rhône a longé le sud de ce plateau et a divagué à son pied sur un vaste espace, c’est la Saône qui l’a coupé et traversé. Ce faisant, de Vaise à Saint-Jean, la courageuse rivière a fixé sur ses pentes étroites et rocheuses, dès l’époque romaine, le coeur historique de la cité.

En grands stratèges, les conquérants romains l’ont compris. De part et d’autre du fleuve dans sa traversée du verrou rocheux de Pierre-Scize, ils ont construit la ville pour contrôler le grand axe nord-sud de l’Empire, de la Méditerranée au Rhin.

En aval du verrou, ils ont peu modifié la fluctuante confluence et ses multiples îles et bras sauf à y construire un amphithéâtre pour les concours de poésie et d’éloquence par trop éloigné cependant de la Saône pour y jeter les mauvais versificateurs.(1) Et c’est dans le Vieux Lyon actuel près du quartier Saint-Paul qu’ils édifièrent un port avec des magasins et un phare.

Sur les deux collines, et particulièrement celle de Fourvière, ils ont construit et creusé. Ce faisant, ils ont pris connaissance de la nature du sous-sol et de son hétérogénéité. Ils ont à la fois utilisé celle-ci en creusant canaux et citernes et aussi en posant des drains pour permettre à l’eau d’infiltration de s’évacuer au lieu de former des poches d’eau génératrices d’éboulement brutaux et boueux.

Ils ont fait arriver des aqueducs venus de très loin mais sans utiliser les matériaux granitiques des pentes de Pierre-Scize et de la Sarra.

Et ils ont laissé à l’est le Rhône à son immense divagation dans la plaine brumeuse et marécageuse étalée de la vaste confluence de l’Ain jusqu’au couloir à nouveau rocheux de Pierre Bénite à Vienne.

Au total, ils ont admirablement utilisé le site mais sans le grandement modifier dans son originalité hydrologique, hormis trois canaux hypothétiques de communication rejoignant la Saône au Rhône à travers les alluvions de la presqu’île à l’emplacement des actuelles rue Sala, rue de Grenette et de la place des Terreaux. Ces trois tracés ont été figurés sur le " Plan de Lyon antique " dressé en 1832 par A.M. Chenavard (planche 1.1.), " d’après les recherches et documents du Chevalier Artaud "(2). Les recherches sédimentologiques ne les ont pas clairement confirmés.

C’est pourquoi pendant les longs siècles du Moyen Âge la confluence de la Saône et du Rhône au sud d’Ainay conservera son aspect naturel de bras changeants, îles, lônes, et brotteaux.

Ce dernier terme qui marque tant la toponymie du Rhône de la Chautagne à Vienne apparaît sur le " Plan de Lyon au Moyen Âge pour servir de mémoire sur les Récluseries " par M.C. Guigue, dressé par J.J. Grisard en 1886.(3) Il désigne, en effet, longeant les deux sanctuaires d’Ainay et Sainte Hélène, les " brottreaux d’Ainay " incurvés entre deux chenaux isolant l’" île des Réguliers de Saint-Irénée " .

Ce plan, s’il ne figure pas du tout le relief de deux collines, a au moins le mérite de suggérer ce que pouvait être les confluence et le lit du Rhône encombré d’îles allongées, comme à Saint-Clair, de part et d’autre du " chemin du Dauphiné ", premier axe structurant la rive gauche du Rhône à la Guillotière par lequel on a cherché au plus vite à échapper aux marais de rive gauche pour remonter lentement sur la terrasse fluvio-glaciaire étalée au pied de la butte morainique de Bron. Non loin de ce chemin premier, la Tour de Béchevelin.

Ainsi, dès le Moyen Âge, c’est l’organisation géomorphologique de la rive gauche du Rhône qui a dicté l’axe de franchissement de la presqu’île par la rue Mercière et le pont de la Guillotière parce que celui-ci aboutissait à une lanière de terrasse alluviale demeurant à l’abri des plus grosses crues du grand fleuve.

Tous les plans et cartes des siècles ultérieurs du Moyen Âge au XIXe siècle traduiront fidèlement, quels que soient leur style, leur précision ou leur graphisme, cet axe structurant imposé par la géomorphologie fluvio-glaciaire quaternaire et holocène.

C’est, il nous semble, une des leçons majeures de la consultation de ces cartes édifiées d’un siècle à l’autre.

Le défilé de Pierre-Scize où la Saône se rétrécit de part et d’autre des parois rocheuses du vieux socle hercynien est fréquemment et fortement représenté sur de nombreux plans, en pentes abruptes au relief énergique exprimé par le jeu de l’ombre et de la lumière dominant brutalement la rivière. Et ne laissant près de celle-ci comme de nos jours à peine place pour quelques maisons bloquées entre l’eau et la roche. Et peu de place à l’Homme de la Roche. Ainsi du très expressif plan scénographique de Lyon de 1550(4) (planche 3.1.) ou celui de 1696 par Tardieu(5) ou celui de Maupin(6)(planche 6.), actualisé en 1714 à et dédié à " Messire Laurent Pianello ".

Un plan de Lyon avant 1740(7) hésite entre la carte et le paysage. Un élégant tracé des pentes de Fourvière et de la Croix-Rousse en hachures courbes et opposées " creuse " remarquablement la représentation du défilé de la Saône.

Fig.1. Mottet G., Croquis des éléments naturels du site de l’agglomération lyonnaise.

 

Les transformations du site

Les plateaux en pente de Fourvière et de la Croix-Rousse ont été très peu transformés physiquement. Certes, l’urbanisation a gagné, des " montées ", des contreforts de soutènement ont été construits. Mais tout cela apparaît peu au rythme des éditions successives, sauf l’urbanisation et les fortifications bien sûr.

La représentation des pentes évolue, hésite, au début du XIXe siècle. Sur le plan de Lyon en 1808(8), elle est assez parlante mais déjà s’engageant vers une exagération tabulaire par excès de contraste entre le foncé des versants et le clair des parties planes dévolues aux jardins et propriétés religieuses.

Ce contraste excessif devint caricatural sur le " croquis des travaux extraordinaires en exécution à Lyon " de 1815 (Génie militaire), et encore plus sur le " Plan de la ville de Lyon " de Dignoscyo, 1818(9). Il en est de même du " nouveau plan de la ville de Lyon " de 1822(10) qui comporte en plus une cartouche des " environs " qui réduit l’ouest lyonnais à une suite de lanières et vallées étroites beaucoup plus proches d’un bassin sédimentaire à structure tabulaire horizontale que du massif ancien pénéplané qu’il est en réalité.

La technique des hachures propre à la carte d’état-major s’affine sur les plans de la ville de Lyon de 1830, 1833 et 1844. Elle disparaît sur celui de 1847 (planche 19.), pour réapparaître à la fin du siècle.

Le " Lyon pittoresque et monumental " de Pierre Reithoffer(11) (planche 25.), gravé vers 1892, associe le plan et la gravure, dessine la basilique de Fourvière en plein ciel et le " lac de la Tête d’Or " avec des barques de pêcheurs...

À partir de 1902, les cartes sont de facture moderne au 1:80 000e puis 1:50 000e et 1:20 000e permettant de visualiser les étapes de l’urbanisation et surtout de la transformation du lit majeur du Rhône à Miribel, Jonage, et de part et d’autre de Vaulx-en-Velin.

Les transformations au cours des siècles de la partie aval de la presqu’île et de la rive gauche du Rhône sont en effet les éléments les plus spectaculaires visibles par l’évolution de la cartographie.

À partir du XVIe siècle jusqu’au XXe siècle, la partie aval de la presqu’île évolue, d’Ainay à la confluence actuelle.

Dès le plan géométral de la ville de Lyon dressé en 1769 par Michel Antoine Perrache(12), apparaît à l’ouest d’Ainay un bassin fluvial hémi-circulaire joint à la Saône et prolongé par des canaux. Des perspectives versaillaises sans Versailles... Sur le plan de 1780 par L. Denis(13), le dit bassin prend le nom de " garre " assurant ainsi au Perrache ferroviaire une antériorité fluviale. En 1809, le même bassin est représenté comblé d’une broussaille et l’aval de la presqu’île plus ou moins loti prend le nom " d’île Moignat "(14). En 1829, c’est l’" île Perrache "(15). Ainsi du XVIIe au début du XIXe siècles, la partie aval de notre actuelle presqu’île a été considérée comme une île de confluence ce qu’elle est naturellement à l’origine. Le mot " presqu’île " apparaît cependant sur le plan de 1831 (Génie militaire).

En 1847, une autre gare fluviale de Perrache apparaît en ellipse avec une " place Louis-Philippe " au milieu du cours " Charlemagne "(16).

La presqu’île va ainsi évoluer jusqu’à nos jours entre la gare de Perrache et la confluence dans le sens d’un assèchement, d’une disparition des annexes fluviales, d’un accroissement de l’emprise ferroviaire et marchande (marché gare).

L’évolution cartographique de la rive gauche du Rhône est encore plus spectaculaire et passionnante.

À l’origine, c’est un immense lit majeur alluvial holocène de divagation du grand fleuve alpestre après sa confluence avec l’Ain.

Immense zone humide qui vient s’appuyer sur les terminaisons en buttes moraines de la dernière glaciation quaternaire (ürm).

Pour la franchir entre les marécages, il fallait, à l’image de la rue de la Guillotière, rechercher un élément de terrasse fluvio-glaciaire demeurée au-dessus d’eux.

Ou bien comme au XIXe siècle, il fallait endiguer pour protéger les marais urbanisés (Brotteaux).

Une bonne partie du site de Villeurbanne apparaît ainsi comme gagnée sur d’anciens méandres recoupés de la rive gauche du Rhône (plan de 1847).(17) Ce même plan trace très bien le site naturel initial du parc de la Tête d’Or fait d’une forêt alluviale et d’un " ancien lit du Rhône " ancêtre de l’actuel lac principal paysagé.

Enfin, en aval du pont de la Guillotière, un autre ancien lit du Rhône sur l’emplacement des actuelles facultés enserre longtemps une " île Béchevelin " et des marais où l’on fixe le fort de la Vitriolerie.

Toute la rive gauche du Rhône est, en effet, une conquête et une mise en défense contre le grand fleuve. Drainages, rehaussements, endiguements, comblements, ceintures de forts au finalités autant militaires qu’hydrauliques. Beaucoup de terrains de peu de valeur au départ où l’on installe de très grandes casernes comme celle de la Part Dieu qui apparaît bien isolée sur le plan de 1847(18) (casernes d’artillerie).

La même caserne est pleinement rejointe par l’urbanisation géométrique des " brotteaux " sur le plan de 1866(19) où apparaît aussi un plan du Parc de la Tête d’Or rappelant le Vésinet à l’ouest de Paris...

Sur les cartes plus récentes de 1940 à nos jours, ce sont les transformations du lit du Rhône dans le vaste ensemble de Miribel-Jonage et Vaulx-en-Velin qui sont les plus spectaculaires.

Et plus en aval, l’emprise du port fluvial Édouard-Herriot.

Conclusion

Ce bref survol des cartes et plans de Lyon du Moyen Âge à nos jours est une belle leçon de la manière par laquelle l’homme a, dans notre ville, conquis son espace naturel, l’a transformé, l’a utilisé d’héritages en héritages, d’une prospérité ou d’une guerre à l’autre, entre les pentes, les îles et les confluences.

Gérard Mottet

Professeur de géographie, Université Jean-Moulin Lyon III

 

 

Orientation bibliographique

Barre J., La Croix-Rousse, thèse et dossier d’habilitation, Lyon, 1977.

Bravard J.P., Le Rhône du Léman à Lyon, Lyon, La Manufacture, 1987.

Demarcq G., Guide géologique lyonnais, Vallée du Rhône, Paris, Masson, 1973.

Grisard J.J., Notice sur les plans de Lyon de la fin du XVe au commencement du XVIIIe siècle, Lyon, impr. Mougin-Rusand, 1891.

Laferrère M., Lyon, ville industrielle, thèse, Paris, P.U.F. 1960.

Mottet G., Géographie physique de la France, Paris, P.U.F., 2e édition, 1997. pp. 504-512, croquis.

Russo P., et Audin A., " Le site de Lyon : panorama de son évolution ", dans Revue de géographie de Lyon, 1961, pp. 295-346.


1-Comme le montre la belle fresque du grand Amphithéâtre de l'Université.
2-Lyon, Archives municipales, 2 S 35/a.
3-Ibid., 3 S 129.
4-Ibid., 2 S Atlas 3.
5-Lyon, Coll. particulière.
6-Lyon, Archives municipales, 1 S 171.
7-Ibid., 3 S 277.
8-Lyon, Bibliothèque municipale, Coste 151.
9-Lyon, Archives municipales, 3 S 695.
10-Ibid., 2 S 630.
11-Ibid., 2 S 333.
12-Lyon, Bibliothèque municipale, Coste 116.
13-Lyon, Archives municipales, 3 S 116.
14-Ibid., 2 S 209.
15-Voir ibid., 2 S 177.
16-Voir ibid., les plans 3 S 126 et 2 S 574.
17-Ibid., 2 S 574.
18-Ibid.
19-Ibid., 1 S 96.

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