UNE DYNASTIE D'INGÉNIEURS-GÉOGRAPHES LYONNAIS AU XIXe SIÈCLE, LES DIGNOSCYO-REMBIELINSKI

 

Une affaire de famille

En 1818, à Lyon, Laurent Dignoscyo, nouveau venu dans le cercle fermé des cartographes lyonnais, et âgé de vingt-trois ans, dessine le premier plan que l'on connaisse de lui actuellement. Il est intitulé Nouveau plan de la ville de Lyon et de ses faubourgs, par M. Dignoscio, dessinateur géographe(1). Quatre-vingt-deux ans plus tard, en 1900 exactement, est publiée la troisième édition de la Carte de la commune de Lyon à l'échelle du 1:10 000e. Cette carte est la dernière oeuvre de son petit-fils, Jules Rembielinsk.

Tableau n° 1 : la dynastie Dignoscyo-Rembielinski

Entre ces deux dates, c'est plus d'une cinquantaine de cartes et de plans qui portent les signatures de Dignoscyo ou de Rembielinski, et souvent des deux ensemble, représentant plus de trois cents feuilles différentes. Pour la plupart, ils décrivent la topographie de la ville de Lyon, ou de ses environs, soit proches, comme la banlieue immédiate de la ville, soit plus lointains, comme le département du Rhône ou les cours du Rhône et de la Saône.

Ces cartographes s'affirment, au cours du XIXe siècle, comme des professionnels reconnus. Ils participent, souvent à titre d'acteurs principaux, à l'élaboration de cartes et de plans qui font encore référence de nos jours. Ils appartiennent à la même famille et collaborent souvent entre eux. Ils se répartissent les tâches complémentaires de leveurs de plans, de dessinateurs, de graveurs, et parfois de maîtres d'oeuvre. On peut donc parler, à leur sujet, d'une véritable dynastie d'ingénieurs-géographes lyonnais.

Comme le montre l'arbre généalogique simplifié ci-après (tableau n° 1), ils sont quatre :

Le fondateur de la dynastie se nomme Laurent Dignoscyo. Il est né à Aix-en-Provence en 1795. Il se marie à Lyon en 1821, et décède, également à Lyon, en 1876(2).

Son fils, Claude Dignoscyo (ou plus habituellement Claude Joseph), naît en 1825. C'est le digne continuateur de son père, avec lequel il travaille au début de sa carrière. Il décède en 1897 à Lyon(3).

Sa fille, Marie Agricole, épouse Eugène Rembielinski à Lyon en 1845. À cette époque, ce dernier réside habituellement à Paris, où il a son domicile professionnel. Cependant, il est présent, depuis quatre ans, à Lyon, où il est hébergé par Laurent Dignoscyo, son futur beau-père, dans son appartement du quai de la Charité(4).

Eugène Rembielinski, né en Pologne en 1814, cartographe et graveur de formation, réfugié politique en France depuis 1832, fait une carrière partagée entre Paris et Lyon. Ses oeuvres lyonnaises sont nombreuses et renommées. Il décède à Paris en 1880(5).

Son fils, Jules Rembielinski, né à Paris en 1846, tout d'abord collaborateur effacé de son père, Eugène Rembielinski, et de son oncle, Claude Dignoscyo, s'affirme, à l'aube du XX° siècle, comme un dessinateur graveur apprécié. Avec lui, s'éteint la dynastie Dignoscyo-Rembielinski. Il est en effet célibataire, et décède à Lyon en 1901(6).

Claude Dignoscyo n'ayant pas eu, non plus, de descendant, la lignée directe des familles Dignoscyo et Rembielinski se trouve maintenant, à la fin du XXe siècle, sans représentant.

Tableau n° 2 : ascendance paternelle de Laurent Dignoscyo

11

Augustin de Johane

dit Jacquet Dignoscio

Épouse en 1429 Raymonde Retronchin, fille de Antoine Retronchin, seigneur de Mazan, et de Marguerite de Nyons

2

Agricol de Dignoscio

Viguier et juge de Forcalquier

Procureur fiscal du roi René (1469-73)

Procureur général de Provence (1473-81)

1er syndic de Forcalquier (1527)

Épouse Ellis de Villeneuve, fille d'Hélion de Villeneuve et de Cardone de Rodulfe

3

Gaspard de Dignoscio

Docteur en droit, avocat (1527-68)

1er syndic de Forcalquier

Épouse en 1518 Isabelle Anselme, fille de Dominique Anselme et de Guenièvre de Chabelle

4

Elzéar de Dignoscio

Docteur en droit, avocat

Lieutenant général du comté de Sault

Épouse en 1564 Lucresse du Pont

5

Agricol de Dignoscio

À Aix et Marseille de 1612 à 1648

Épouse en 1620 à Marseille Madeleine Coste

6

Jean Dignossy

À Aix de 1660 à 1670

Épouse Jane Audiberte

7

Gaspard Dignoscy

À Aix de 1700 à 1710

Épouse en 1705 Claire Longhon

8

Joseph Dignoscyo

Né à Aix en 1710

Fermier des huiles et eaux de vie

Épouse en 1752 à Aix Élisabeth Lautier

9

Jean Paul Dignoscyo

Aix 1743-1789

Procureur

Épouse en 1768 à Aix Anne Marguerite Minuty

10

Joseph Dignoscyo

Aix 1768-Paris après 1821

Marchand à Aix, puis Paris

Épouse en 1768 à Aix Élisabeth Albaye

11

Laurent Dignoscyo

Aix 1795-Lyon 1876

Épouse en 1821 à Lyon Marie Louise Lambert

 

Le fondateur : Laurent Dignoscyo

Une illustre et ancienne famille provençale

Lorsque Laurent Dignoscyo s'installe à Lyon, vers 1815, en provenance d'Aix-en-Provence, sa ville natale, il a conscience, sans aucun doute, d'appartenir à une famille qui compte dans l'histoire de la Provence. La composition de sa bibliothèque, telle qu'elle est décrite dans l'inventaire qui a suivi son décès, en témoigne. Elle comporte plusieurs ouvrages sur l'histoire ancienne de la Provence et sur la vie du roi René, dans lesquels le nom de Dignoscyo apparaît à plusieurs reprises(7).

La notoriété de la famille Dignoscyo est en effet fort ancienne. Le premier possesseur du nom apparaît dans l'histoire de la Provence lors de son mariage en 1429. Il s'agit d'Augustin de Johane, dit Jacquet Dignoscio, qui épouse Raymonde Retronchin, fille du seigneur de Mazan et de Marguerite de Nyons. La généalogie paternelle ascendante de Laurent Dignoscyo est résumée dans le tableau n° 2(8). Le personnage le plus illustre de cette famille est son fils, Agricol de Dignoscio, un des collaborateurs directs du roi René. Agricol, qui est tout d'abord procureur fiscal du Roi, est ensuite nommé procureur général de Provence en 1473. Curieusement, le roi René, qui avait, dit-on, l'anoblissement facile, ne semble pas avoir anobli Agricol de Dignoscio, malgré la particule qui s'ajoute alors à son patronyme. Mais, si elle n'est pas noble, la famille Dignoscio est cependant alliée à l'authentique noblesse provençale : Agricol épouse une demoiselle de Villeneuve ; son fils Gaspard épouse une demoiselle Anselme, etc.

D'après l'Armorial des bibliophiles du Lyonnais, l'origine des Dignoscyo est calabraise. C'est vraisemblable, car ce patronyme rare ne paraît pas typiquement provençal, et l'Italie du sud était, on le sait, administrée par la famille d'Anjou, laquelle s'entourait volontiers de collaborateurs d'origine italienne(9). À la suite d'Agricol de Dignoscio, lui-même premier syndic de Forcalquier, on trouve toute une série de magistrats et d'officiers qui parcourent la Provence, d'Avignon à Forcalquier, pour s'établir enfin à Aix-en-Provence, ville natale de Laurent Dignoscyo. Le grand-père maternel de ce dernier exerce dans cette ville la profession de relieur-libraire. Son père, Joseph Dignoscyo, est recensé comme marchand, sans autre précision. Au début du XIXe siècle, à la même époque où son fils Laurent s'établit à Lyon, Joseph quitte également Aix-en-Provence pour s'installer à Paris, où on le retrouve rue Saint-Honoré en 1821(10). À partir de cette époque, le patronyme Dignoscyo disparaît de la Provence.

Laurent Dignoscyo était probablement fasciné par le prestige de ses lointains ancêtres. Bibliophile averti, il avait composé et dessiné son ex-libris sous la forme d'un blason imaginaire reconstitué (fig. 1), sur lequel on peut entrevoir plusieurs réminiscences provençales(11). Ce blason sera plus tard sculpté en bas-relief à la partie inférieure de la stèle de son tombeau (voir plus loin). De plus, vers 1840, il reprend la particule précédant son patronyme, comme l'avait fait avant lui Agricol de Dignoscio. Enfin, il donne à sa fille, née en 1827, le prénom particulièrement typé de Marie Agricole, en souvenir probable de son illustre aïeul(12).

Débuts lyonnais d'un dessinateur géographe

Lorsque Laurent Dignoscyo, venant d'Aix-en-Provence, arrive à Lyon, vers 1815, c'est pour travailler comme employé au Mont de Piété, institution nouvellement créée à Lyon. Il a alors tout juste vingt ans, et se loge au n° 10 de la rue des Marronniers. Il se marie en 1821 avec Marie Louise Lambert. Le père de Marie Louise est plâtrier, et on le retrouvera un peu plus tard, en 1824, entrepreneur de bâtiments. Il habite 11, rue Saint-Dominique, notre actuelle rue Émile Zola(13). C'est dans cette même rue que le jeune ménage s'installe, au n° 11 tout d'abord, donc au domicile des beaux-parents, puis successivement au n° 7, et au n° 4.

Quatre enfants naissent de l'union de Laurent et de Marie Louise(14) : Jacques (1824), Claude Joseph (1825), Marie Agricole (1827), Élisabeth (1837). Jacques et Élisabeth n'atteignant pas l'âge adulte, seuls Claude Joseph et Marie Agricole vivront jusqu'à la fin du siècle, respectivement en 1897 et 1895(15).

Si, de 1821 à 1827, Laurent Dignoscyo est bien répertorié comme " employé " au Mont de Piété, on le retrouve en revanche en 1837, désigné sous la profession de " géographe ". Il se produit en effet, dans son début de carrière, un événement important : le jeune Laurent se prend de passion pour la cartographie. Il dessine en 1818 son premier plan de Lyon, qui est gravé et donc diffusé auprès du public(16). Cette première production est suivie de plusieurs autres, régulièrement rééditées de 1820 à 1835 par les libraires lyonnais, et diffusées par leurs soins.

À cet important travail de cartographie, dont la minutie et la qualité picturale peuvent susciter l'admiration, si l'on tient compte du manque d'expérience et de métier de son auteur, s'ajoutent les tâches quotidiennes, probablement moins nobles, mais prenantes, de son métier officiel d'employé du Mont de Piété.

Les maladresses et approximations du premier plan de 1818 montrent que Laurent Dignoscyo n'était pas, à l'origine, un professionnel de la cartographie. Les plans suivants, en revanche, reflètent les progrès rapides que le jeune dessinateur accomplit. C'est la raison probable pour laquelle, au début des années 1830 (la date exacte reste inconnue pour le moment), Laurent Dignoscyo quitte le Mont de Piété pour embrasser une profession qui sera la sienne jusqu'à la fin de sa vie : celle de dessinateur géographe, comme il se dénomme lui-même sur ses premiers plans.

S'établit-il alors à son compte comme travailleur indépendant, ou entre-t-il dans les services des Ponts et Chaussées ? Un rapport de 1837 des Hospices de Lyon le désigne explicitement comme géomètre, dessinateur géographe des Ponts et Chaussées, ce qui correspondrait à la deuxième situation(17). Toujours est-il qu'il exécute, pour le compte et sous la direction des Ponts et Chaussées, un important travail aboutissant, en 1835, à l'édition d'une carte de Lyon, de ses environs et de ses forts.

Dès sa parution, cette carte a un grand retentissement : elle couvre un champ étendu, qui jusqu'alors n'avait été que très peu représenté avec précision ; et elle s'accompagne d'indications sur les altitudes des points remarquables qui peuvent faire figure d'innovation. Dans le rapport précité de 1837 des hospices de Lyon, le conseil d'administration de cette institution déclare : " Laurent Dignoscyo est l'auteur d'un nouveau plan, parfaitement exécuté, de la ville de Lyon et de ses fortifications. Messieurs les Ingénieurs des Ponts et Chaussées s'accordent à rendre les témoignages les plus favorables du talent de Monsieur Dignoscyo, de son amour pour le travail, et de son attachement à ses devoirs "(18).

Il est probable que c'est au cours de cette période que Laurent Dignoscyo enrichit ses talents naturels de dessinateur en les complétant par l'apprentissage des techniques de levé des plans, au contact des professionnels des Ponts et Chaussées, et qu'il devient réellement un géomètre accompli. Ce court passage par les Ponts et Chaussées constitue ainsi la deuxième étape de sa carrière, et le prélude à l'accession à un poste de responsabilité de première importance.

Fig. 1 Blason de Laurent Dignoscyo (source : armorial des bibliophiles du Lyonnais, Lyon 1907) : parti d'un coupé de deux aux 1 et 6 d'azur, à une grille d'argent aux 2 et 3 d'or, à 3 fleurs de lys rangées de gueules surmontées d'un lambel de 3 pendants d'azur aux 4 et 5 de gueules, à l'aigle d'argent. Reprod. 5 Ph35547.

Une carrière prestigieuse aux Hospices de Lyon

Laurent Dignoscyo est en effet embauché, le 4 septembre 1837, par les Hospices de Lyon, au poste " d'inspecteur des propriétés rurales des hôpitaux ", en remplacement de Rocher, et aux appointements de dix-huit cents francs annuels(19). Immédiatement, Laurent se met à l'oeuvre. Ses employeurs louent bientôt " son zèle actif et le talent avec lequel il dresse les plans, devis et mensurations nécessaires ". Pour fournir un échantillon de son savoir-faire, il établit le plan de la propriété du Perron. Les administrateurs des Hospices peuvent alors admirer " la perfection de ce travail "(20).

À l'occasion de la pose de la première pierre de l'aile méridionale de l'Hôtel-Dieu, en 1838, en présence du conseil d'administration des Hôpitaux, il dessine l'élévation de la façade de cet édifice, qu'il diffuse en plusieurs exemplaires en utilisant la technique de l'autographie. Le nom de Christot, architecte des Hospices, figure également sur cette estampe, prélude à des rapports harmonieux entre les deux hommes qui ne se démentiront pas tout au long de la vie de Laurent Dignoscyo(21).

Cette efficacité professionnelle lui vaut tout d'abord une augmentation de sa rémunération : son traitement passe à deux mille cents francs en 1838. Mais surtout, toujours en 1838, le conseil d'administration lui passe commande d'un travail considérable, le Plan des propriétés des Hospices sur la rive gauche du Rhône, " jugé indispensable pour l'étude et la connaissance des propriétés que possèdent les hôpitaux dans le vaste quartier des Brotteaux "(22). Ce grand plan, bien connu, plusieurs fois reproduit, et considéré comme le chef d'oeuvre de son auteur, est présenté au conseil général des Hospices en 1839. Il reçoit un accueil enthousiaste. Écoutons le rapporteur, en l'occurrence l'administrateur Bonnevaux :

" L'auteur du plan, vous le reconnaissez à l'exécution, c'est M. Dignoscyo, Inspecteur de vos propriétés rurales. Il y a consacré tous les moments que ne réclamait pas le soin des affaires dont il est chargé. Ce plan a surtout le mérite de la fidélité, et ce n'est pas sans peine que l'auteur est parvenu à le lui donner. Combien de fois il a fallu aller sur le terrain et le parcourir en tout sens ! Que de travail, que d'attention pour donner à toutes les parties leur véritable situation, leur forme, leur physionomie, et pour noter les plus petits détails ! Tel est, sous le rapport de l'exactitude géométrique, le succès obtenu par notre Inspecteur, que l'on pourrait presque vendre au compas une portion quelconque du sol figuré sur le plan sans courir le risque de se tromper d'un centimètre de superficie en plus ou en moins "(23).

Le président des Hospices, Jean François Terme, qui deviendra un peu plus tard maire de Lyon, tient à " témoigner à M. Dignoscyo toute la satisfaction du Conseil ". Dans la foulée, les administrateurs décident de faire graver le plan à mille exemplaires(24) ! Pour Laurent Dignoscyo, c'est la consécration. Il a trouvé sa voie, et se consacre avec conscience et efficacité à une carrière qui durera près de quarante ans, jusqu'à son décès en 1876. Sa rémunération accompagne l'évolution de sa carrière : 2400 F en 1839 ; 2600 F en 1841 ; 3000 F en 1855 ; 3400 F en 1856. À ce traitement de base, s'ajoutent diverses indemnités : Le plan des Brotteaux mérite une " rémunération spéciale " ; chaque plan établi pour un terrain à louer lui donne droit à la perception d'une " redevance particulière ", etc(25).

Laurent Dignoscyo peut alors s'établir, avec sa famille, dans un appartement en harmonie avec sa situation professionnelle. Il quitte alors la rue Saint-Dominique pour habiter quai de la Charité, notre actuel quai Gailleton, où on le trouve successivement : au n° 152, entre 1840 et 1850 ; au n° 30, entre 1850 et 1860 ; et au n° 36, entre 1860 et 1876(26).

Son rôle, comme inspecteur des domaines des Hospices, est celui d'un administrateur de biens. Le domaine des Hospices couvre, à cette époque, environ 400 hectares. Ce qui deviendra le parc de la Tête-d’Or, par exemple, en fait partie. De plus, la voirie est privée. Laurent Dignoscyo établit, avec son service, les baux de location, les contrats de vente et d'achat. Il négocie les échanges, notamment avec les municipalités. Tout ceci nécessite des plans de détail en grand nombre, qu'il faut lever avec précision pour éviter les conflits éventuels. Il constitue les dossiers historiques des parcelles, et les tient scrupuleusement à jour. Ces dossiers, dénommés " dossiers de masses ", dans la terminologie interne des Hospices, sont au nombre d'environ deux cents. Chaque dossier comporte un ou plusieurs plans de détail. Nombre de ces dossiers sont encore " vivants ", et l'actuel service des domaines, qui poursuit l'oeuvre de Laurent Dignoscyo, utilise, encore aujourd'hui, les renseignements qu'ils comportent, particulièrement précieux pour les origines de propriété(27). Comme le précise la notice nécrologique parue dans Le Salut Public : M. Dignoscyo a pris ainsi une part considérable à la création des quartiers neufs aux Brotteaux et à la Guillotière "(28).

Le plus étonnant, c'est que les tâches multiples qu'implique une telle responsabilité n'empêchent pas Laurent Dignoscyo de poursuivre son activité de cartographe indépendant, avec, bien entendu, l'accord tacite de ses employeurs. Plusieurs cartes et plans sont produits sous sa signature entre 1840 et 1860. Il publie par exemple, en 1846, chez l'éditeur lyonnais Perrin, une Carte du cours du Rhône de Lyon à la mer, dont la Revue du Lyonnais dresse une description élogieuse(29) :

" Cette carte, oeuvre consciencieuse d'un habile géographe, M. Laurent Dignoscyo, présente, dans un développement de sept mètres, toutes les sinuosités du grand fleuve, les plans de toutes les villes échelonnées sur ses bords, les bourgs, les hameaux, les routes, les ponts et les trailles. Rien n'a été omis : le moindre cours d'eau, le plus humble moulin, la plus chétive maisonnette, tout y reparaît à sa place. Le littoral se déroule tout entier sous vos yeux. Le voyageur, assis sur le pont du bateau à vapeur, peut, à l'aide de cette carte, qui se feuillette comme un livre, se dire à lui-même le nom de chacune des villes et des villages qui passent sur l'une et l'autre rive, et s'initier à toute l'histoire de ce grand fleuve. Cette utile publication est appelée à devenir l'indispensable vade-mecum du touriste à la recherche de la Méditerranée ".

Les activités multiples de Laurent Dignoscyo lui valent alors d'être désigné par les qualificatifs de topographe, d'ingénieur géographe, et assez souvent par celui d'architecte. Enfin, il convient de signaler que c'est Laurent Dignoscyo qui, en 1842, entreprend et mène à bien la restauration du grand plan scénographique de Lyon de 1550. D'après son fils, " ce travail ardu a sauvé un des documents les plus importants des archives municipales de Lyon "(30).

Une personnalité à multiples facettes

Laurent Dignoscyo ne saurait cependant être réduit au seul rôle de tâcheron de la cartographie. Les renseignements épars que l'on peut glaner sur sa vie extra-professionnelle restituent l'image d'un homme cultivé, et ouvert à plusieurs aspects de l'activité intellectuelle. Ses centres d'intérêt principaux se nomment bibliophilie, héraldique, dessin, histoire. L'inventaire de ses biens, après son décès, éclaire quelque peu cette attachante personnalité. L'Armorial des bibliophiles du Lyonnais reconnaît Laurent Dignoscyo comme l'un des siens(31).

Même si sa bibliothèque se limite à quelques centaines d'ouvrages, elle comporte des titres rares et anciens. Plus classiquement, on y trouve les oeuvres de Virgile, celles de Lamartine, le Nouveau Testament, les Aventures de Télémaque, etc.(32)

Héraldiste, Laurent Dignoscyo se distingue par son blason reconstitué qui lui tient lieu d'ex-libris. En 1842, il dessine également le blason de son collègue et ami Christot, architecte des Hospices. Ce dessin aquarellé a figuré dans l'exposition sur le Vieux Lyon de 1914(33). Sa trace est malheureusement perdue depuis cette date. La présence d'ouvrages comme le Dictionnaire du blason, et l'Illustration de la noblesse, dans sa bibliothèque, constitue un autre indice de son intérêt pour l'héraldique.

Sa collection de gravures est également importante, ce qui est naturel pour un professionnel du dessin et de l'estampe. Les dessinateurs tels Boissieu, Gabillot, Leymarie, etc., sont bien représentés.

Enfin, les livres d'histoire, de géographie, de sciences, témoignent de l'intérêt de Laurent Dignoscyo pour la documentation pratique, mais aussi pour l'évasion : bibliothèque éclectique où le Traité de construction des ponts de Gauthey voisine avec le Voyage en terre sainte, l'Histoire d'Arles, et celle du roi René(34).

Le tombeau de Laurent Dignoscyo

Laurent Dignoscyo décède en 1876, à l'âge de quatre-vingt-un ans. Bien que malade depuis quelques années, il exerçait toujours ses fonctions aux Hospices. L'administration de cette institution lui avait préparé un successeur en la personne de Pierre Rivière, qui était son adjoint depuis 1856(35).

Il est enterré au cimetière de la Guillotière, dans l'enclave réservée aux hospices civils de Lyon, appelée " Cimetière des Hospices ". La stèle de son tombeau s'élève, majestueuse et comme solitaire, au milieu des croix modestes des soeurs et frères hospitaliers enterrés traditionnellement dans ce lieu. À la partie inférieure de la stèle, figure son blason, sculpté en bas-relief (fig. 2).

Curieusement, Laurent Dignoscyo est le seul cadre supérieur des Hospices à avoir bénéficié du privilège d'être enterré dans ce cimetière. Avait-il lui-même organisé sa dernière demeure, ou s'agit-il d'une ultime faveur accordée par ses employeurs à un serviteur dévoué ? Quelle que soit la réponse, toujours inconnue pour le moment, ce monument témoigne de la haute estime dont jouissait ce personnage, qui a profondément marqué la cartographie lyonnaise en général, et l'histoire de la création des quartiers neufs de Lyon en particulier.

Fig. 2. Tombeau de Laurent Dignoscyo au cimetière de la Guillotière, à Lyon. Cliché J. Gastineau/A.M.L. 5 Ph 35607.

 


1-Les caractéristiques, les lieux de conservation et les cotes des plans cités sont donnés dans le Répertoire des cartes et plans levés par les Dignoscyo-Rembielinski qui forme le tableau n° 4.
2-Aix-en-Provence, Archives municipales, LL 113, fol. 9-10, naissance, 7 brumaire an IV (29 octobre 1795). Lyon, Archives municipales, 2 E 197*, acte n° 944, mariage, 15 novembre 1821. Ibid., 2 E 763*, acte n° 3295, décès, Lyon 2e arrondissement, 15 novembre 1876.
3-Lyon, Archives municipales, 2 E 224*, acte n° 2277, naissance, 1er juin 1825. Lyon, Mairie du 1er arrondissement, acte n° 344, décès, 23 août 1897.
4-Lyon, Archives municipales, 2 E 418*, acte n° 1193, mariage, 30 octobre 1845.
5-Paris, Archives de la ville de Paris, État-civil, Paris 5e arrondissement, décès, 17 janvier 1880.
6-Lyon, Mairie du 1er arrondissement, acte n° 280, décès, 22 mai 1901.
7-Lyon, Archives du Rhône, 3 E 12573, inventaire après décès, reçu Guinand, notaire à Lyon.
8-Mireille CARRÈRE, " Le père Bougerel ", Provence-Généalogie, n° 91, 1er trimestre 1994. Les renseignements généalogiques et biographiques concernant Laurent Dignoscyo ont été aimablement communiqués à l'auteur par Mireille Carrère, descendante en ligne directe d'Agricol de Dignoscio, qui les a extraits de sa documentation personnelle.
9-William POIDEBARD, Julien BAUDRIER, Léon GALLE, Armorial des bibliophiles de Lyonnais, Forez, Beaujolais et Dombes, Lyon, 1907, pp. 184-185, ill. en noir.
10-Lyon, Archives du Rhône, 3 E 9282, contrat de mariage de L. Dignoscyo, acte reçu Chazal, notaire à Lyon.
11-W. POIDEBARD, J. BAUDRIER, L. GALLE, op. cit., 1907, p. 185, ill. en noir.
12-Lyon, Archives municipales, 2 E 237*, acte n° 4514, naissance, 12 octobre 1827.
13-Ibid., 2 E 197*, acte n° 944, mariage, 15 novembre 1821.
14-Ibid., 2 E 218*, acte n° 235, naissance, 19 janvier 1824. Ibid., 2 E 224*, acte n° 2277, naissance, 1er juin 1825. Ibid., 2 E 237*, acte n° 4514, naissance, 12 octobre 1827. Ibid., 2 E 328*, acte n° 2359, naissance, 3 juillet 1837.
15-Lyon, Mairie du 1er arrondissement, acte n°344, décès, 23 août 1897. Lyon, Archives municipales, 2 E 1728*, acte n° 905, décès, Lyon 3e arrondissement, 17 avril 1895.
16-Le lecteur trouvera, dans les derniers chapitres de cet article, quelques commentaires sur les cartes et plans de la dynastie Dignoscyo-Rembielinski. En conséquence, cette première partie s'intéresse principalement à l'aspect biographique des individus concernés. Leurs oeuvres n'y sont cités que pour jalonner ou expliquer leurs parcours professionnels.
17-Lyon, Archives des Hospices civils, R 39, délibérations du conseil d'administration, année 1837, p. 239.
18-Ibid.
19-Ibid.
20-Ibid., R 40, délibérations du conseil d'administration, année 1838, p. 64.
21-Lyon, Archives municipales, 3 S 733.
22-Lyon, Archives des Hospices civils, R 40, délibérations du conseil d'administration, année 1838, p. 187.
23-Ibid., R 42, année 1839, p. 52.
24-Ibid., p. 54.
25-Ibid., R 41, année 1839, p. 15 ; R 42, année 1840, p. 245 ; R 55, année 1855, p. 179 ; R 76, année 1876, p. 28.
26-Guides indicateurs de Lyon, années 1835, 1858, 1860, 1861, 1862, 1864, 1872, 1876.
27-Lyon, Archives des Hospices civils, Versement du service des Domaines, à la date du 19 novembre 1990.
28-Le Salut Public, 18 novembre 1876.
29-Revue du Lyonnais, t. 24, année 1846, p. 84.
30-Lyon, Archives municipales, 322 Wp, non classé, 4e article, " Nomenclature des principaux travaux de topographie, géodésie et gravure faits par MMrs Dignoscyo et Rembielinski, depuis l'année 1818 jusqu'à ce jour, pour la Ville de Lyon, et les administrations publiques ", notice multigraphiée, rédigée sans doute par Claude Joseph Dignoscyo, vers 1889.
31-W. POIDEBARD, J. BAUDRIER, L. GALLE, op. cit., 1907, pp. 184-185, ill. en noir.
32-Lyon, Archives du Rhône, 3 E 12573, inventaire après décès, acte reçu Guinand, notaire à Lyon.
33-Félix DESVERNAY, Le Vieux Lyon à l'Exposition internationale urbaine, 1914 : description des oeuvres, objets d'art et curiosités, notices biographiques et documents inédits, Lyon, 1915, p. 210.
34-Lyon, Archives du Rhône, 3 E 12573, inventaire après décès, acte reçu Guinand, notaire à Lyon.
35-Lyon, Archives des Hospices civils, R 56, délibérations du conseil d'administration, année 1856, p. 116.

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