LES PLANS DE LA VILLE DE LYON ET LA RESTITUTION DE SES ÉTATS PARCELLAIRES PASSÉS

 

Les premiers plans de la ville de Lyon

Dans l’avertissement d’une monographie consacrée aux établissements successifs des religieuses de Sainte-Claire à Lyon, l’historien lyonnais André Steyert (1830-1904) écrivait il y a un siècle : Il n’y a pas d’histoire sérieuse et lucide sans topographie, pas plus que sans chronologie "(1). Steyert en apportait la démonstration avec une série de six plans de détail établis d’après des documents des archives lyonnaises et un plan du quartier d’Ainay dans lequel il s’efforçait de reconstituer l’état des parcelles à la fin de l’Ancien Régime. Ces plans véritables étaient complétés par des perspectives empruntées à des vues panoramiques plus anciennes, c’est à dire des XVIe et XVIIe siècles.

Cet exemple de méthode était affaire d’érudits et s’apparentait aux travaux confidentiels que poursuivaient, alors, les Vermorel (1814-1885), Charvet (1830-1916) et Grisard (1837-1898), au sein de la Société de topographie historique.

L’ouvrage universitaire, paru vingt-cinq ans plus tard, Lyon des origines à nos jours(2), est la première histoire de l’urbanisme lyonnais sans, d’ailleurs, que ce néologisme y soit utilisé ; dans cet ouvrage, les nombreuses reproductions de vues et plans anciens gravés ne sont que des images. Sont oubliés les documents de base de la topographie de la ville que sont :

- le plan cadastral (établi pour Lyon en 1832)

- le plan de la ville commencé sous le Second Empire et, depuis, constamment tenu à jour (planche )(3). Sur ce plan, figurent les parcelles en formes et dimensions avec indication des constructions et du détail de leurs masses.

Une véritable connaissance de la ville passe par celle de la genèse des parcelles qui sont les cellules de son tissu.

Jusqu’à la fin du XVe siècle, la représentation des villes est purement symbolique. Un bon exemple en est donné par les vignettes d’ouvrages tels que la Chronique de Nuremberg (1494) ou la Cosmographie universelle de Munster (1549), pesants in-folio dans lesquels leurs auteurs entendaient réunir toute la connaissance géographique de leur temps. Dans la Chronique de Nuremberg, la même vue fantaisiste est reproduite pour Aquilée, Bologne, Mayence et Lyon. Un cours d’eau et une colline font l’affaire. Dans la Cosmographie de Munster, un pont au premier plan - celui de la Guillotière - devait suffir pour évoquer Lyon. Avec le XVIe siècle, apparaissent pour les principales villes de l’Occident (Venise, Rome, Amsterdam, ...) des figurations qui se situent entre le panorama et le plan par terre. Ces représentations posent le problème du passage de la vision directe à sa traduction géométrale et du choix d’une échelle en fonction d’un cadre donné par les dimensions du support. Le spectacle de la ville à partir d’une colline, d’une tour ou d’un clocher, semble avoir été déterminant à cet égard. Le rapprochement des méthodes d’arpentage sur le terrain de celles plus scientifiques des géographes a permis d’aboutir à la perfection géométrale ; mais, si l’on excepte quelques tentatives isolées à la Renaissance, il aura fallu trois siècles pour passer de la vue panoramique à cette représentation géométrale où peuvent alors se mesurer distances et angles, restituant à une échelle donnée les dimensions exactes. Il n’aura pas fallu moins de temps pour atteindre le détail du parcellaire, base de la connaissance de la ville et, par là, de la maîtrise de son évolution.

Les plans généraux de la ville ont été répertoriés par deux Lyonnais : Jacques-Jules Grisard, un ingénieur topographe, historien particulièrement consciencieux mais dont les notices très documentées s’arrêtent à la fin de XVIIe siècle(4) ; l’érudit Marius Audin (1872-1951) dont le répertoire plus sommaire s’étend par contre jusqu’à la fin du XIXe siècle(5). Audin aurait voulu compléter sa bibliographie par un répertoire monumental à partir de plans manuscrits mais le dépouillement inexistant des Archives municipales et départementales rendait prématuré ce projet dont il n’a pu qu’amorcer l’exécution. Les plans généraux répertoriés par Grisard et Audin sont essentiellement des plans gravés auxquels s’ajoutent deux plans manuscrits, ceux de Le Beau (1607) (planche 5.1.) et de Beaulieu (1649).

Il convient d’observer que ces auteurs, pour des raisons qui tiennent aux pratiques érudites du temps, ignoraient complètement ce que pouvaient apporter les Archives nationales et celles de l’Armée.

Que sont et qu’apportent ces " plans " anciens, gravés ou manuscrits, étant posé que le premier plan géométral de Lyon, exact en forme et dimensions et à une échelle constante, ne date que de 1735 et que ce plan, dit de Séraucourt (planche 9.1.), ne donne que les îlots entre rues et non les parcelles qui les composent ? Paris, d’ailleurs, avec le plan dit de Delagrive, en est alors au même point. Les " plans " ou " vues " de Lyon antérieurs au plan géométral de Séraucourt ne sont que des images malgré les prétentions de leurs intitulés. Images précieuses, certes, mais auxquelles il ne faut pas demander ce qu’elles ne peuvent donner.

Si l’on élimine les innombrables varia, réductions, rééditions ou dérivés, il y a lieu de retenir, du point de vue documentaire, pour le XVIe siècle : la vue d’Androuet du Cerceau(6) et le Plan scénographique (planche 3.1)(7) ; pour le XVIIe siècle : le plan de Le Beau(8) de 1607, la grande vue de Maupin de 1625 (fig. 1), le plan de Maupin de 1659 (planche 6.)(9), le plan de Delamonce de 1701, probablement gravé pour la suite jamais parue de l’Histoire civile et consulaire du Père Ménestrier (1631-1705)(10). Vue d’Androuet du Cerceau et Plan scénographique ont été l’objet d’une étude critique de Grisard, sans appel, qui donne 1548 pour l’un et une fourchette de 1545 à 1553 pour l’autre. Ces deux documents, très différents, sont donc contemporains. Le premier est un dessin à vue, en direction du sud, à partir d’un point précis : la porte Saint-Sébastien au sommet de la Grand Côte. Cette vue est en perception directe, en ce sens, qu’en l’absence de constructions sur les pentes, les murs des Terreaux apparaissent réellement à l’observateur. Seul le premier plan est une composition de circonstance ; dessin et perspective sont irréprochables et les détails qui peuvent être recoupés par les textes ou le Plan scénographique sont d’une vérité absolue.

Évidemment dessinée en une fois ou, tout au moins, dans un court délai, la vue d’Androuet du Cerceau a les avantages d’un instantané. Ce dessin est une vue plongeante et il est à remarquer que le relief de la ville, avec ses hauteurs de la Croix-Rousse et de Fourvière, conduit de la notion de panorama à celle de vue cavalière.

Le Plan scénographique est un monument bien connu dont l’intérêt n’est plus à démontrer. Son fac-similé gravé par Séon, de 1872 à 1876, en a fait un document abordable par tous et l’ultime recours des historiens durant plus d’un siècle. Il n’est pas un ouvrage sur l’histoire de Lyon où ne figure ce plan en totalité ou en détail.

La reproduction photographique de l’original, après sa restauration en 1990, avec un texte très documenté, est venu renouveler l’intérêt qu’il mérite(11). Il est, néanmoins, des aspects techniques qui n’ont pas été traités ; en effet, malgré une apparence de plan dans la partie urbanisée, ce document, d’évidence, n’est pas un géométral à échelle constante. L’exécution du Plan scénographique est le résultat d’opérations intellectuelles et matérielles complexes. Malgré une position défavorable pour l’observateur, l’opérateur a fait choix d’une présentation face à l’ouest permettant d’embrasser, de front, les pentes de Fourvière et a dû, de ce fait, pour représenter les rives de la Saône et la presqu’île, imaginer une perspective aérienne sans vue plongeante. Il a su utiliser le procédé du plan pour montrer la totalité du réseau viaire et des zones urbanisées tout en adoptant une fausse axonométrie pour rendre compte des principaux monuments et de l’apparence du bâti. Enfin, par la perspective et de savantes déformations (planche ), le dessinateur a su rendre visible ce que devait masquer le relief, tel le château de Pierre-Scize, ou ce que l’éloignement aurait laissé hors du cadre si l’on avait observé les distances réelles. Cela étant, l’auteur a dû obligatoirement, en s’aidant de croquis multiples, de visées à partir de clochers et de mesures prises au pas ou à la chaîne, réaliser au préalable un plan à main levée de l’ensemble.

Très ingénieusement, le Plan scénographique a été composé comme un tableau dans lequel sont mis en évidence : le contour de la ville et de sa banlieue, les rues, les monuments, les murs et remparts, enfin certains aspects des maisons lorsqu’elles se présentent de front comme sur les rives de la Saône. Dans les parties semi-urbanisées, les grandes divisions parcellaires ont été traduites réellement par des murs ou des haies, mais déformées, parfois avec outrance, pour se plier aux contraintes de la composition. Dans le centre, le dessin des constructions à l’intérieur des îlots n’a d’autre intention que d’exprimer une densité : les comptages et recherches de typologie ne peuvent être qu’illusoires. Bien entendu, avec ses scènes de la vie urbaine, le Plan scénographique reste un document inestimable pour illustrer l’histoire de Lyon au XVIe siècle.

Fig. 1. Grande vue de Lyon, dessinée par Simon Maupin, gravée en 1625, 3e état (Audin, n° 69), vers 1635 (Lyon, Archives municipales, 3 Ph 482).

Traitée du même point de vue que le précédent, la vue de Maupin (fig. 1) est une véritable perspective aérienne plus correcte mais pour cette raison, ne laissant pas apparaître le réseau des rues. Celui-ci est visible nettement mais toujours déformé sur le plan de Maupin (planche 6.). Ces deux documents du XVIIe siècle appellent les mêmes réserves que le Plan scénographique ; mais il en est d’autres que suscitent de nombreuses rééditions des vue et plan de Maupin. La vue de Maupin est de 1625, sa réédition de 1635 : sur cette dernière, figurent les ponts de bois de l’Archevêché et de Saint-Vincent, alors que ces ouvrages ne sont encore que des projets. Plus grave : avec le plan de Maupin dont la première édition est de 1659 et les deux suivantes de 1695 et 1714, on constate une évidente volonté de mise à jour. Mais cette actualisation, qui passe par la retouche des cuivres, ne porte que sur les monuments et gros ouvrages. Ainsi, dans l’édition de 1714, l’aménagement de Bellecour en place royale, toujours à l’étude, est présenté comme achevé. Cette mauvaise habitude de surcharger de projets non réalisés, d’apparents états des lieux à une date donnée, est le vice majeur des plans du XVIIIe siècle.

Il en est ainsi du plan de Séraucourt, premier plan géométral de Lyon. La première édition, celle de 1735 (planche 9.1.), dont il n’existe pas d’exemplaire dans les dépôts lyonnais, rend compte de la stricte réalité. En revanche, sur la seconde de 1740, le projet du Grand Hôtel-Dieu de Soufflot, en cours d’exécution, apparaît achevé avec des prolongements qui ne seront jamais réalisés. Cet abus s’est perpétué fort avant dans le XIXe siècle, particulièrement avec les grands projets de Perrache et Morand pour de nouveaux quartiers. Ceux-là sont souvent présentés dans une perfection jamais atteinte sans qu’il soit rendu compte de la réalité du moment.

Tous ces plans généraux, malgré leur absence de rigueur étaient néanmoins exploités à des fins pratiques ; c’est ainsi qu’au XVIIIe siècle, l’architecte Decrénice se réfère au Plan scénographique pour une expertise et que le consulat, dans ses délibérations, se fait souvent présenter les plans de Maupin ou de Séraucourt. On peut penser qu’ont existé des plans partiels manuscrits pour alignements, ouvertures de rues ou autres opérations de voirie ; le peu qui en subsiste, même annexé à un document officiel, est bien déconcertant. Au début du XVIIIe siècle, ces plans partiels - de voirie ou d’urbanisme - deviennent plus fréquents et moins sommaires surtout lorsqu’ils arrivent de Paris comme les études de Robert de Cotte pour l’aménagement de Bellecour ou de la place du Change. Exceptionnels : un plan du quartier de Fourvière de la fin du XVIIIe siècle, celui de Vaise, ou celui de 1734 pour les paroisses de Saint-Irénée et de Saint-Just, couvrant l’actuel cinquième arrondissement. Particulièrement détaillé, ce dernier plan donne les parcelles avec nature des cultures, bâtiments, cours, jardins, le nom de leur propriétaire, ainsi que les limites administratives, le tout coté en pas (0,85 m). On ne peut espérer plus.

Certifions, écrivent les auteurs, avoir arpenté et levé ledit plan avec toute la justesse et l’exactitude possibles, et pour ne pas retrancher le contenu de chaque fond, nous avons été obligés de les mesurer par rapport aux monticules et collines tant en descendant que montant sans nous servir d’instrument, ni de niveau, ce qui fait que nous ne pouvons dénommer le plan ci-dessus que géographique et que nous ne pourrions le nommer géométrique par rapport au contenu de chaque fond.

C’est pour cela que nous avons coté le nombre de pas, que chaque espèce de fond a d’étendue des côtés d’orient, occident, midy et septentrion "(12).

Comme l’annoncent nos arpenteurs, ce plan ou plutôt cette carte n’est qu’un assemblage de relevés successifs de parcelles, exécutés au pas en suivant les mouvements du sol, sans triangulation préalable, d’où d’inévitables déformations d’autant plus sensibles que la surface couverte est étendue. Ce défaut caractérise les cartes et plans de cette époque ; il interdit tout transfert direct de leurs données sur le support géométral des relevés actuels.

Il faut attendre l’Empire pour que la municipalité lyonnaise se dote d’un plan général de la ville à grande échelle pour son service de voirie. Ce plan général d’alignement - dit de Coillet - en plusieurs atlas ne donne néanmoins que l’aboutissement des parcelles sur rues. En fait, avant d’être affaire d’urbanistes, la connaissance de la structure du territoire aura été une nécessité fiscale. Établir l’assiette de l’impôt foncier telle est l’origine du Cadastre français. Cette vaste entreprise, due à l’initiative de Napoléon, a doté Lyon, comme les autres communes de France, de son premier plan parcellaire.


1-A. STEYERT, Les religieuses de Sainte-Claire à Lyon : esquisse historique et topographique suivie d'une étude sur le lieu précis où est mort Saint François de Sales, Lyon, M. Paquet, 1900, avertissement, p. [V].
2-A. KLEINCLAUSZ, Lyon des origines à nos jours : la formation de la cité, Lyon, P. Masson, 1925, 429 p. Réimprimé chez Laffite reprints, à Marseille, en 1980.
3-Voir, dans cet ouvrage, les études de Françoise Cotton et de Claude Mermet.
4-J.J. GRISARD, Notice sur les plans et vues de la ville de Lyon de la fin du XVe au commencement du XVIIIe siècle, Lyon, Mougin-Rusand, 1891.
5-M. AUDIN, Bibliographie iconographique du Lyonnais, t. 2, 2e partie, fascicule 1, Plans et vues générales, Lyon, 1910.
6-Paris, Bibliothèque nationale de France, , Département des estampes, 212 bis.
7-Lyon, Archives municipales, 2 S Atlas 3 Réserve.
8-Lyon, Archives municipales, 1 S 150.
9-Lyon, Archives municipales, 2 S 912 (ruiné) ; 1 S 171 (éd. de 1714). On reproduit dans cet ouvrage l'exemplaire de la bibliothèque municipale de Lyon, Réserve 28122.
10-Histoire civile ou consulaire de la ville de Lyon, justifiée par chartres, titres, chroniques, manuscrits, autheurs anciens & modernes, & autres preuves, avec la carte de la ville, comme elle étoit il y a environ deux siècles, Lyon, J.B. et N. de Ville, 1696, in-folio.
11-Cf. Le plan de Lyon vers 1550, édition critique sous la dir. de Jeanne-Marie DUREAU, Lyon, Archives municipales, 1991.
12-Lyon, Archives municipales, 1 S 124.

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