COILLET ET LE PREMIER PLAN DE LYON À GRANDE ÉCHELLE
1808-1827

 

Lorsque le 30 juillet 1808(1), Louis Benoît Coillet signe le " cahier des charges de la levée du plan de Lyon dans tout son contenu "(2), le comte Fay de Sathonay, maire unique de la ville depuis le 23 septembre 1805 (1er vendémiaire an XIV)(3) et son conseil municipal pensent apporter une solution définitive aux problèmes des alignements des nouvelles constructions.

La double nécessité d'un plan général

Depuis 1791, la vente des propriétés des communautés religieuses et de celles appartenant aux immigrés avait libéré des surfaces importantes. Les démolitions liées au siège de 1793 et les arrêtés consécutifs entraînèrent de même la reconstruction d'un grand nombre de maisons partout dans la ville. Cependant, les règles de voirie de l'Ancien Régime sous l'autorité du Consulat, puis du bureau des finances à partir de 1768, étaient tombées en désuétude. Les procès-verbaux du conseil municipal font abondamment mention des problèmes liés à leur abandon : le 19 mars 1802 (28 ventôse an X) un membre du conseil municipal observe que " la négligence et l'oubli des ordonnances de police sur le fait de la voirie, font que chaque jour l'on voit des constructions irrégulières, que la facilité avec laquelle on accorde les alignements en contradiction des règlements sur cette matière nuit trop essentiellement à la sûreté, à la décoration et à la salubrité de la commune pour que le conseil municipal ne fasse pas entendre des plaintes à cet égard "(4). Les mêmes remarques se suivent, se ressemblent en 1803 et 1804(5). Le 1er mai 1803 (10 ventôse an XI), le conseil prie même " le président d'inviter le citoyen Peclet à se procurer les derniers plans de la ville de Lyon arrêtés par l'ex-bureau des finances et qui doivent se trouver dans les bureaux des Ponts et Chaussées à Paris "(6)

La nécessité d'un plan général de la ville s'impose de plus en plus. Le 23 février 1803 (5 ventôse an XI)(7), le maire de la division du Midi indique au conseil municipal qu'il a fait lever dans son arrondissement deux plans de la partie méridionale : l'un représentant son état actuel, l'autre son développement si le projet d'assainissement et d'embellissement était adopté. Le 15 mai 1804 (25 floréal an XII), le commissaire général de police chargé de la petite voirie termine son rapport en indiquant " qu'un bienfait universel de la ville serait un plan régulateur, qui, levé exactement sur son état actuel, déterminerait d'une manière invariable le rapport de constructions ou réparations futures avec la voie publique "(8) . Le 5 juin 1804 (16 prairial an XII), un membre de la commission des travaux publics rappelle cette proposition et demande que les maires des trois divisions de Lyon soient toujours appelés à donner leur avis sur les alignements. Enfin, le 1er mai 1805 (11 floréal an XIII), Dubois, ancien capitaine du Génie, géomètre en chef chargé de " l'arpentement " de toutes les communes du département(9), propose au conseil municipal de lever un plan de la ville à " l'échelle de 1 à 1 000 [...] il coterait la largeur des rues à chaque endroit de variation en sorte qu'il sera très facile au voyer de la ville de donner les alignements qu'on pourrait projeter " (10).

Aussi, le 5 mai 1806, le conseil arrête que pour reprendre " l'ancien usage pratiqué par le bureau des finances [...] il sera dressé un plan général de la ville de Lyon avec les alignements et les redressements [...]. Monsieur le Maire est invité à faire les recherches nécessaires pour découvrir les anciens plans de la ville de Lyon [...] dans les archives du bureau des finances [...]. Le conseil municipal vote un crédit de 10 000 francs pour les frais de recherches et de travaux nécessaires à la confection dudit plan "(11) . Le 2 juillet 1807, " Monsieur le Maire est prié d'accélérer la confection du plan général et géométral de la ville, attendu qu'il a été voté pour cette dépense une somme de 6 000 francs sur le budget de 1807 "(12) .

Les Lyonnais étaient en avance sur Paris, puisque c'est seulement deux mois plus tard, le 16 septembre 1807, que sera votée la loi n 2 797 sur le dessèchement des marais. Son article 52 explicite que " les alignements pour l'ouverture des nouvelles rues, pour l'élargissement des anciennes seront donnés par le maire conformément au plan dont les projets auront été adressés au préfet et transmis avec son avis au ministère de l'Intérieur et arrêtés en conseil d'État ". Cet article, complété par le décret du 27 juillet 1808, a été longuement étudié par Lepec dans le tome 11, page 209 et suivantes de son Bulletin annoté des lois, décrets et ordonnances paru en 1836.

Louis Benoît Coillet et ses travaux antérieurs

C'est donc Louis Benoît Coillet qui est choisi le 30 juillet 1808 pour réaliser le plan général. Qui est-il ? Dans " L'itinéraire de Louis Benoît Coillet, l'ingénieur-géomètre " retracé magistralement par Madame Françoise Cotton dans une étude de cet ouvrage, nous apprenons que Coillet, né à Valsonne en 1767, se marie en 1793 à Dagneux. Il est alors garçon menuisier. Puis en 1794, il vit à Dagneux où il se déclare horloger. Au cours des dix années qui suivent, sa carrière s'infléchit : il exécute le plan de la ville de Montluel, celui du cours du Rhône de Jonage à Lyon et une infinité d'autres travaux dont le plus important semble être le plan de dessèchement des marais des Echets(13). Dans l'annuaire du département de l'Ain de l'an IX(14), il existe un mémoire lu à la Société d'agriculture de ce département où il est écrit qu'à la date du 4 juillet 1793 (26 thermidor an IV), le citoyen Combon de Fontaine réunit la majeure partie des propriétaires locaux et obtient leur accord pour participer avec l'aide des communes intéressées au dessèchement des marais des Echets. Le citoyen Combon est chargé de faire lever les plans, de diriger les demandes, de régulariser les travaux avec l'aide d'un adjoint : le citoyen Lalive. L'adjudication des travaux a lieu le 21 juin 1798 (3 messidor an VI) et ils devaient être terminés dans le courant de l'an IX.

Ce mémoire était bien optimiste, car une commission pour le dessèchement des marais n'est nommée par le gouvernement qu'en 1805. Composée de Sathonay, Vincent de Margnolas, Daudé, Deflon et Rouchet, elle charge Coillet " du cadastre, du nivellement et de toutes les opérations relatives à ce dessèchement [...] ". Comme Coillet le dit lui-même " la réussite complète de cet ouvrage [...] lui valu l'estime et la bienveillance de ces messieurs qui le pressèrent de concourir à l'adjudication qui devait avoir lieu pour la levée du plan de la ville de Lyon [...] ".(15)

La préparation du cahier des charges et l'adjudication du plan général

Installé à Lyon (montée de la Glacière) à la fin de l'année 1807, Coillet est chargé de l'élaboration du cahier des charges du plan général et géométral de la ville qui sera soumis aux géomètres et architectes sollicités de concourir à l'adjudication de cet ouvrage (fig. 1). Il doit, en particulier, choisir les différents types de plans à fournir, les échelles à utiliser, créer les modèles de registres renfermant les données relevées sur le terrain, enfin, trouver la matière sur laquelle devront être tracés les différents plans, sachant que cette matière doit être solide, permettre de créer une surface plane d'un seul jet de grandes dimensions (au moins 9 mètres au carré). De plus, cette matière doit être insensible aux variations climatiques et à la durée. Au fond, Coillet doit être à la fois candidat au concours d'adjudication et donneur du sujet, c'est dire que les résultats de cette opération étaient connus d'avance.

Fig. 1 Affiche administrative pour l'établissement d'un plan général et géométral de la ville et de ses faubourgs, 1808. Lyon, Archives municipales, 322 Wp (3). Reprod. 5 Ph 35562.

 

Un premier " bref des clauses et conditions sous lequel sera soumissionné et adjugé les plans de la ville de Lyon "(16) est préparé avec son aide par la commission du plan. Daté du 21 mars 1808, il comprend 21 articles présentés à Chastelus, géomètre en chef du Cadastre. Celui-ci écrit au maire le 7 mai 1808 et fait un certain nombre de remarques sur un tiers des articles. Remanié, ce bref comprend en définitive 27 articles. Daté du 2 juillet 1808, il constitue la dernière version qui sera soumise aux candidats géomètres-cartographes(17). Elle est signée par l'adjoint Sanneville, et les trois membres de la commission du plan : Boulard de Gatellier, Grailhe de Montana, Dassier Lachassagne.

Comme prévu, Coillet emporte l'adjudication et signe le 30 juillet 1808 ce document qu'il intitule " cahier des charges de la levée du plan de la ville de Lyon ". Ce dernier est signé le 20 octobre 1808 par la première caution de Coillet : Benoît Mellier Montessuy. Puis, pour des raisons obscures (caution considérée comme peu solvable), c'est Benoîte Paret, veuve de Marc Antoine Perrodon, notaire à Lyon de 1779 à 1800 qui se porte garant le 26 décembre 1810. Ce document est déclaré " vu " par le conseiller de la préfecture représentant le préfet du département le 4 septembre 1809, puis enregistré le 20 septembre de la même année (fig. 2).

Il faudra attendre la séance du conseil municipal du 12 septembre 1808(18) pour que le maire donne la liste des soumissionnaires, le montant de leur devis et le résultat de leur adjudication.

Six candidats ont soumissionné :

Joseph Leonelly - 16, grande rue Mercière, géomètre-peintre

120.000 F

Louis Benoît Coillet - montée de la Glacière, ingénieur-géomètre

60 000 F

Riffaud - 118, quai Saint-Clair, dessinateur

50 000 F

Louis Flacheron - rue Gentil à l'angle du quai de Retz, architecte,

contrôleur des travaux publics de la Ville

42 000 F

Guetton - rue Basseville, géomètre

37 000 F

Querville - 10, rue Saint-Jean, architecte

30 000 F

Dans la suite de ce rapport, le maire indique qu'il a fait examiner avec soin les chiffres donnés par les trois " meilleurs disants ", Flacheron s'étant retiré. En accord avec les membres de la commission, le maire estime que les soumissionnaires n'ont pas examiné avec suffisamment d'attention le travail et qu'il n'était donc pas possible de prendre en considération la valeur de leur devis. En conséquence, il déclare, qu'après réexamen des soumissions, Messieurs les membres de la commission et lui-même ont été unanimes pour accepter les conditions du sieur Coillet avec lequel ils ont passé le traité.

Fig. 2 Dernière page du projet de levée du plan de la ville de Lyon daté du 2 juillet 1808 et portant la signature du soumissionnaire adjudicataire Coillet et celles de ses cautions. Lyon, Archives municipales, 322 Wp (1). Reprod. 5 Ph 35801.

Les tâches assignées à Coillet

L'examen des 27 articles du bref d'adjudication(19) signé par Coillet et ses cautions le 30 juillet 1808 montrent qu'ils peuvent être classés en plusieurs groupes.

- Les articles 22 à 27 fixent le délai pour la réalisation du plan, le respect du devis, le résultat d'un abandon éventuel par l'adjudicataire des travaux avant leur bonne finition, et en cas de conflit, une clause donnant la compétence finale au conseil de Préfecture.

- Deux articles indiquent les engagements de la Ville envers l'adjudicataire. Il s'agit de l'article 6 sur l'achat et la mise en place des pierres de taille nécessaires au calcul du nivellement et de l'article 20 qui concerne le personnel, les salles à mettre à la disposition de Coillet. Se rattache à ce groupe, l'article 18 qui indique que tout le travail devra être effectué en respectant les modèles déposés à l'Hôtel de Ville. Nous rappellerons à ce sujet que c'est Coillet lui-même qui fut l'initiateur de ces modèles jamais déposés à l'Hôtel de Ville.

- Les articles 1 et 2 indiquent les limites géographiques de la levée du plan pour la ville de Lyon, et ses faubourgs, sachant que ce terme de faubourg sera très vite remplacé par celui de banlieue, plus conforme à la désignation de l'espace hors les murs.

- L' article 3 explicite la forme du devis à présenter.

- Les articles 7 et 8 indiquent que toute la suite des opérations dépend de la vérification par un homme de l'art du travail de l'adjudicataire sur un quartier test, travail qui ne pouvait donc s'effectuer qu'après le tracé pour toute la Ville du canevas trigonométrique (article 4).

- Le reste des autres articles précise les plans et atlas à lever et à constituer avec les différentes échelles désirées. Trois de ces articles retiendront plus particulièrement notre attention.

- L'article 11 indique qu'une copie en forme d'atlas du grand plan au 1:300e sera faite de telle sorte que sur chaque feuille, la page de droite représente une partie du plan général dans un cadre de 50 centimètres de côté, tandis que la page de gauche sera occupée par un tableau à plusieurs colonnes (7 ou 9) précisant pour chaque rue, les immeubles existants et leur nombre d'étages.

- L'article 14 concerne un travail identique mais sera fait sur des feuilles séparées facilement utilisables sur le terrain.

L'article 9 indique la matière sur laquelle sera tracée d'un seul jet le plan au 1:300e. Coillet ne résoudra pas définitivement ce problème. Sur une surface considérable (plus de 90 mètres carrés), il lui sera impossible de coller d'un seul jet la matière envisagée, du scayole ou du stuc, sans qu'au bout de quelques jours des fissures et des retraits considérables apparaissent dus sans doute à une dessiccation contre laquelle aucun remède n'existe.

Dans l'esprit du conseil municipal, ce plan devait servir de plan étalon comme le mètre-étalon déposé au pavillon de Vincennes ou comme les étalons placés dans la cour haute de l'Hôtel de Ville. Il est possible que la vue des cadastres sardes déposés à Chambéry ait incité certains membres du conseil à adopter cette idée pour Lyon sans penser qu'il serait très difficile de trouver une matière de la dimension souhaitée et insensible aux variations climatiques. Le tracé sur papier, (Hollande grand aigle) de tous les autres plans ne posera pas de problèmes.

Les étapes de la réalisation

Le premier travail de Coillet sera d'établir le canevas trigonométrique indispensable pour réaliser le plan(20).

Pour les opérations de triangulation, il retient les 60 points demandés par le cahier des charges et calcule plus de 220 triangles. Comme base, il prend une droite située dans le faubourg de la Guillotière et longue de 2 086 mètres. Sur cette droite, figurent de façon précise l'intersection avec l'allée Morand et la distance exacte de ce point aux deux extrémités. Dans son tableau, Coillet donne les cotes précises de son premier triangle qui a pour grand côté la base indiquée ci-dessus et comme sommet le dôme de l'Hôtel-Dieu. Ainsi, il est possible de déterminer la situation exacte de cette base dans le faubourg de la Guillotière. L'angle de la rue Paul-Bert et de la rue Moncey constitue le départ sud de la base, tandis que son autre extrémité est l'angle des rues Barrême et Boileau. La vérification faite à partir d'un triangle ayant la même base et comme sommet le clocher de l'ancienne chapelle de Fourvière confirme cette disposition. Il est bien évident qu'à cette époque, cette base virtuelle ne devait traverser que des terrains non bâtis.

L'examen du tableau de nivellement est aussi très explicite sur la précision avec laquelle Coillet travaille. Il prend comme plan de comparaison le zéro de l'échelle du pont de l'Archevêché. Puis partant du milieu du même pont, il sillonne toute la ville en sautant de points de repère en points de repère et donne à chacun d'eux sa hauteur de nivellement par rapport au point zéro. Ainsi, de sauts de puce en sauts de puce, Coillet met en place la cote des 600 points qui vont lui servir pour son plan de nivellement. Il peut alors commencer la levée du plan de la Ville. Ses travaux seront suivis et systématiquement vérifiés.

 


1-Les deux principales sources de notre étude ont été : 1°) la suite des procès-verbaux du conseil municipal imprimés d'après les documents originaux (2e série, 7 tomes de l'an IX à l'année 1829) et les dossiers des archives municipales de Lyon 322 Wp (1) et 322 Wp (2) ; 2°) pour la même période les indicateurs de 1809, 1813 et 1829, ainsi que les plans et atlas de Lyon, Archives municipales, séries 2 S et versement 1541 Wp, et aux archives départementales du Rhône, séries 1 Pl à 3 Pl.
2-322 Wp (1).
3-Procès-verbal du conseil municipal, t. 1, p. 703.
4-Ibid., p. 204.
5-Ibid., pp. 378, 522 et 541.
6Ibid., p. 378.
7-Ibid., p. 369.
8-Ibid., p. 499.
9-Almanach de Lyon an XIII, p. 48.
10-Procès-verbaux du conseil municipal, t. 1, p. 656.
11-Ibid., p. 32.
12-Ibid., p. 218.
13-" Mémoire présenté à Messieurs les membres de la commission chargée de vérifier le plan général de la ville de Lyon ", p. 4 ; ce mémoire figure en tête du " Recueil des pièces relatives à la levée du plan d'alignement de la ville de Lyon ", 322 Wp (2).
14-Bourg-en-Bresse, Archives départementales de l'Ain.
15-322 Wp (1).
16-" Mémoire présenté à Messieurs les membres de la commission chargée de vérifier le plan général de la ville de Lyon ", loc. cit.
17-Ibid.
18-Procès-verbal du conseil municipal, t. 2, pp. 320-321.
19-322 Wp (1) ; 322 Wp (2), Recueil de pièces pp. 8 et suivantes.
20-Pour la triangulation, nous avons utilisé le canevas trigonométrique et le tableau de calculs s'y rapportant figurant dans l'atlas 2 S atlas 8 anciennement coté 450 024. Pour le nivellement, nous avons utilisé le tableau de nivellement de l'article 322 Wp (1).

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