COILLET ET LE PREMIER PLAN DE LYON À GRANDE ÉCHELLE
1808-1822 (2)

 

Les opérations de contrôle de l'exactitude du plan de la Ville

La précision des mesures prises sur le terrain fait l'objet d'une première vérification le 13 mars 1810 par Chastelus, ingénieur-vérificateur du Cadastre(21). Elle concerne essentiellement le premier quartier choisi par le maire pour tester la qualité du travail de Coillet. Ce test fut concluant et permit à Louis Benoît Coillet de poursuivre ses travaux. Une deuxième vérification a lieu le 15 mars 1812. Coillet ayant renoncé à la table de scayole d'un seul jet, travaille désormais sur des tablettes de cette matière d'un mètre de côté. Chastelus trouve bons les résultats et note simplement que les joints entre deux tablettes sont trop apparents mais qu'ils ne gênent en rien les mesures pour les alignements (reculements ou avancements). Le 19 décembre 1812, il signe une attestation de bonne conformité.

Le 15 février 1815, Chastelus s'attaque cette fois au canevas trigonométrique et vérifie la longueur de la base, mais également un très grand nombre d'angles. Il trouve une longueur très peu différente de celle de Coillet et qualifie de " négligeable " la différence constatée. La mesure des angles effectuée pour le triangle de référence, et pour d'autres, confirme la bonne opinion qu'il a sur tout le travail effectué par Coillet.

À cette première série de vérifications par Chastelus, s'ajoute le travail de la commission de cinq membres nommés à cet effet par le conseil municipal. À partir du 25 octobre 1817(22), elle opère dans différents quartiers de la ville : places Saint-Laurent, Saint-Jean ou Saint-Paul. Elle travaille sur de petites longueurs et n'obtient un résultat différent de celui de Coillet que dans un cas (19,70 mètres au lieu de 19,55 mètres) ce qui la conduit le lendemain à vérifier sur les originaux des plans à l'Hôtel de Ville. L'erreur avait disparu : une dilatation légère du papier due au temps humide de la veille devait en être la cause. En conséquence, elle estime qu'il est inutile de vérifier les autres mesures prises par Coillet. Elle se réunira seize fois du 15 décembre 1817 au 13 mai 1818(23). Elle le fera pour examiner rue par rue les alignements ou les projets éventuels d'ouvertures de rues. Ainsi, à la première séance du 15 décembre 1817, elle examine " s'il ne convenait pas d'établir une communication de la rue Boissac à la rue d'Auvergne, et si le clos Sainte-Marie n'y était pas assujetti ". A la fin de la seizième et dernière séance en date du 13 mai 1818(24), les cinq membres de la commission déclarent avoir examiner scrupuleusement " la totalité des différents quartiers de la ville et une grande partie de la banlieue "(25).

Quant à la vérification de l'état de l'avancement des travaux, les résultats sont moins probants et Coillet ne respectera jamais les délais prévus. De plus, la Ville lui demandera un grand nombre de travaux supplémentaires. De même, le ministère de l'Intérieur multipliera les instructions souvent contradictoires. Devant ces multiples retards, le préfet s'impatiente. Le 20 juin 1817, il demande au maire de façon " impérative " de lui fixer par retour la date de la fin d'exécution du plan(26). Il y eut plusieurs autres lettres sur le même sujet.

En réalité, le procès-verbal d'inventaire des plans de la Ville fait par Gaud(27), ingénieur-vérificateur du Cadastre, du 12 au 15 octobre 1818 dans les salles de l'Hôtel de Ville et en présence de Coillet, révèle une masse considérable de travail bien supérieur à celui demandé même s'il ne correspond pas exactement au bref d'adjudication du 30 juillet 1808.

Pour résumer, le gros problème que Coillet ne réussit pas à résoudre fut essentiellement le tracé du plan au 1:300e sur la surface de la table en scayole d'un seul jet. C'est pourtant lui qui avait eu l'idée de cette matière(28). Les essais effectués lui avaient donné toute satisfaction, mais la surface prise comme modèle était beaucoup trop petite.

Dès le commencement de l'opération, Coillet, malgré sa nomination au poste de voyer de la ville depuis le 1er janvier 1814, se débattait avec des problèmes financiers inextricables. Au début de 1820, il dut même demander au maire une augmentation très importante. Dans sa délibération du 14 avril 1820(29), le conseil municipal accepte cette demande et lui accorde 40 000 francs. Il assortit ce versement de douze conditions auxquelles Coillet doit impérativement satisfaire. Par sa lettre du 20 juin 1822, il demande au maire de ramener l'échelle de 1:300e à 1:500e afin de faire rentrer le plan de Lyon dans les limites de la table. Il joint un tableau montrant que les douze conditions demandées sont remplies, sauf une : le tracé du plan sur le scayole.

Les travaux de Coillet et les rapports des différentes autorités supérieures

Pour être soumis au gouvernement, le maire reçoit de Coillet les documents suivants(30) :

1 - Un plan général à l'échelle de 1:2 000e d'une seule pièce représentant la ville de Lyon intra-muros avec les nouveaux aménagements et projets futurs d'embellissement.

2 - Un deuxième plan identique au premier.

3- Un registre sur papier grand aigle comprenant en plus des 100 feuilles d'atlas représentant la ville de Lyon à l'échelle de 1:300e, quatre tableaux à multiples colonnes comprenant le tableau alphabétique des rues, celui des rues par numéros d'ordre, un tableau de l'état actuel de chacune avec les transformations prévues, un tableau des rues avec toutes les maisons existantes, leurs numéros et le nom du propriétaire, et pour terminer un tableau du résultat des opérations trigonométriques avec un canevas au 1:12 000e.

4 - Un deuxième registre identique au précédent.

Une étape importante était franchie. Le plan d'alignement de la ville de Lyon existait. L'administration municipale avait un plan d'ensemble pour prendre une décision globale sur l'état futur de la Ville. Louis Benoît Coillet n'avait pas rempli tous les termes de son contrat, mais il avait réuni toutes les données, tous les éléments pour le terminer. Le temps allait balayer certaines utopies, et très vite devait tomber aux oubliettes l'idée généreuse, mais irréalisable, de faire un plan étalon d'une telle dimension. Louis Benoît Coillet pouvait malgré tout être fier du travail accompli.

Les documents remis au maire de Lyon le 10 avril 1821 n'étaient pas destinés aux Archives. Ce n'était qu'un projet qui devait recevoir l'approbation des autorités supérieures. Transmis au préfet celui-ci l'adresse le 21 août 1821 à Cavenne, ingénieur en chef des Ponts et Chaussées. Le 22 septembre 1822, Cavenne donne au préfet du Rhône le compte-rendu de ses vérifications. Dans ce rapport(31), il rend tout d'abord hommage au travail minutieux et précis du voyer de la Ville. Dans son paragraphe " vérification des plans ", Cavenne écrit : " les ingénieurs du Cadastre ont vérifié et trouvé juste les triangulations qui ont servi au canevas trigonométrique d'où résulte l'exactitude du plan général. Les ingénieurs des Ponts et Chaussées appelés depuis 9 ans à donner leur avis sur les alignements proposés par Monsieur le Maire de Lyon, ont toujours reconnu l'exactitude des plans de détail d'où il suit que cette partie du travail ne mérite encore que des éloges "(32).

Cavenne examine alors les alignements proposés en divisant la ville en trois quartiers, en séparant les quartiers neufs en construction au nord de la ville.

Pour les quartiers neufs construits ou transformés de 1770 à 1821 et qu'il situe entre le cours du Midi et Ainay, il pense qu'au lieu de faire une belle distribution, le voyer de la Ville a adoptéun plan tellement vicieux qu'il n'y a presque pas d'angle droit "(33). Il rejette toutes les responsabilités de cet état sur le maire et indique que les ingénieurs des Ponts et Chaussées n'ont pas pu donner leur avis. Il propose néanmoins d'adopter cette partie du plan d'alignement puisqu'il n'y a pas de possibilité de changements.

Pour les deux autres quartiers, celui entre Ainay et Bellecour qu'il dénomme " moderne " et celui, de Bellecour aux Terreaux et de la rive droite de la Saône qu'il appelle " ville ancienne ", Cavenne indique les règles de bon sens et de moindre coût qu'il a suivies pour établir ses remarques.

Quant aux quartiers neufs en construction au nord de la ville, il remarque que " le voyer n'a point compris ces masses de maisons neuves dans son plan [...]. Le plan général est donc incomplet sous ce rapport et Monsieur le Maire devra dans la suite présenter un plan supplémentaire qui contiennent ces parties "(34).

Dès réception le 5 novembre 1823, le préfet du Rhône fait au service du ministère de l'Intérieur un rapport sur le plan général de la ville de Lyon. Ce document contient ses observations et avis sur les projets présentés par le maire de Lyon pour la fixation des alignements dépendant de la voirie municipale et sur les modifications proposées par l'ingénieur en chef.

Le 15 novembre 1823, Deferandy, inspecteur général et membre du conseil des Bâtiments civils, fait à son conseil un rapport concernant le plan général des alignements de la ville de Lyon étudié lors de leurs séances des 6, 13, 17, et 20 avril 1824. Le Conseil d'État ne voulut pas approuver les remarques de l'inspecteur général.

Le retour du plan à Lyon

Mais rien n'est réglé car sur un grand nombre de points particuliers, les avis divergent. Le projet du plan revient à Lyon pour faire l'objet de nouvelles délibérations au sein du conseil municipal.

Le 15 juin 1824, la municipalité constate que " de nombreux changements ont été faits au travail du conseil municipal [...] que ces nouveaux changements ne sont en rien que de nouveau provisoires qui pourraient être changés par le conseil d'État [...] que puisque un provisoire est indispensable, il paraît naturel de suivre celui que le conseil municipal a adopté [...]. Le conseil municipal supplie le ministre de l'Intérieur de hâter la décision de sa Majesté sur le plan général et géométral de la Ville en ce qui concerne les alignements qui ne dépendent pas de la grande voirie "(35).

Les années passent. Le 6 avril 1827(36), considérant que dans les rapports présentés par les différentes autorités figurent parfois cinq avis différents pour la même rue, le conseil municipal fait examiner le travail de la nouvelle commission nommée le 6 mai 1825. Chaque plan d'alignement est étudié. Le conseil décide, le préfet approuve. Cela durera près de vingt ans.

Tandis que le réexamen de son plan s'opère, Coillet termine sa carrière de voyer de la Ville. Le 1er janvier 1828, il part à la retraite avec une pension de 1 000 francs(37).

L'oeuvre de Coillet dans les Archives lyonnaises

Les recherches menées dans les différents fonds des Archives lyonnaises ont permis de retrouver une grande partie de l'oeuvre de Louis Benoît Coillet. Actuellement, existent :

1 - Le plan de Lyon au 1:300e en 100 feuilles, sous trois états :

- L'atlas des Archives municipales 2 S Atlas 8 qui est un document très proche de celui remis au maire le 10 avril 1821, les différents éléments qui le composent sont exactement ceux décrits dans l'attestation du maire(38).

- Un exemplaire en 4 volumes 2 S Atlas 9/1, 2 S Atlas 9/2, 2 S Atlas 9/3 et 2 S Atlas 9/4. Les trois premiers contiennent les planches 2 à 100, le quatrième tous les tableaux décrits dans le document cité ci-dessus.

- Un deuxième exemplaire sous la même forme 2 S Atlas 18, 2 S Atlas19 et 2 S Atlas 20, mais il manque le volume contenant les tableaux.

Les planches de ces volumes sont numérotées dans un ordre bien particulier (voir tableau d'assemblage : annexe n 1).

2 - Toujours au 1:300e, une partie de la rive droite de la Saône sur des feuilles individuelles, mais au format de 1 mètre par 1 mètre datées de septembre à décembre 1813(39) (voir plan d'assemblage : annexe n 2).

3 - Le plan de Lyon au 1:900e sous deux formes :

- un plan assemblé sur toile au format 9,20 mètres par 8,90 mètres(40).

- le même plan en feuilles séparées(41) (voir tableau d'assemblage : annexe n 3).

4 - Pour le moment, n'a été retrouvé qu'un seul plan au 1:2000e représentant la partie méridionale de la Ville(42).

5 - Un certain nombre de plans partiels d'alignements déjà cotés aux archives municipales de Lyon et archives départementales du Rhône.

6 - Une centaine de plans partiels pouvant être attribués à Coillet et en cours d'inventaire aux archives municipales de Lyon, figurant pour la plupart dans l'inventaire des archives municipales 1 Wp 77.

Une grande partie de l'oeuvre de Coillet n'a pas été retrouvée, mais les documents connus sont irremplaçables. Ils donnent une vue précise, unique donc passionnante de notre ville telle qu'elle était aux environs de 1820. Coillet ouvre la voie à ses successeurs : Cassini puis Jaillet qui lèveront le plan de la Ville à des échelles légèrement différentes (1:600e et 1:500e). Vers le milieu du XIXe siècle, Van Doren et Terra d'une part, Dignoscyo et Rembielinski d'autre part établirent des plans au 1:500e mais pour la Guillotière seulement.

Nous espérons que cette modeste étude donnera l'envie à beaucoup de personnes de découvrir ou de redécouvrir ces planches merveilleusement colorées. Elles pourront ainsi rêver sur ce qu'allait devenir notre Ville tout au long de ce XIXe siècle.

Claude Mermet
Ingénieur É.C.L.

 

ANNEXES

Tous les assemblages ont comme fond de plan la feuille n5 du plan du plan de la ville de Lyon au 1:5000e dressé par de Dignoscyo et Rembielinski en 1861.

Annexe 1

Assemblage du plan de Lyon de L. B. Coillet remis au maire de Lyon le 14 avril 1821. Il comprend 100 feuilles au 1:300e (format 0,65 m x 1,00 m) numérotées de 1 à 100 ; ces feuilles font partie de l'atlas 2 S atlas 8 (anciennement coté 450 024). Reprod. 5 Ph 35755

 

Annexe 2

Assemblage de 23 feuilles au 1:300e (format 1 m x 1 m) numérotées 28 à 50 ; manquent les feuilles 43 et 47. Cet ensemble représentant une partie de la rive droite de la Saône a été fait par Coillet pour montrer au maire l'état d'avancement de ses travaux à la fin du mois de septembre 1813. Ces feuilles sont cotées 1541 Wp 142. Elles se retrouvent toutes dans le répertoire des plans partiels coté 1 Wp 77. Reprod. 5 Ph 35757.

 

Annexe 3

Assemblage du plan de Lyon de L. B. Coillet au 1:900e. Existe dans l'inventaire fait à la fin octobre 1818 par Gaud, ingénieur du Cadastre. Ce plan au 1:900e n'est pas une réduction du plan au 1:300e ; il a été tracé directement sur le terrain à partir des données prises. Chacune des 15 feuilles correspond exactement à 9 feuilles du plan au 1:300e. ces feuilles (format 0,65 m x 1,00 m) sont cotées 2 S 502/1 à 2 S 502/12, 2 S 967, 2 S 968, 2 S 969). Reprod. 5 ph 35754.


21-322 Wp (2), Recueil de pièces, pp. 53 et suivantes.
22-Ibid., pp. 58 et suivantes.
23-322 Wp (1).
24-Ibid.
25-Ibid.
26-Ibid.
27-322 Wp (2), Recueil de pièces pp. 65 et suivantes.
28-Ibid., pp. 4 et 5.
29-Procès-verbal du conseil municipal t. 5, pp. 326-327, 331 et suivantes ; voir aussi 322 Wp (1).
30-Ibid.
31-Ibid., " Rapport de l'ingénieur en chef des Ponts et Chaussées du département du Rhône sur les alignements des petites voiries de la ville de Lyon ".
32-Ibid.
33-Ibid.
34-Ibid.
35-Procès-verbal du conseil municipal, t. 6 p. 171.
36-Ibid., t. 7 pp. 24 et suivantes.
37-Ibid., p. 237.
38-Supra.
39-1541 Wp (142).
40-7 S 21.
41-2 S 502/1 à 2 S 502/12 ; 2 S 967, 2 S 968, 2 S 969.
42-Lyon, archives départementales du Rhône, 3 Pl 470.

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