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Les maîtres-jurés
et les voyers
Les
maîtres-jurés
En tous temps, dans les
villages, maçons et charpentiers ont été requis
par les municipalités, en cas de péril ou pour quelque
avis sur un projet de construction. La rémunération
immédiate de ces bénévoles n’était que
l’espoir de se voir confier d’éventuels travaux.
À
cette tradition, se rattachent les maîtres-jurés, maçons
et charpentiers de Lyon, auxiliaires de la commune lyonnaise. Tels
ils se présentent dans les premiers documents, à la
fin du XIVe siècle(7).
L’intervention des maîtres-jurés,
deux puis quatre, sous le contrôle des conseillers, est fréquemment
mentionnée dans les délibérations consulaires
qui nous sont parvenues depuis 1416.
Ces jurés, c’est-à-dire
assermentés, deux maîtres-maçons et deux maîtres-charpentiers,
ne sont pas de petits artisans mais des " entrepreneurs de
bâtiments ", au sens actuel, des plus gros et des plus
notables, dont la pratique professionnelle indépendante est
l’essentiel de leur activité rémunératrice.
De ces maîtres, maçons ou charpentiers, certains ont
qualité personnelle de " maître " ;
entrepreneurs, ils sont aussi architectes.
Des
deux jurés maçons, l’un serait de ces " maîtres "(8) ;
Maître Jacques de Beaujeu succède à Maître
Étienne Cornu, lui-même, à son décès,
remplacé par Maître Thévenin de la Fontaine.
Au XVIe siècle, Maître Jean de Lorraine,
Maître Olivier Rolland, Maître Jean Vallet, bien connus
par leurs activités architecturales, furent également
maîtres-maçons jurés.
La notoriété
et l’expérience sont donc les critères apparents des
choix du consulat(9). Les nominations mentionnent
généralement le décès du prédécesseur ;
on peut en conclure que celles-ci intervenant au faîte d’une
carrière, sont à vie, sauf démission pour raison
personnelle ou faute grave. Cette " jurande " n’est pas
office vénal transmissible et reste à l’entière
discrétion du consulat qui ne manque pas de le rappeler.
Le concours que ces jurés
apportent à la Ville, est occasionnel et leur laisse par
ailleurs toute liberté d’exercice de leur profession en dehors
des missions d’assistance et de conseil qu’elle leur confie.
Comparaissant devant
les consuls, le maître-maçon ou charpentier, nouvellement
choisi, prête serment entre leurs mains et jure sur les Évangiles
de bien exercer son office. Il est désormais " juré ".
De cet office, le détail est donné dans les " lettres
de jurés " : " visiter les oeuvres nouveaux
de la dite ville et rapporter les défauts qu’ils y trouveront
sans fraude, faveur ou haine " (1435) ; " bien
et dûment visiter les bâtiments et édifices concernant
le dit art et métier d’architecture et maçonnerie
(ou charpenterie) et sur iceux faire bons et loyaux rapports ainsi
qu’il appartiendra " (1645). Les maîtres-jurés
sont les experts du consulat.
À ces missions
ordinaires, s’ajoutent des aides exceptionnelles : assistance
en cas d’incendie et peste, les deux fléaux du moment.
Pour tous ces services
sont garantis aux maîtres-jurés : honneurs, droits,
prérogatives, émoluments, gages et profits accoutumés.
Les honneurs, prérogatives et droits ne sont jamais détaillés.
Les gages n’apparaissent pas dans les mandatements semestriels
du consulat avec ceux du voyer et de ses commis, tout au moins au
XVIIe siècle. En 1550, Olivier Rolland, en qualité
de maître-juré, reçoit pour vacation extraordinaire
15 livres, outre ses gages de 12 livres. Ces gages de peu, qui semblent
correspondre quelque salaire horaire, n’avaient en eux-mêmes
aucun caractère attractif. Restent les profits ;
pour ceux-là, un Johannin Charles renoncerait volontiers
à tout gage. Ces profits considérables sont plus ou
moins avoués et avouables. Dès leur nomination, les
jurés sont assurés des travaux de la Ville, autres
que ceux pour lesquels une adjudication est requise. Là encore,
un sort heureux, le plus souvent, laisse le marché aux maîtres-jurés.
Mais il est pour ceux-là d’autres profits dans l’exercice
de leur mission principale qui est de visiter et faire rapport de
l’état des bâtiments ruineux. Même si la décision
finale revient au consulat, celui-ci ne peut que se rendre à
l’avis technique des maîtres pour couvrir sa responsabilité.
Ces maîtres sont, dès-lors, bien placés pour
étamper, démolir, puis reconstruire l’immeuble condamné.
Cette complicité tacite ne pouvait que renforcer l’exigence
du consulat qui ne tolère des jurés aucune incartade.
Le charpentier Roger, pour avoir édifié sur Saône
un avancement de bois, un de ces " estres " prohibés,
est " débouté de sa retenue en maître-juré "
(1473). Plus grave, le comportement de Benoît Daurolles, maître-maçon
juré, qui conforte nuitamment et sans autorisation une maison
de l’Herberie que le consulat voulait voir démolie (1644).
Daurolles est révoqué pour cette " procédure
insoutenable ", après une longue mercuriale. Daurolles
étant le seul à avoir la surface nécessaire
pour construire le nouvel Hôtel de ville, le consulat, l’année
suivante, lui trouve des excuses acceptables pour le réintégrer
dans sa jurande et lui confier le chantier.
Les
voyers
À la fin du XVe
siècle, dans une ville en pleine expansion, les bonnes volontés
et missions temporaires, qu’elles fussent des conseillers de Ville
délégués à cet effet ou des maîtres-jurés
requis, ne pouvaient suffire. Les uns comme les autres avaient des
activités professionnelles auxquelles ils devaient donner
le principal de leur temps.
Les premiers soucis du
consulat étaient les " réparations " des
fortifications dont l’entretien lui incombait alors et le pavement
des rues, rendu indispensable par l’intensité de la circulation
urbaine ; piétinement des hommes mais surtout des bêtes,
partout présentes, qui transformait les chemins en d’infects
bourbiers. Pour s’informer de l’état des rues et édifices,
le consulat avait besoin de visiteurs permanents capables de rédiger
des rapports au su desquels il serait alors fait appel, si nécessaire,
aux maîtres-jurés. À ces visiteurs, commis et
rémunérés, sans aptitude technique, est aussi
demandé de veiller à ce que les travaux engagés
soient exécutés conformément aux conventions
passées. Deux autres missions leur sont dès
lors également confiées : la peste
et le pavé. La peste qui resurgit périodiquement,
appelle des mesures autoritaires (mise en quarantaine, enlèvement
des cadavres, désinfection des maisons) allant au-delà
du coup de main que les maîtres-jurés avaient obligation
de donner en pareil cas.
Plus intéressant
est le pavé ou le pavement des rues dont des commis, puis
les voyers, vont être les entrepreneurs, faisant l’avance
des sommes qu’ils se font rembourser semestriellement par la Ville,
majorées de quelque bénéfice.
Sous la pression de l’autorité
royale, les commis sans titre et régime clairement défini,
nommés par la Ville dès la fin du XVe siècle,
vont devenir " voyeurs " ou voyers. Dans son édit
de novembre 1549, le roi Henri II expose " les grands inconvénients
qui sont ci-devant survenus en plusieurs maisons et édifices
de notre ville de Lyon par faute d’y avoir eu par le passé
voyer. " Par lettres de provision d’office en sa faveur,
Guillaume Chazotte est nommé par le roi voyer de la ville
de Lyon. Pour parer le coup, les conseillers s’empressent de transformer
la commission donnée à Humbert Gimbre en un titre
de voyer. S’abritant derrière l’autorité de l’archevêque
et du chapitre, seigneur haut justicier de la ville, dont il reconnaît,
pour une fois, que procède son droit de voirie, le consulat,
au terme d’un long procès soutenu par personnes interposées,
rachète ou plutôt fait racheter l’office royal de Chazotte
par son voyer d’alors, Jacques Gimbre, fils d’Humbert. Le consulat
garde ainsi le privilège de la nomination du titulaire de
cet office, devenu par ce rachat charge vénale.
Avec Bertrand Castel,
en exercice de 1575 à 1594, le voyer atteint un sommet. Il
est alors officier perpétuel du consulat avec les honneurs
et privilèges qui y sont attachés, la noblesse héréditaire
en particulier. L’importance de ce type de voyer est bien soulignée
par le détail de sa mission où apparaissent désormais
décoration et embellissement des rues et places publiques,
tandis qu’il n’est plus question des " réparations,
clôtures et fortifications ", mentionnées précédemment
et désormais uniquement de compétence royale. Le consulat,
néanmoins, veille jalousement sur cet office prépondérant,
et ne manque de rappeler à son titulaire qu’il ne doit donner
aucun alignement sans son accord préalable. Castel, ligueur
actif, fut promptement destitué après le retour de
Lyon à la soumission royale, et sa disgrâce rejaillit
durablement sur la charge de voyer. La succession de quatre titulaires
en moins de cinq ans correspond à l’incertitude d’un nouveau
statut rabaissant pour un temps le voyer au rang d’un simple commis.
Trois Quibly, Zanobis,
Claude et Nérys, auront la charge successivement entre 1600
et 1637, charge qui retrouve avec eux sa véritable dimension,
même si le voyer est désormais en marge du corps consulaire.
Fonction municipale officiellement
confirmée, la charge de voyer passe en fait sous la coupe
du gouverneur par le biais de l’origine de ses titulaires. Claude
de Quibly serait un homme de sa maison. Simon Maupin qui remplace
Nérys de Quibly, est, comme il se présente, " peintre,
architecte et ingénieur du roi ". C’est à ce
titre, et non comme voyer que Maupin dessine la porte monumentale
de la ville sur la demi-lune de Villeroy à la Croix-Rousse,
ou encore dirige les travaux d’endiguement du Rhône sur la
rive gauche.
Introduit probablement
par le gouverneur dans la charge de voyer, pour son aptitude à
conduire l’oeuvre du nouvel Hôtel de ville, celle-ci achevée,
Maupin, atteint par l’âge, est invité par Camille de
Neuville à céder sa charge à Ferdinand Seguin,
déjà intendant des fortifications, office dont la
provision appartient au roi.
Quinze ans plus tard,
en 1676, Seguin vend son office de voyer à Paul Bertaud,
homme sans titre ni compétence à qui ne sera demandé
que le quotidien administratif de sa charge, tandis que les grandes
opérations d’ordre technique et architectural seront confiées
à d’autres. Le commis du voyer est désormais ingénieur.
Par ailleurs, la Ville nomme un architecte, Antoine Besnard, pour
ses propres travaux, inaugurant ainsi une spécialisation
des tâches. Cependant que, parisiens, Mansart et De Cotte,
s’assurent la haute main sur ces seconds rôles.
La nomination d’un voyer
aurait dû décharger les maîtres-jurés
de tâches plus administratives que techniques. Ceux-ci passent
sous la coupe du voyer qui leur impose une contribution qui va bien
au-delà de leurs missions d’origine. En effet, les alignements
en nombre croissant sont précédés d’une visite
et d’un rapport fait par le voyer et les quatre maîtres-jurés.
Si la formule ne rend pas compte d’absences inévitables de
l’un ou l’autre de ceux-ci retenu par ses affaires, elle masque
néanmoins une désaffection des jurés qui appelle
remontrances et menaces de destitution proférées par
le consulat. Sans qu’on en sache le comment, les jurés, à
partir de 1664, sont enfin dispensés de participer à
la délivrance des alignements et n’apparaissent plus que
dans les arrêtés de péril.
En fait, au XVIIe
siècle, le maître-juré du Moyen Âge est
devenu anachronique. L’institution ne correspond plus aux conceptions
de l’époque qui oppose désormais artistes et artisans,
arts libéraux et arts mécaniques, autrefois confondus
chez les maîtres du Moyen Âge et dans leur pratique.
S’il reste, pour un temps, rassemblés au sein d’une même
organisation, les maîtres-maçons, maçons et
architectes affichent désormais leur double aptitude, tandis
que des artistes et dessinateurs, issus d’autres milieux, se veulent
architectes.
Même si la séparation
n’était pas aussi tranchée qu’elle semblait devoir
l’être, elle paraissait néanmoins plus satisfaisante
pour des esprits du siècle de la raison, que la confusion
des intérêts sous le couvert des maîtres-jurés,
maçons ou charpentiers. Ce sentiment est très clairement
exprimé dans l’édit du roi de mai 1690 supprimant
les " offices de jurés, maçons et charpentiers "
et créant pour la construction, un nouveau corps d’experts
répondant aux exigences fondamentales de l’impartialité ;
d’un côté : " bourgeois ou architectes
qui auront expressément et par acte en bonne forme renoncé
à faire aucunes entreprises directement par eux ou indirectement
par personnes interposées ou anciennes associations avec
des entrepreneurs ", et, de l’autre, autant : " d’entrepreneurs
maçons ou maistres ouvriers ".
Bien entendu, cette mesure
entraîna une opposition immédiate du consulat qui y
vit une atteinte à ses droits séculaires. Des édits
contradictoires se succèdent jusqu’en 1697, créant
une confusion dont l’épilogue fut le rachat par la Ville
de la finance des nouveaux offices en 1705. Mais, les maîtres-jurés
avaient vécu.
François-Régis
Cottin
Architecte
Notice
bibliographique
7-Cartulaire
municipal de la ville de Lyon : privilèges, franchises, libertés,
et autres titres de la commune : recueil formé au XIVe siècle
par Étienne de Villeneuve, publié par M[arie]-C[laude]
Guigue, Lyon, A. Brun, 1876, appendice, Procès-verbal de
la visite de l'état des travaux du pont du Rhône, 21
décembre 1396.
8-Le substantif "
maître " couvre de nombreux titres et fonctions bien
souvent confondus. Le cas d'Antoine Montaing, maître de l'oeuvre
de la Cathédrale au XVe siècle, en est un bon exemple.
Mise devant son nom, l'épithète maître lui reconnaît
la qualité d'architecte ; maître-maçon, Montaing
est entrepreneur de bâtiments et de travaux publics ; maître
du métier, il est le représentant temporaire de sa
profession, appelé à élire les conseillers
de Ville ; maître-juré, il est expert pour le consulat
et maître des oeuvres de la Ville, il en est l'architecte
attitré. Enfin, le titre de maître de l'oeuvre de l'Église
de Lyon confère à Montaing de hautes fonctions, aujourd'hui
sans équivalent, mais qui égalent celles exercées
plus tard par les architectes diocésains ou des Bâtiments
civils.
9-Les maîtresjurés
suivants, sont les constructeurs, entre autres :
Jacques de Beaujeu (mort en 1418) : chapelle du Saint-Sépulcre
et rosace occidentale de la cathédrale Saint-Jean ; tour
du pont du Rhône.
Antoyne Montaing : petit cloître de Saint-Jean tour sud de
la Cathédrale ; choeur de l'église des Célestins
et, selon toute vraisemblance, tour nord de l'église Saint-Nizier.
Jean de Lorraine : porte du pont du Rhône.
Olivier Roland : projet d'hôtel de ville sur le pont de Saône.
Jean Vallet : porche de Saint-Nizier et jubé de la cathédrale
Saint-Jean.
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