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Les sources seigneuriales
de la topographie historique
" Il n’est terre
sans seigneur ", écrivait le jurisconsulte Beaumanoir
au XIIIe siècle dans ses célèbres
Coutumes du Beauvaisis. Ainsi se pose la question de la possession
du territoire français sous l’Ancien Régime. L’organisation
seigneuriale qu’il ne faut pas confondre avec le régime féodal,
auquel elle était liée, réglait alors les rapports
entre les possesseurs et les occupants du terrain qu’il soit cultivé
ou construit. Sans s’aventurer dans les origines obscures de ce
système, on peut avancer que, depuis le haut Moyen Âge,
le sol français était partagé en seigneuries
territoriales d’importances très diverses et qui n’étaient
pas forcément d’une seule pièce. Le seigneur peut
posséder sa terre en tous domaines, domaine utile au sens
actuel de propriété, domaine direct, celui que l’État
exerce actuellement sur la propriété particulière,
par la perception de redevances casuelles (les droits de mutations),
enfin droit de regard sur le lotissement de la propriété.
Dans le cours des âges, particulièrement en ville,
pour des raisons d’intérêt évidentes, les seigneurs
ont vendu, tout ou partie, de leur domaine utile moyennant un versement
immédiat - l’" introge " - et la perception des
droits qui y demeurent attachés. Ces droits
sont pour le seigneur sa directe ou rente noble ; les deux
termes sont employés indifféremment(13).
Tandis que les redevances
annuelles, cens ou servis, sont relativement minimes et conservent
le souvenir de l’origine agricole de ces revenus (grains, volailles,
etc.), les droits de mutations, lods en cas de vente et milods en
cas d’héritage, calculés à raison de 10 %
ou de 5 % de la valeur de l’immeuble (terrain et constructions),
sont plus intéressants pour le seigneur. Les seigneuries
en tous domaines, utile ou direct, sont des biens cessibles par
vente ou héritage qui - particulièrement en ville
- deviendront des valeurs spéculatives. Au milieu du tissu
seigneurial, existaient des parcelles " allodiales " affranchies
précédemment par leur seigneur, par bienveillance
ou charité mais, le plus souvent, moyennant versement d’un
capital compensatoire ou d’une rente annuelle fixe.
À Lyon et dans
le Lyonnais, les seigneuries étaient pour la plupart ecclésiastiques
: Archevêché, chapitre de Saint-Jean ou Comté,
abbaye de Saint-Pierre, abbaye d’Ainay, chapitres de Saint-Just,
Saint-Irénée et Saint-Paul, dont l’origine se perdait
dans la nuit des temps. Seigneurs " primitifs ", ils sont
aussi les plus importants. Des dates de fondation ou d’établissement
connues, pour les chapitres de Fourvière et de Saint-Nizier,
ou encore le prieuré de la Platière, Malte et les
Antonins, placent ces seigneuries au second rang, comme constituées
obligatoirement à partir des plus anciennes.
À partir du XIVe
siècle, on assiste au morcellement de certaines seigneuries
au profit de laïcs ou de la Ville. Ces parties détachées
prennent le nom de leur acquéreur ou des territoires sur
lesquels elles se situent, par exemple les seigneuries de Villeneuve-le-Plat
et de Bellecour qui relevaient, à l’origine, de la seigneurie
d’Ainay, ou encore celle des Fossés de la Lanterne (les Terreaux),
remise par le roi Louis XII à la Ville et provenant plus
anciennement, pour partie, de celle de l’abbaye de Saint-Pierre.
Toute possession s’appuie
sur des titres. En raison de l’ancienneté du régime
seigneurial (peut-être l’époque carolingienne), les
titres originaux étaient le plus souvent vagues ou inexistants ;
quelque formule sur une charte comme " Girard donne à
l’abbaye de Saint-Pierre tout ce qu’il possède dans la paroisse
de Villebois ", ou autres de la sorte qui nous sont de
peu de secours. D’ailleurs, les abbayes recouraient souvent à
des faux pour donner un semblant de base juridique à des
possessions dont l’origine se perdait dans la nuit des temps. L’important
pour le seigneur était de s’assurer, par des actes authentiques,
la perception des redevances dues par ses tenanciers, d’année
en année et de génération en génération,
d’où l’institution du terrier, titre principal du seigneur.
Le terrier est un recueil
d’actes, ou reconnaissances, passés devant notaire par les
tenanciers du seigneur à une époque donnée.
Par la reconnaissance, le tenancier reconnaît tenir en servitude
du seigneur la ou les parcelles dont il est possesseur à
titre précaire et lui devoir, tels cens ou servis annuel,
ainsi que les lods ou milods en cas de mutation. La reconnaissance
implique l’identification de la parcelle, par sa nature (terre,
pré, bois, vigne, grange, habitation, etc.), par sa contenance
(à Lyon : bicherées, hommées, fessorées,
etc.), par sa situation (paroisse, lieu-dit, rue, etc.) et ses confins
dont sont donnés également nature et possesseurs.
Telles sont les précisions que devrait apporter la reconnaissance
idéale. Il est inutile d’insister sur l’intérêt
de tels documents lorsqu’ils sont explicites. Malheureusement, leur
précision est généralement à l’inverse
de leur ancienneté.
Destiné à
prouver par la succession des tenanciers le droit du seigneur, chaque
reconnaissance se doit de rappeler, par référence,
le nom du précédent possesseur : " une
vigne qui fut de... au terrier... et auparavant de... ".
Les terriers sont désignés par le nom du notaire qui
a reçu les reconnaissances, le nom du territoire ou celui
du seigneur.
De nombreuses difficultés
venaient compliquer la perception de ces droits : celles dues
au morcellement ou au regroupement des parcelles à travers
les âges, aux pertes de terriers par temps de troubles, sans
compter la résistance des tenanciers toujours désireux
de s’y soustraire.
La gestion d’une seigneurie
étendue et répartie en de nombreuses paroisses, comme
celles du chapitre de Saint-Jean ou de l’abbaye de Saint-Pierre,
tant au point de vue financier que contentieux, était une
tâche contraignante que le seigneur ne pouvait assumer lui-même.
Ce soin était confié à des notaires et à
des spécialistes qui avaient de plus qualité d’arpenteurs :
les commissaires en droits seigneuriaux. Pour la facilité
de leur travail et dans l’intérêt du seigneur, ceux-ci
établissaient des documents annexes : lièves
et parangons. La liève, qui n’est pas un acte authentique
est un recueil de reconnaissances par noms de tenanciers. Pour une
époque donnée, c’est un tableau de la seigneurie.
Le parangon, énorme compilation que seul justifie l’intérêt
financier d’une rente noble urbaine, donne pour chaque parcelle,
relevant de la seigneurie, et ceci rue par rue, les reconnaissances
successives depuis les plus anciens terriers, parfois dès
le début du XIVe siècle ; c’est une
histoire de la seigneurie. Les archives départementales du
Rhône conservent deux parangons, celui du chapitre de Saint-Jean
et celui de l’abbaye de Saint-Pierre, deux des principaux seigneurs
de la Ville.
Ces divers documents
(terriers, lièves, parangons) ainsi que les nommées,
documents fiscaux municipaux, ont été exploités
dans le passé, d’abord, par Benoît Vermorel, ancien
voyer de la Ville au milieu du XIXe siècle, puis
par Joseph Pointet (1851-1943) qui a laissé un travail considérable,
retraçant dans le détail l’histoire du parcellaire
lyonnais du XIVe siècle à la Révolution.
Pointet y a consacré plus de trente ans d’un travail assidu.
Devant l’oeuvre de Pointet, on ne peut que s’incliner sans avancer
la moindre critique. Deux observations sont néanmoins à
faire. Après avoir transcrit intégralement les reconnaissances
pour les quartiers de la Croix-Rousse et de Saint-Sébastien,
Pointet a dû se restreindre et se limiter dans la suite à
l’énumération des propriétaires successifs
de chaque parcelle. Pointet n’était ni géomètre,
ni architecte mais " soyeux " et a travaillé sans
véritable support cartographique. Si la Croix-Rousse, encore
semi-rurale il y a soixante-dix ans, et le Vieux-Lyon quelque peu
figé, ne présentaient pas de difficultés majeures
de repérage, il n’en va pas de même des quartiers de
la presqu’île, profondément modifiés par les
grandes percées du XIXe siècle, pour lesquels
Pointet a tenté un repérage à partir de plans
parcellaires partiels.
Les terriers, du XIVe
siècle à la fin du XVIIe siècle,
de même que les nommées qui les complètent pour
certaines périodes, se situent dans l’abstrait. Les contemporains,
sur le tard, éprouvèrent le besoin d’une représentation
graphique des formes, dimensions, nature et situation des parcelles
décrites dans leurs terriers. Ce besoin est à l’origine
des cartes terristes, nom donné à des croquis sommaires
qui couvre, d’ailleurs, des réalités différentes ;
les uns veulent donner l’image d’un état des lieux contemporain ;
les autres remplissent en quelque sorte le rôle des parangons :
dans des parcelles figurées sommairement sont inscrites les
reconnaissances successives relevées dans les terriers (planche
). Comme les parangons, ces cartes terristes sont des documents
précieux car, comme eux, elles rappellent des reconnaissances
de terriers souvent disparues depuis. Mais ce ne sont pas de véritables
documents graphiques.
L’exécution du
cadastre savoyard, en 1728, sur ordre de Victor-Amédée
II, fut certainement un exemple stimulant pour les commissaires
en droits seigneuriaux lyonnais et les seigneurs éclairés
comme les chanoines-comtes de Lyon. Désormais, des cartes
isolées ou des atlas viennent compléter obligatoirement
l’appareil administratif de la seigneurie. Il reste de nombreux
contrats passés par les différents seigneurs aux commissaires
chargés de la rénovation de leurs terriers. Ces commissaires
devront entre autres : " lever les
plans de toutes les maisons, fonds et héritages de ladite
rente, rue par rue, territoire par territoire, et les angler au
moins par deux confins perpétuels et immuables "(14) ;
ou encore : " fera lever les plans
géométraux rue par rue de tous les articles de directe
avec l’étendue par pieds ou toises, les fera mettre sur de
grands papiers, les fera relier en un seul livre "(15).
En raison de l’imbrication
des rentes et de certaines incertitudes à régler ultérieurement,
les commissaires sont souvent conduits à étendre leurs
relevés ; ceux-ci, quand ils nous sont parvenus - c’est
le cas pour l’abbaye de Saint-Pierre - sont dans leur spontanéité,
parfois plus sûrs que les plans " rendus " des atlas
toujours plus ou moins enjolivés pour la satisfaction de
tous. À partir de 1740, les principaux seigneurs font donc
établir un ou plusieurs atlas, comme le chapitre de Saint-Jean
dont les possessions sont dispersées dans de nombreuses paroisses
du Lyonnais. Ces atlas, parce qu’ils concernaient des seigneuries
ecclésiastiques, ont été heureusement conservés
grâce à la loi du 5 novembre 1790 qui ordonnait le
versement au département " des registres, papiers
terriers, chartes et autres " des établissements
religieux. Ils y sont encore pour la plupart. Ceux qui concernent
Lyon, sont, sous le nom du seigneur : atlas de l’abbaye de
Saint-Pierre, l’abbaye d’Ainay, chapitres de Saint-Nizier, Saint-Paul,
Saint-Just, Saint-Irénée, etc.
Immédiatement
autour de Lyon, les atlas de seigneuries relevant du chapitre de
Saint-Jean portent le nom des paroisses sur lesquelles s’étendent
celles ci : atlas de Sainte-Foy-lès-Lyon, Saint-Genis-Laval,
Tassin, l’Île-Barbe, etc. " Égaré "
probablement au XIXe siècle, l’atlas de l’Archevêché
subsiste sous forme de feuilles détachées (fig. 2),
de calques et de photographies dispersés(16).
Curieusement, les possessions du chapitre de Saint-Jean dans la
Ville n’ont pas fait l’objet d’un atlas et les plans qui auraient
pu le composer, ont pour la plupart disparus.
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Fig.
2. Planche 5 de l’atlas de l’Archevêché (Lyon,
Archives municipales, 2 S Atlas 26). Reprod. 5 Ph 35750.
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La Ville étant
en possession de directes dans divers quartiers : Villeneuve-le-Plat,
Bellecour, Fossés de la Lanterne, Fabrique du Pont du Rhône,
Petit-Forest, Saint-Clair et autres, avait également commandé
en 1783, au commissaire Bussat, la rénovation de ses rentes
avec atlas correspondants. Un tel travail était une oeuvre
de longue haleine, Bussat mourut sa tâche juste achevée
et ses héritiers, soucieux de se faire payer, remirent in
extremis, terriers et atlas au consulat, dans sa dernière
séance, avant que celui-ci ne cédât la place
à la nouvelle municipalité. Ces terriers et atlas
furent brûlés par la foule imbécile, le 9 septembre
1792, avec les portraits des échevins comme " signes
de féodalité ". Seul a été sauvé,
parce que déjà versé aux Archives, un recueil
de planches de la rente de Cuire précédemment vendue
à Boulard de Gatellier.
Il y aurait beaucoup
à dire de la présentation et de la façon de
ces atlas. Toujours soignés, le plus souvent aquarellés,
de diverses manières suivant leur auteur, ils sont cotés
en pas ou pieds, parfois en toises. Dans chaque parcelle, sont portés
la nature, le nom du propriétaire et un R avec un numéro,
lequel fait référence à la reconnaissance du
terrier correspondant. Ailleurs, les parcelles reconnues se détachent
colorées sur un fond de plan au trait plus ou moins étendu.
Enfin, certains, comme l’atlas de la rente de Francheville, conservé
à la mairie du lieu, ne sont que recueils factices de cartes
terristes plus ou moins soignées.
Quelle que soit leur
présentation, et malgré les affirmations liminaires
de leurs auteurs, ces atlas présentent les mêmes défauts
géométriques que ceux précédemment exposés,
notamment sur les pentes alors que contours et angles seraient relativement
corrects en terrain plat.
Outre les atlas, il existe
pour la période allant des années 1730 à la
Révolution, un grand nombre de plans terriers sur feuilles
d’un dessin plus ou moins soigné : travaux du début
de cette période, dessins préparatoires ou autres
pour répondre à la demande de seigneurs plus modestes,
comme le prieur de la Platière. De petits possesseurs faisaient
inclure dans le terrier même les quelques plans nécessaires
à sa lecture : terrier de l’Archidiaconé, terrier
de la cure de Saint-Romain, terrier de Saint-Antoine de Lyon.
En supprimant le régime
féodal et les droits seigneuriaux, la Révolution a
dévolu ces derniers à l’État. Le cadastre communal,
avec ses plans et matrices, remplace désormais plans de rentes
nobles et terriers. Réunis en un seul lieu et d’une présentation
uniforme, les plans cadastraux à Lyon, datés de 1832,
constituent une documentation topographique complète pour
le milieu du XIXe siècle. Les seules difficultés
pour l’utilisation de ce cadastre proviennent de son échelle,
et de son découpage qui ne permet pas d’en assembler le détail.
13-Ce
droit sur le sol est souvent dit - par les historiens - seigneurie
foncière par opposition à seigneurie justiciaire mais
ces deux désignations sont anachroniques.
14-Lyon, Archives du
Rhône, 27 H, Rénovation de la rente de l'abbaye de
Saint-Pierre, convention avec Contamine, 1754.
15-Ibid., Rénovation
de la rente de l'Archevêché, convention avec Besson,
1750.
16-Les archives municipales
de Lyon ont acquis quelques feuilles d'atlas (2 S Atlas 26). On
trouve dans le fonds Galle des archives départementales du
Rhône des copies sur calques d'autres feuilles. Enfin, des
photographies d'autres feuilles sont signalées dans une collection
particulière.
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