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Une affaire de
famille
En 1818, à
Lyon, Laurent Dignoscyo, nouveau venu dans le cercle fermé
des cartographes lyonnais, et âgé de vingt-trois ans,
dessine le premier plan que l'on connaisse de lui actuellement.
Il est intitulé Nouveau plan de la ville de Lyon
et de ses faubourgs, par M. Dignoscio, dessinateur géographe(1).
Quatre-vingt-deux ans plus tard, en 1900 exactement, est publiée
la troisième édition de la Carte de la commune
de Lyon à l'échelle du 1:10 000e. Cette carte
est la dernière oeuvre de son petit-fils, Jules Rembielinsk.
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Tableau
n° 1 : la dynastie Dignoscyo-Rembielinski
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Entre ces deux
dates, c'est plus d'une cinquantaine de cartes et de plans qui portent
les signatures de Dignoscyo ou de Rembielinski, et souvent des deux
ensemble, représentant plus de trois cents feuilles différentes.
Pour la plupart, ils décrivent la topographie de la ville
de Lyon, ou de ses environs, soit proches, comme la banlieue immédiate
de la ville, soit plus lointains, comme le département du
Rhône ou les cours du Rhône et de la Saône.
Ces cartographes
s'affirment, au cours du XIXe siècle, comme des
professionnels reconnus. Ils participent, souvent à titre
d'acteurs principaux, à l'élaboration de cartes et
de plans qui font encore référence de nos jours. Ils
appartiennent à la même famille et collaborent souvent
entre eux. Ils se répartissent les tâches complémentaires
de leveurs de plans, de dessinateurs, de graveurs, et parfois de
maîtres d'oeuvre. On peut donc parler, à leur sujet,
d'une véritable dynastie d'ingénieurs-géographes
lyonnais.
Comme le montre
l'arbre généalogique simplifié ci-après
(tableau n° 1), ils sont quatre :
Le
fondateur de la dynastie se nomme Laurent Dignoscyo. Il est
né à Aix-en-Provence en 1795. Il se marie à
Lyon en 1821, et décède, également à
Lyon, en 1876(2).
Son
fils, Claude Dignoscyo (ou plus habituellement Claude Joseph),
naît en 1825. C'est le digne continuateur de son père,
avec lequel il travaille au début de sa carrière.
Il décède en 1897 à Lyon(3).
Sa fille, Marie
Agricole, épouse Eugène Rembielinski à
Lyon en 1845. À cette époque, ce dernier réside
habituellement à Paris, où il a son domicile professionnel.
Cependant, il est présent, depuis quatre ans, à Lyon,
où il est hébergé par Laurent
Dignoscyo, son futur beau-père, dans son appartement du quai
de la Charité(4).
Eugène
Rembielinski, né en Pologne en 1814, cartographe et graveur
de formation, réfugié politique en France depuis 1832,
fait une carrière partagée entre
Paris et Lyon. Ses oeuvres lyonnaises sont nombreuses et renommées.
Il décède à Paris en 1880(5).
Son fils, Jules
Rembielinski, né à Paris en 1846, tout d'abord
collaborateur effacé de son père, Eugène Rembielinski,
et de son oncle, Claude Dignoscyo, s'affirme, à l'aube du
XX° siècle, comme un dessinateur graveur apprécié.
Avec lui, s'éteint la dynastie Dignoscyo-Rembielinski. Il
est en effet célibataire, et décède à
Lyon en 1901(6).
Claude Dignoscyo
n'ayant pas eu, non plus, de descendant, la lignée directe
des familles Dignoscyo et Rembielinski se trouve maintenant, à
la fin du XXe siècle, sans représentant.
Tableau
n° 2 : ascendance paternelle de Laurent Dignoscyo
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11
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Augustin de Johane
dit Jacquet Dignoscio
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Épouse en 1429 Raymonde Retronchin,
fille de Antoine Retronchin, seigneur de Mazan, et de Marguerite
de Nyons
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2
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Agricol de Dignoscio
Viguier et juge de Forcalquier
Procureur fiscal du roi René (1469-73)
Procureur général de Provence
(1473-81)
1er syndic de Forcalquier (1527)
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Épouse Ellis de Villeneuve, fille d'Hélion
de Villeneuve et de Cardone de Rodulfe
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3
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Gaspard de Dignoscio
Docteur en droit, avocat (1527-68)
1er syndic de Forcalquier
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Épouse en 1518 Isabelle Anselme, fille
de Dominique Anselme et de Guenièvre de Chabelle
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4
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Elzéar de Dignoscio
Docteur en droit, avocat
Lieutenant général du comté
de Sault
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Épouse en 1564 Lucresse du Pont
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5
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Agricol de Dignoscio
À Aix et Marseille de 1612 à
1648
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Épouse en 1620 à Marseille Madeleine
Coste
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6
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Jean Dignossy
À Aix de 1660 à 1670
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Épouse Jane Audiberte
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7
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Gaspard Dignoscy
À Aix de 1700 à 1710
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Épouse en 1705 Claire Longhon
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8
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Joseph Dignoscyo
Né à Aix en 1710
Fermier des huiles et eaux de vie
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Épouse en 1752 à Aix Élisabeth
Lautier
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9
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Jean Paul Dignoscyo
Aix 1743-1789
Procureur
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Épouse en 1768 à Aix Anne Marguerite
Minuty
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10
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Joseph Dignoscyo
Aix 1768-Paris après 1821
Marchand à Aix, puis Paris
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Épouse en 1768 à Aix Élisabeth
Albaye
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11
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Laurent Dignoscyo
Aix 1795-Lyon 1876
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Épouse en 1821 à Lyon Marie
Louise Lambert
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Le fondateur :
Laurent Dignoscyo
Une
illustre et ancienne famille provençale
Lorsque Laurent
Dignoscyo s'installe à Lyon, vers 1815, en provenance d'Aix-en-Provence,
sa ville natale, il a conscience, sans aucun doute, d'appartenir
à une famille qui compte dans l'histoire de la Provence.
La composition de sa bibliothèque, telle qu'elle est décrite
dans l'inventaire qui a suivi son décès, en témoigne.
Elle comporte plusieurs ouvrages sur l'histoire ancienne de la Provence
et sur la vie du roi René, dans lesquels le nom de Dignoscyo
apparaît à plusieurs reprises(7).
La notoriété
de la famille Dignoscyo est en effet fort ancienne. Le premier possesseur
du nom apparaît dans l'histoire de la Provence lors de son
mariage en 1429. Il s'agit d'Augustin de Johane, dit Jacquet
Dignoscio, qui épouse Raymonde Retronchin, fille du seigneur
de Mazan et de Marguerite de Nyons. La généalogie
paternelle ascendante de Laurent Dignoscyo est
résumée dans le tableau n° 2(8).
Le personnage le plus illustre de cette famille est son fils, Agricol
de Dignoscio, un des collaborateurs directs du roi René.
Agricol, qui est tout d'abord procureur fiscal du Roi, est ensuite
nommé procureur général de Provence en 1473.
Curieusement, le roi René, qui avait, dit-on, l'anoblissement
facile, ne semble pas avoir anobli Agricol de Dignoscio, malgré
la particule qui s'ajoute alors à son patronyme. Mais, si
elle n'est pas noble, la famille Dignoscio est cependant alliée
à l'authentique noblesse provençale : Agricol
épouse une demoiselle de Villeneuve ; son fils Gaspard
épouse une demoiselle Anselme, etc.
D'après
l'Armorial des bibliophiles du Lyonnais, l'origine des Dignoscyo
est calabraise. C'est vraisemblable, car ce patronyme rare ne paraît
pas typiquement provençal, et l'Italie du sud était,
on le sait, administrée par la famille d'Anjou, laquelle
s'entourait volontiers de collaborateurs d'origine italienne(9).
À la suite d'Agricol de Dignoscio, lui-même premier
syndic de Forcalquier, on trouve toute une série de magistrats
et d'officiers qui parcourent la Provence, d'Avignon à Forcalquier,
pour s'établir enfin à Aix-en-Provence, ville natale
de Laurent Dignoscyo. Le grand-père maternel de ce dernier
exerce dans cette ville la profession de relieur-libraire. Son père,
Joseph Dignoscyo, est recensé comme marchand, sans
autre précision. Au début du XIXe siècle,
à la même époque où son fils Laurent
s'établit à Lyon, Joseph quitte également Aix-en-Provence
pour s'installer à Paris, où on le retrouve rue Saint-Honoré
en 1821(10). À partir de cette époque,
le patronyme Dignoscyo disparaît de la Provence.
Laurent Dignoscyo
était probablement fasciné par le prestige de ses
lointains ancêtres. Bibliophile averti, il avait composé
et dessiné son ex-libris sous la forme d'un
blason imaginaire reconstitué (fig. 1), sur lequel on peut
entrevoir plusieurs réminiscences provençales(11).
Ce blason sera plus tard sculpté en bas-relief à la
partie inférieure de la stèle de son tombeau (voir
plus loin). De plus, vers 1840, il reprend la particule précédant
son patronyme, comme l'avait fait avant lui Agricol de Dignoscio.
Enfin, il donne à sa fille, née en 1827, le prénom
particulièrement typé de Marie
Agricole, en souvenir probable de son illustre aïeul(12).
Débuts
lyonnais d'un dessinateur géographe
Lorsque Laurent
Dignoscyo, venant d'Aix-en-Provence, arrive à Lyon, vers
1815, c'est pour travailler comme employé au Mont de Piété,
institution nouvellement créée à Lyon. Il a
alors tout juste vingt ans, et se loge au n° 10 de la rue des Marronniers.
Il se marie en 1821 avec Marie Louise Lambert. Le père
de Marie Louise est plâtrier, et on le retrouvera un peu plus
tard, en 1824, entrepreneur de bâtiments.
Il habite 11, rue Saint-Dominique, notre actuelle rue Émile
Zola(13). C'est dans cette même rue
que le jeune ménage s'installe, au n° 11 tout d'abord, donc
au domicile des beaux-parents, puis successivement au n° 7, et au
n° 4.
Quatre
enfants naissent de l'union de Laurent et de Marie Louise(14) :
Jacques (1824), Claude Joseph (1825), Marie Agricole (1827), Élisabeth
(1837). Jacques et Élisabeth n'atteignant pas l'âge
adulte, seuls Claude Joseph et Marie
Agricole vivront jusqu'à la fin du siècle, respectivement
en 1897 et 1895(15).
Si, de 1821
à 1827, Laurent Dignoscyo est bien répertorié
comme " employé " au Mont de Piété,
on le retrouve en revanche en 1837, désigné sous la
profession de " géographe ". Il se produit
en effet, dans son début de carrière, un événement
important : le jeune Laurent se prend de
passion pour la cartographie. Il dessine en 1818 son premier plan
de Lyon, qui est gravé et donc diffusé auprès
du public(16). Cette première production
est suivie de plusieurs autres, régulièrement rééditées
de 1820 à 1835 par les libraires lyonnais, et diffusées
par leurs soins.
À cet
important travail de cartographie, dont la minutie et la qualité
picturale peuvent susciter l'admiration, si l'on tient compte du
manque d'expérience et de métier de son auteur, s'ajoutent
les tâches quotidiennes, probablement moins nobles, mais prenantes,
de son métier officiel d'employé du Mont de Piété.
Les maladresses
et approximations du premier plan de 1818 montrent que Laurent Dignoscyo
n'était pas, à l'origine, un professionnel de la cartographie.
Les plans suivants, en revanche, reflètent les progrès
rapides que le jeune dessinateur accomplit. C'est la raison probable
pour laquelle, au début des années 1830 (la date exacte
reste inconnue pour le moment), Laurent Dignoscyo quitte le Mont
de Piété pour embrasser une profession qui sera la
sienne jusqu'à la fin de sa vie : celle de dessinateur
géographe, comme il se dénomme lui-même
sur ses premiers plans.
S'établit-il
alors à son compte comme travailleur indépendant,
ou entre-t-il dans les services des Ponts et Chaussées ?
Un rapport de 1837 des Hospices de Lyon le désigne explicitement
comme géomètre, dessinateur géographe
des Ponts et Chaussées, ce qui correspondrait à
la deuxième situation(17). Toujours
est-il qu'il exécute, pour le compte et sous la direction
des Ponts et Chaussées, un important travail aboutissant,
en 1835, à l'édition d'une carte de Lyon, de ses
environs et de ses forts.
Dès sa
parution, cette carte a un grand retentissement : elle couvre
un champ étendu, qui jusqu'alors n'avait été
que très peu représenté avec précision ;
et elle s'accompagne d'indications sur les altitudes des points
remarquables qui peuvent faire figure d'innovation. Dans le rapport
précité de 1837 des hospices de Lyon, le conseil d'administration
de cette institution déclare : " Laurent Dignoscyo
est l'auteur d'un nouveau plan, parfaitement exécuté,
de la ville de Lyon et de ses fortifications.
Messieurs les Ingénieurs des Ponts et Chaussées s'accordent
à rendre les témoignages les plus favorables du talent
de Monsieur Dignoscyo, de son amour pour le travail, et de son attachement
à ses devoirs "(18).
Il est probable
que c'est au cours de cette période que Laurent Dignoscyo
enrichit ses talents naturels de dessinateur en les complétant
par l'apprentissage des techniques de levé des plans, au
contact des professionnels des Ponts et Chaussées, et qu'il
devient réellement un géomètre accompli. Ce
court passage par les Ponts et Chaussées constitue ainsi
la deuxième étape de sa carrière, et le prélude
à l'accession à un poste de responsabilité
de première importance.
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Fig. 1
Blason de Laurent Dignoscyo (source : armorial des bibliophiles
du Lyonnais, Lyon 1907) : parti d'un coupé de deux
aux 1 et 6 d'azur, à une grille d'argent aux 2 et 3
d'or, à 3 fleurs de lys rangées de gueules surmontées
d'un lambel de 3 pendants d'azur aux 4 et 5 de gueules, à
l'aigle d'argent. Reprod. 5 Ph35547.
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Une
carrière prestigieuse aux Hospices de Lyon
Laurent Dignoscyo
est en effet embauché, le 4 septembre 1837, par les Hospices
de Lyon, au poste " d'inspecteur des
propriétés rurales des hôpitaux ",
en remplacement de Rocher, et aux appointements de dix-huit cents
francs annuels(19). Immédiatement,
Laurent se met à l'oeuvre. Ses employeurs louent bientôt
" son zèle actif et le talent avec lequel il dresse
les plans, devis et mensurations nécessaires ". Pour
fournir un échantillon de son savoir-faire, il établit
le plan de la propriété du Perron.
Les administrateurs des Hospices peuvent alors admirer " la
perfection de ce travail "(20).
À l'occasion
de la pose de la première pierre de l'aile méridionale
de l'Hôtel-Dieu, en 1838, en présence du conseil
d'administration des Hôpitaux, il dessine l'élévation
de la façade de cet édifice, qu'il diffuse en
plusieurs exemplaires en utilisant la technique de l'autographie.
Le nom de Christot, architecte des Hospices, figure
également sur cette estampe, prélude à des
rapports harmonieux entre les deux hommes qui ne se démentiront
pas tout au long de la vie de Laurent Dignoscyo(21).
Cette efficacité
professionnelle lui vaut tout d'abord une augmentation de sa rémunération :
son traitement passe à deux mille cents francs en 1838. Mais
surtout, toujours en 1838, le conseil d'administration lui passe
commande d'un travail considérable, le Plan des propriétés
des Hospices sur la rive gauche du Rhône, " jugé
indispensable pour l'étude et la connaissance des propriétés
que possèdent les hôpitaux dans le vaste quartier des
Brotteaux "(22). Ce grand plan,
bien connu, plusieurs fois reproduit, et considéré
comme le chef d'oeuvre de son auteur, est présenté
au conseil général des Hospices en 1839. Il reçoit
un accueil enthousiaste. Écoutons le rapporteur, en l'occurrence
l'administrateur Bonnevaux :
" L'auteur
du plan, vous le reconnaissez à l'exécution, c'est
M. Dignoscyo, Inspecteur de vos propriétés rurales.
Il y a consacré tous les moments que ne réclamait
pas le soin des affaires dont il est chargé. Ce plan
a surtout le mérite de la fidélité, et
ce n'est pas sans peine que l'auteur est parvenu à le
lui donner. Combien de fois il a fallu aller sur le terrain
et le parcourir en tout sens ! Que de travail, que d'attention
pour donner à toutes les parties leur véritable
situation, leur forme, leur physionomie, et pour noter les plus
petits détails ! Tel est, sous
le rapport de l'exactitude géométrique, le succès
obtenu par notre Inspecteur, que l'on pourrait presque vendre
au compas une portion quelconque du sol figuré sur le
plan sans courir le risque de se tromper d'un centimètre
de superficie en plus ou en moins "(23).
Le
président des Hospices, Jean François Terme, qui deviendra
un peu plus tard maire de Lyon, tient à " témoigner
à M. Dignoscyo toute la satisfaction du Conseil ". Dans
la foulée, les administrateurs décident de faire graver
le plan à mille exemplaires(24) !
Pour Laurent Dignoscyo, c'est la consécration. Il a trouvé
sa voie, et se consacre avec conscience et efficacité à
une carrière qui durera près de quarante ans, jusqu'à
son décès en 1876. Sa rémunération accompagne
l'évolution de sa carrière : 2400 F en 1839 ;
2600 F en 1841 ; 3000 F en 1855 ; 3400 F en 1856. À
ce traitement de base, s'ajoutent diverses indemnités :
Le plan des Brotteaux mérite une " rémunération
spéciale " ; chaque plan établi pour
un terrain à louer lui donne droit à la perception
d'une " redevance particulière ", etc(25).
Laurent Dignoscyo
peut alors s'établir, avec sa famille, dans un appartement
en harmonie avec sa situation professionnelle. Il quitte alors la
rue Saint-Dominique pour habiter quai de la Charité,
notre actuel quai Gailleton, où on le trouve successivement :
au n° 152, entre 1840 et 1850 ; au n° 30, entre 1850 et 1860 ;
et au n° 36, entre 1860 et 1876(26).
Son rôle,
comme inspecteur des domaines des Hospices, est celui d'un administrateur
de biens. Le domaine des Hospices couvre, à cette époque,
environ 400 hectares. Ce qui deviendra le parc de la Tête-d’Or,
par exemple, en fait partie. De plus, la voirie est privée.
Laurent Dignoscyo établit, avec son service, les baux de
location, les contrats de vente et d'achat. Il négocie les
échanges, notamment avec les municipalités. Tout ceci
nécessite des plans de détail en grand nombre, qu'il
faut lever avec précision pour éviter les conflits
éventuels. Il constitue les dossiers historiques des parcelles,
et les tient scrupuleusement à jour. Ces dossiers, dénommés
" dossiers de masses ", dans la terminologie interne des
Hospices, sont au nombre d'environ deux cents. Chaque dossier comporte
un ou plusieurs plans de détail. Nombre de ces dossiers sont
encore " vivants ", et l'actuel service des domaines,
qui poursuit l'oeuvre de Laurent Dignoscyo, utilise, encore aujourd'hui,
les renseignements qu'ils comportent, particulièrement précieux
pour les origines de propriété(27).
Comme le précise la notice nécrologique parue dans
Le Salut Public : " M. Dignoscyo
a pris ainsi une part considérable à la création
des quartiers neufs aux Brotteaux et à la Guillotière "(28).
Le plus étonnant,
c'est que les tâches multiples qu'implique une telle responsabilité
n'empêchent pas Laurent Dignoscyo de poursuivre son activité
de cartographe indépendant, avec, bien entendu, l'accord
tacite de ses employeurs. Plusieurs cartes et plans sont produits
sous sa signature entre 1840 et 1860. Il publie par exemple, en
1846, chez l'éditeur lyonnais Perrin, une Carte du cours
du Rhône de Lyon à la mer, dont la Revue du
Lyonnais dresse une description élogieuse(29) :
" Cette
carte, oeuvre consciencieuse d'un habile géographe, M.
Laurent Dignoscyo, présente, dans un développement
de sept mètres, toutes les sinuosités du grand
fleuve, les plans de toutes les villes échelonnées
sur ses bords, les bourgs, les hameaux, les routes, les ponts
et les trailles. Rien n'a été omis : le moindre
cours d'eau, le plus humble moulin, la plus chétive maisonnette,
tout y reparaît à sa place. Le littoral se déroule
tout entier sous vos yeux. Le voyageur, assis sur le pont du
bateau à vapeur, peut, à l'aide de cette carte,
qui se feuillette comme un livre, se dire à lui-même
le nom de chacune des villes et des villages qui passent sur
l'une et l'autre rive, et s'initier à toute l'histoire
de ce grand fleuve. Cette utile publication est appelée
à devenir l'indispensable vade-mecum du touriste à
la recherche de la Méditerranée ".
Les activités
multiples de Laurent Dignoscyo lui valent alors d'être désigné
par les qualificatifs de topographe, d'ingénieur géographe,
et assez souvent par celui d'architecte. Enfin, il convient de signaler
que c'est Laurent Dignoscyo qui, en 1842, entreprend et mène
à bien la restauration du grand plan scénographique
de Lyon de 1550. D'après son fils, " ce travail
ardu a sauvé un des documents les plus importants des archives
municipales de Lyon "(30).
Une
personnalité à multiples facettes
Laurent Dignoscyo
ne saurait cependant être réduit au seul rôle
de tâcheron de la cartographie. Les renseignements épars
que l'on peut glaner sur sa vie extra-professionnelle restituent
l'image d'un homme cultivé, et ouvert à plusieurs
aspects de l'activité intellectuelle. Ses centres d'intérêt
principaux se nomment bibliophilie, héraldique,
dessin, histoire. L'inventaire de ses biens, après son
décès, éclaire quelque peu cette attachante
personnalité. L'Armorial des bibliophiles du Lyonnais
reconnaît Laurent Dignoscyo comme l'un des siens(31).
Même
si sa bibliothèque se limite à quelques centaines
d'ouvrages, elle comporte des titres rares et anciens. Plus classiquement,
on y trouve les oeuvres de Virgile, celles de Lamartine, le Nouveau
Testament, les Aventures de Télémaque, etc.(32)
Héraldiste,
Laurent Dignoscyo se distingue par son blason reconstitué
qui lui tient lieu d'ex-libris. En 1842, il dessine également
le blason de son collègue et ami Christot, architecte des
Hospices. Ce dessin aquarellé a figuré
dans l'exposition sur le Vieux Lyon de 1914(33).
Sa trace est malheureusement perdue depuis cette date. La présence
d'ouvrages comme le Dictionnaire du blason, et l'Illustration
de la noblesse, dans sa bibliothèque, constitue un autre
indice de son intérêt pour l'héraldique.
Sa collection
de gravures est également importante, ce qui est naturel
pour un professionnel du dessin et de l'estampe. Les dessinateurs
tels Boissieu, Gabillot, Leymarie, etc., sont bien représentés.
Enfin, les livres
d'histoire, de géographie, de sciences, témoignent
de l'intérêt de Laurent Dignoscyo pour la documentation
pratique, mais aussi pour l'évasion : bibliothèque
éclectique où le Traité de construction
des ponts de Gauthey voisine avec le Voyage
en terre sainte, l'Histoire d'Arles, et celle du roi
René(34).
Le
tombeau de Laurent Dignoscyo
Laurent Dignoscyo
décède en 1876, à l'âge de quatre-vingt-un
ans. Bien que malade depuis quelques années, il exerçait
toujours ses fonctions aux Hospices. L'administration
de cette institution lui avait préparé un successeur
en la personne de Pierre Rivière, qui était son adjoint
depuis 1856(35).
Il est enterré
au cimetière de la Guillotière, dans l'enclave réservée
aux hospices civils de Lyon, appelée " Cimetière
des Hospices ". La stèle de son tombeau s'élève,
majestueuse et comme solitaire, au milieu des croix modestes des
soeurs et frères hospitaliers enterrés traditionnellement
dans ce lieu. À la partie inférieure de la stèle,
figure son blason, sculpté en bas-relief (fig. 2).
Curieusement,
Laurent Dignoscyo est le seul cadre supérieur des Hospices
à avoir bénéficié du privilège
d'être enterré dans ce cimetière. Avait-il lui-même
organisé sa dernière demeure, ou s'agit-il d'une ultime
faveur accordée par ses employeurs à un serviteur
dévoué ? Quelle que soit la réponse, toujours
inconnue pour le moment, ce monument témoigne de la haute
estime dont jouissait ce personnage, qui a profondément marqué
la cartographie lyonnaise en général, et l'histoire
de la création des quartiers neufs de Lyon en particulier.
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Fig. 2.
Tombeau de Laurent Dignoscyo au cimetière de la Guillotière,
à Lyon. Cliché J. Gastineau/A.M.L. 5 Ph 35607.
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1-Les
caractéristiques, les lieux de conservation et les cotes
des plans cités sont donnés dans le Répertoire
des cartes et plans levés par les Dignoscyo-Rembielinski
qui forme le tableau n° 4.
2-Aix-en-Provence, Archives
municipales, LL 113, fol. 9-10, naissance, 7 brumaire an IV (29
octobre 1795). Lyon, Archives municipales, 2 E 197*, acte n°
944, mariage, 15 novembre 1821. Ibid., 2 E 763*, acte n° 3295,
décès, Lyon 2e arrondissement, 15 novembre 1876.
3-Lyon, Archives municipales,
2 E 224*, acte n° 2277, naissance, 1er juin 1825. Lyon, Mairie
du 1er arrondissement, acte n° 344, décès, 23
août 1897.
4-Lyon, Archives municipales,
2 E 418*, acte n° 1193, mariage, 30 octobre 1845.
5-Paris, Archives de la
ville de Paris, État-civil, Paris 5e arrondissement, décès,
17 janvier 1880.
6-Lyon, Mairie du 1er arrondissement,
acte n° 280, décès, 22 mai 1901.
7-Lyon,
Archives du Rhône, 3 E 12573, inventaire après décès,
reçu Guinand, notaire à Lyon.
8-Mireille CARRÈRE,
" Le père Bougerel ", Provence-Généalogie,
n° 91, 1er trimestre 1994. Les renseignements généalogiques
et biographiques concernant Laurent Dignoscyo ont été
aimablement communiqués à l'auteur par Mireille Carrère,
descendante en ligne directe d'Agricol de Dignoscio, qui les a extraits
de sa documentation personnelle.
9-William POIDEBARD, Julien
BAUDRIER, Léon GALLE, Armorial des bibliophiles de Lyonnais,
Forez, Beaujolais et Dombes, Lyon, 1907, pp. 184-185, ill. en noir.
10-Lyon, Archives du
Rhône, 3 E 9282, contrat de mariage de L. Dignoscyo, acte
reçu Chazal, notaire à Lyon.
11-W. POIDEBARD, J. BAUDRIER,
L. GALLE, op. cit., 1907, p. 185, ill. en noir.
12-Lyon, Archives municipales,
2 E 237*, acte n° 4514, naissance, 12 octobre 1827.
13-Ibid., 2 E 197*, acte
n° 944, mariage, 15 novembre 1821.
14-Ibid., 2 E 218*, acte
n° 235, naissance, 19 janvier 1824. Ibid., 2 E 224*, acte n°
2277, naissance, 1er juin 1825. Ibid., 2 E 237*, acte n° 4514,
naissance, 12 octobre 1827. Ibid., 2 E 328*, acte n° 2359, naissance,
3 juillet 1837.
15-Lyon, Mairie du 1er
arrondissement, acte n°344, décès, 23 août
1897. Lyon, Archives municipales, 2 E 1728*, acte n° 905, décès,
Lyon 3e arrondissement, 17 avril 1895.
16-Le lecteur trouvera,
dans les derniers chapitres de cet article, quelques commentaires
sur les cartes et plans de la dynastie Dignoscyo-Rembielinski. En
conséquence, cette première partie s'intéresse
principalement à l'aspect biographique des individus concernés.
Leurs oeuvres n'y sont cités que pour jalonner ou expliquer
leurs parcours professionnels.
17-Lyon,
Archives des Hospices civils, R 39, délibérations
du conseil d'administration, année 1837, p. 239.
18-Ibid.
19-Ibid.
20-Ibid.,
R 40, délibérations du conseil d'administration, année
1838, p. 64.
21-Lyon, Archives
municipales, 3 S 733.
22-Lyon,
Archives des Hospices civils, R 40, délibérations
du conseil d'administration, année 1838, p. 187.
23-Ibid.,
R 42, année 1839, p. 52.
24-Ibid.,
p. 54.
25-Ibid.,
R 41, année 1839, p. 15 ; R 42, année 1840, p. 245
; R 55, année 1855, p. 179 ; R 76, année 1876, p.
28.
26-Guides
indicateurs de Lyon, années 1835, 1858, 1860, 1861, 1862,
1864, 1872, 1876.
27-Lyon,
Archives des Hospices civils, Versement du service des Domaines,
à la date du 19 novembre 1990.
28-Le
Salut Public, 18 novembre 1876.
29-Revue
du Lyonnais, t. 24, année 1846, p. 84.
30-Lyon,
Archives municipales, 322 Wp, non classé, 4e article, "
Nomenclature des principaux travaux de topographie, géodésie
et gravure faits par MMrs Dignoscyo et Rembielinski, depuis l'année
1818 jusqu'à ce jour, pour la Ville de Lyon, et les administrations
publiques ", notice multigraphiée, rédigée
sans doute par Claude Joseph Dignoscyo, vers 1889.
31-W.
POIDEBARD, J. BAUDRIER, L. GALLE, op. cit., 1907, pp. 184-185, ill.
en noir.
32-Lyon,
Archives du Rhône, 3 E 12573, inventaire après décès,
acte reçu Guinand, notaire à Lyon.
33-Félix
DESVERNAY, Le Vieux Lyon à l'Exposition internationale urbaine,
1914 : description des oeuvres, objets d'art et curiosités,
notices biographiques et documents inédits, Lyon, 1915, p.
210.
34-Lyon,
Archives du Rhône, 3 E 12573, inventaire après décès,
acte reçu Guinand, notaire à Lyon.
35-Lyon,
Archives des Hospices civils, R 56, délibérations
du conseil d'administration, année 1856, p. 116.
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