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Le continuateur :
Claude Joseph Dignoscyo
Un
ingénieur civil autoproclamé
Claude Dignoscyo
est mentionné pour la première fois, en tant que professionnel,
dans l'Indicateur de Lyon de 1858. Fils de Laurent Dignoscyo,
et né à Lyon en 1825, il est alors âgé
de trente-trois ans. L'indicateur lyonnais lui donne le titre d'ingénieur.
Il habite chez ses parents, au n° 30 du quai de la Charité.
Cette situation
dure jusqu'en 1862 environ, date à laquelle il quitte le
domicile paternel. Entre temps, il adopte l'appellation professionnelle
d'ingénieur civil, titre qu'il conservera durant toute
sa carrière, en le faisant parfois alterner avec celui d'ingénieur
architecte. Cependant, il ne figure ni sur la liste des Ingénieurs
Civils de France, ni sur celle des anciens élèves
de l’École des Ponts et Chaussées(36).
Tout porte à croire que, comme nombre de ses contemporains,
il a adopté cette appellation professionnelle - du reste
non protégée - sans posséder de formation
scientifique supérieure. Plus vraisemblablement, il est redevable
à son père, Laurent Dignoscyo, de l'enseignement,
par la pratique, des bases de son futur métier, la cartographie.
Il l'exercera, du reste, avec talent, et sa réussite professionnelle
sera à la hauteur de l'enseignement de son père, dont
il sera le digne continuateur.
La seule trace,
retrouvée jusqu'à maintenant, de son activité
d'ingénieur, dans une autre discipline que la cartographie,
est un mémoire qu'il a rédigé et signé
en 1859, pour certifier les mérites d'une pompe hydraulique
d'un modèle inédit, inventée par un certain
Commandeur, par ailleurs fabricant lyonnais de châles. Celui-ci
avait, quelque temps auparavant, déposé deux brevets
d'appareils utilisant le mouvement perpétuel ! La description
de sa pompe, telle qu'elle est donnée par Claude Dignoscyo,
laisse entrevoir que cette autre invention était aussi fantaisiste.
La certification hasardeuse de Claude Dignoscyo
dans son mémoire, formulée du reste en termes plus
littéraires que scientifiques, ne permet pas de déceler,
chez lui, la trace d'une quelconque formation technique acquise
sur les bancs d'une école d'ingénieurs(37).
La
maîtrise d'un métier
Vers
1862, Claude Dignoscyo quitte le quai de la Charité, où
il était hébergé par ses parents, pour s'installer
place d'Ainay, au n° 1, pendant environ deux ans, puis rue Terme,
au n° 1, où il demeure jusqu'en 1870(38).
Il épouse en 1869 Catherine Gonthier, domiciliée
aussi à la même adresse, rue Terme. Les parents Dignoscyo
n'assistent pas à son mariage, se contentant de faire enregistrer
leur consentement devant notaire. Peut-être
n'étaient-ils pas entièrement favorables à
cette union, et rêvaient-ils, pour leur fils, d'une alliance
plus prestigieuse (39)? L'année
suivante, Claude Dignoscyo déménage de nouveau pour
s'installer successivement : 18, rue des Remparts d'Ainay,
de 1870 à 1876 ; 84, rue de la Charité,
de 1876 à 1880 ; et enfin 8, cours Lafayette, de 1880
à 1897, date de son décès(40).
Ces domiciles
successifs servent à la fois d'habitation personnelle et
de local professionnel. En effet, il exerce son métier de
cartographe en travailleur indépendant. Ainsi qu'il le précise
dans les indicateurs de Lyon, il se tient à la disposition
de ses clients, à son cabinet, de midi à deux heures.
L'adresse de son cabinet est également celle de son domicile.
Les premières traces de son activité de cartographe
indépendant se situent en 1854-1856. Deux exemples en
témoignent :
En 1854 ou 1855,
il est chargé, par l'ingénieur en chef de la ville
de Lyon, de dresser le plan, au 1:5000e, d'une partie
du 3e arrondissement de Lyon, en y indiquant le futur tracé
du cours de Brosses, notre actuel cours Gambetta. On aura reconnu
le commanditaire, Gustave Bonnet, nouvellement nommé,
en 1854, au poste d'ingénieur en chef de la Ville. Le plan
est rapidement exécuté, puisqu'il est disponible en
1855. Les indications qu'il comporte sont explicites : Il a
été levé et dessiné par J.C.J. Dignoscyo
fils, chargé du levé général du 3e arrondissement.
Ainsi, dès son arrivée à Lyon, Gustave Bonnet
confie à Claude Dignoscyo une mission importante, qui évoluera
par la suite vers celle, plus générale, de réaliser
progressivement un grand plan de Lyon au 1:500e et au
1:2000e. Le levé général du 3e
arrondissement en constitue la première étape. Le
prestige de Laurent Dignoscyo n'est probablement pas étranger
à cette décision : Gustave Bonnet connaît
et apprécie les oeuvres de Laurent Dignoscyo, et il exprime
à plusieurs reprises son opinion à ce sujet dans sa
correspondance. De plus, il doit bien se rendre compte que la documentation
cartographique amassée par Laurent Dignoscyo, sur les quartiers
de la rive gauche du Rhône, peut être mise à
la disposition de son fils, lui permettant ainsi de travailler rapidement,
et d'atteindre un niveau de qualité difficile à égaler.
Deuxième
exemple : L'année suivante, en 1856, paraît un
canevas de triangulation de la ville de Lyon, à l'échelle
du 1:10 000e. Il est dit dressé par M.M.
de Dignoscyo père et fils, gravé par Lemaitre, et
édité par l'imprimerie Louis Antoine à Paris.
Il est par ailleurs publié sous l'en-tête explicite
du Service Municipal de la Ville de Lyon. De toute évidence,
c'est également une commande de Gustave Bonnet. Le fait qu'il
soit gravé suppose qu'il était destiné à
être diffusé à plusieurs exécutants travaillant
sur le terrain aux opérations du levé général
du troisième arrondissement de la ville de Lyon. La triangulation
a certainement été réalisée, pour la
majeure partie, par Claude Dignoscyo, car Laurent, compte tenu de
ses occupations aux Hospices, n'avait pas la possibilité
d'y consacrer le temps nécessaire. Le plan précise
que la triangulation a été commencée le
1° août 1855, est s'est terminée en 1856.
À partir
de cette époque, la stature professionnelle de Claude Dignoscyo
s'impose dans le milieu de la cartographie lyonnaise. Il maîtrise
avec talent les techniques de levé des plans et de leur dessin.
Il généralise l'emploi de la particule et de ses deux
premiers prénoms. Claude Dignoscyo devient ainsi Claude
Joseph de Dignoscyo, ou de Dignoscyo fils. Les commandes affluent.
Le service municipal de Lyon est probablement le plus important
client, mais pas le seul. Les productions de C.J. de Dignoscyo se
nomment : plan du parc de la Tête-d’Or, cartes des cours
du Rhône et de la Saône, et surtout plan général
de la ville de Lyon en six feuilles, au 1:5000e (planche
), l'échelle même du plan des Brotteaux de 1839, de
Laurent Dignoscyo.
La position
sociale de C.J. de Dignoscyo suit l'évolution de sa position
professionnelle. Voici les conclusions d'une enquête de police
effectuée en 1872 : " Concernant la moralité
et les antécédents de Dignoscyo Joseph, ingénieur
civil, domicilié depuis un an rue des Remparts d'Ainay, au
n° 18, tous les renseignements recueillis sont en sa faveur. Il
jouit d'une bonne réputation et probité. C'est un
homme qui tient un certain rang, ne fréquente
que des gens comme il faut, et, dit-on, possède un certain
avoir. "(41)
Il est
conscient de ses devoirs de famille : à la mort de son
père, en 1876, sa mère vient habiter chez lui, au
n° 84 de la rue de la Charité. Après la mort de son
beau-frère, Eugène Rembielinski, en 1880, il
recueille sa soeur, Marie Agricole, et son neveu,
Jules Rembielinski. Il prend ce dernier dans son cabinet, et en
fait son collaborateur. C'est probablement pour pouvoir loger tout
ce monde qu'il quitte la rue de la Charité pour le cours
Lafayette(42). Il perd successivement sa
mère, en 1881, et son épouse, en 1896.
Il décède un an après elle, en 1897, à
l'âge de soixante-douze ans. Comme il n'a pas eu d'enfant,
le patronyme Dignoscyo s'éteint avec lui(43).
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Tableau
n° 3 : généalogie simplifiée de
la famille Rembielinski
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L'entrepreneur :
Eugène Rembielinski
La
grande émigration polonaise de 1832
Il est des circonstances
où la petite histoire rencontre la grande. En marge des biographies
de quatre cartographes lyonnais, la grande histoire se manifeste
ici par un épisode de l'histoire franco-polonaise du XIXesiècle,
la grande émigration polonaise de 1832, conséquence
indirecte de la révolution française de Juillet 1830,
dite les Trois Glorieuses. Résumons
les faits(44) :
La révolution
de Juillet suscite, un peu partout en Europe, de grands espoirs
parmi les mouvements nationaux et libéraux. En novembre 1830,
une insurrection éclate en Pologne. Elle est appuyée
par l'Armée, et a pour objet, pour les Polonais, de se débarrasser
complètement de la tutelle russe. Un gouvernement national
se constitue à Varsovie, mais dix mois de lutte aboutissent
à l'échec de l'insurrection. La capitulation de Varsovie
a lieu le 8 septembre 1831. Une sévère répression
s'ensuit, entraînant la suppression du peu d'autonomie dont
jouissait la Pologne, qui devient alors une simple province russe.
Les insurgés sont priés de quitter le territoire polonais.
Cet épisode tragique de l'histoire polonaise est désigné
en Pologne sous le nom de La Grande Émigration.
C'est en effet
la plus grande partie de l'élite militaire et intellectuelle
qui se réfugie dans les pays d'accueil. Aux militaires, s'étaient
joints les étudiants, qui avaient été enrôlés,
selon leur âge et leurs capacités, comme cadets - nous
dirions aspirants - ou comme officiers. Près de dix
mille d'entre eux choisissent la France. Favorablement accueillis
par la population française, les émigrés polonais
sont regardés avec méfiance par le gouvernement de
Louis Philippe. Pour Casimir Périer et ses successeurs, la
préoccupation principale, c'est " l'ordre d'abord ",
et les polonais sont censés représenter un risque
révolutionnaire. Paris leur est interdit, et ils sont répartis
dans divers casernements en province, comme Strasbourg, Bourges,
Besançon, Rouen, Caen, etc, de manière à constituer
des regroupements dispersés, à effectifs réduits,
faciles à maîtriser le cas échéant.
Et c'est ainsi
qu'à Caen, en 1832, on rencontre deux émigrés
polonais, deux frères, du nom de Jules
Romain et Eugène Napoléon Rembielinski(45).
Deux
membres de la vieille noblesse polonaise
Les deux frères
sont officiers, même s'ils ne sont peut-être que des
officiers de circonstance : Jules Romain a vingt-neuf ans,
il est capitaine de cavalerie ; Eugène Napoléon
a dix-huit ans, il est sous-lieutenant d'infanterie. Ils appartiennent
à une vieille famille de la noblesse polonaise, qui arbore
un blason connu, désigné sous le nom de Lubicz,
et partagé, comme le veut la coutume en Pologne, par
plusieurs familles faisant partie du même clan (fig. 3).
Le nom de Rembielinski
tient son origine de celui de la localité de Remblin,
proche de Varsovie, qui était peut-être la propriété
première de la famille. En effet, les premiers Rembielinski
connus sont d'abord des propriétaires terriens. Dans les
dictionnaires de la noblesse polonaise, le premier porteur du nom,
Christophe Rembielinski, apparaît
au début du XVIe siècle, classé
dans cette catégorie(46).
La généalogie
de la famille Rembielinski est résumée dans le tableau
n° 3. À la suite de Christophe Rembielinski, on trouve une
lignée de hobereaux, qui agrandissent leurs domaines, en
acquièrent plusieurs autres, et parfois en reçoivent
du roi lui-même, à titre de récompense pour
services rendus. En effet, à partir du XVIIIe
siècle, ils fréquentent l'entourage du pouvoir, accédant
souvent à des fonctions officielles ou politiques. L'un des
représentants les plus significatifs de la position de cette
famille est Stanislas Auguste Rembielinski, secrétaire
du cabinet du roi, député et secrétaire de
la Diète dans les années 1760-1780.
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Fig.
3. Blason Lubicz porté par la famille Rembielinski
(source : Armorial polonais, Bibliothèque Albi
Corvi, Château-Thierry, 1988) : d'azur à
un fer à cheval versé d'argent, sommé
de la croix pattée d'argent et à la même
croix , en coeur. L'écu timbré d'un heaume couvert
d'une couronne et cimé de trois plumes d'autruche au
naturel. Reprod. 5 Ph 35673.
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Mais cette famille
ne comporte pas que des propriétaires terriens ou des fonctionnaires.
Au XIXe siècle, un de ses membres s'illustre dans
le monde musical : Alexandre Rembielinski est un pianiste
réputé, ami de Frédéric Chopin, qui
éprouve pour lui une grande admiration, ainsi qu'en témoigne
sa correspondance. Il réside, de 1819 à 1825, à
Paris, où il donne plusieurs concerts(47).
Son exemple est suivi par Léon Rembielinski, le fils
aîné de l'émigré polonais Eugène
Napoléon Rembielinski. Léon, né à Caen
en 1836, fait toute sa carrière à Paris. Élève
d'Halévy au Conservatoire, il obtient successivement le premier
prix de piano et le premier prix d'harmonie. En 1880, il est maître
de chapelle à l'église Saint-Louis-d'Antin.
Dans certaines biographies, il est cité comme le neveu d'Alexandre,
bien que leur parenté paraisse un peu plus éloignée(48).
Le père
des émigrés polonais de 1832, Jan Rembielinski,
est burgrave - c’est-à-dire seigneur - d'Ogrodzienice,
localité proche de Varsovie. Il est topographe militaire,
comme l'indique le dictionnaire des cartographes polonais, qui précise
en outre qu'il a participé, à partir de 1774, à
l'établissement des cartes relatives à
la démarcation entre la Pologne et la Russie(49).
Il a probablement tenu à ce que ses fils, Jules Romain et
Eugène Napoléon, fassent de solides études
dans cette discipline, puisque tous deux auront l'occasion, en France,
d'exploiter leurs talents de cartographes.
Débuts
des frères Rembielinski en terre française
Les deux frères
arrivent en France en février 1832. Ils sont tout d'abord
hébergés à Besançon, dans un dépôt
affecté aux émigrés polonais. Ils y séjournent
jusqu'au 9 mai 1832, date à laquelle ils sont dirigés
sur la ville de Caen. Soixante ressortissants polonais, environ,
séjournent à cette époque dans cette ville,
dans les mêmes conditions de réfugiés politiques.
L'administration française leur alloue des subsides qui leur
permettent de vivre, et ils peuvent habiter en ville.
Pour les frères
Rembielinski, la France n'est pas une terre complètement
inconnue. Le musicien Alexandre Rembielinski a vécu récemment
à Paris, où il a passé sept ans, et il a certainement
laissé des amitiés dans les cercles polonais de la
capitale. D'autres membres de la grande famille Rembielinski sont
peut-être également installés à Paris,
puisque, par exemple, quelques années plus tard, on peut
y noter la présence d'un autre Alexandre Rembielinski, cousin
germain du musicien, et de son épouse,
Pélagie Zamoyska. Ils habitent alors avenue Matignon(50).
La famille Zamoyski
est une des très grandes familles de la noblesse polonaise.
Le comte Zamoyski possède à Varsovie un hôtel
particulier, le " Palais bleu ", où se tient
le salon le plus animé de la ville. Frédéric
Chopin et Alexandre Rembielinski y ont donné plusieurs récitals.
Un autre membre de cette illustre famille, le général
Ladislas Zamoyski, compromis dans l'insurrection
polonaise de 1831, est alors réfugié à Paris
en 1832(51). Ce faisceau vraisemblable
de relations explique peut-être que, dès leur arrivée
à Caen, les deux frères sollicitent des autorisations
de séjour à Paris sous divers prétextes :
Jules Romain désire suivre des cours de perfectionnement
en musique (le souvenir d'Alexandre y est-il pour quelque chose ?),
et Eugène Napoléon des cours de dessin.
Contrairement
à Jules Romain, qui ne paraît pas avoir trouvé
de travail à Caen, son frère ne reste inactif que
durant une année, puisqu'il entre, en 1833, au service du
cadastre du département du Calvados. Il faut croire que ses
dons artistiques sont réels et reconnus, puisque, âgé
de seulement dix-neuf ans, on lui confie la gravure de l'atlas du
département en trente-quatre feuilles !
Il en profite
pour se marier. Il épouse en 1835, à Caen, Amanda
Philippe, dont le père est établi marchand cartier
dans la ville. À cette occasion, il se vieillit de deux ans,
déclarant être né en 1812,
alors que la date réelle est 1814(52) !
Un enfant naît de cette union, en 1836,
Léon Rembielinski, le futur musicien(53).
Enfin, en 1837,
les deux frères sont autorisés à quitter Caen.
Ils partent pour Paris, s'y installent et, probablement influencés
par la réussite professionnelle d'Eugène Napoléon,
décident de faire tous deux carrière dans la cartographie.
Jules
Romain Rembielinski, dessinateur des Ponts et Chaussées
Arrivé
à Paris avec son frère, Jules Romain se loge rue de
Sèvres ; il y demeure environ deux ans. Il a alors renoncé
à ses ambitions musicales, et embrasse la fonction publique,
mettant à profit ses capacités de dessinateur en cartographie.
De 1837 à 1841, on le trouve, en effet, attaché au
service municipal de Paris, où il est affecté à
la Conservation du plan de la ville. En 1841, il devient employé
titulaire au ministère des Travaux Publics, plus précisément
au Dépôt des cartes et plans. Il y fera la plus
grande partie de sa carrière pendant près de vingt
ans. En 1848, ses appointements se montent à quinze cents
francs par an.
Deux ans après
son installation à Paris, en 1839, il épouse Martina
de Lauzurica, veuve de François Juste Hugo, oncle de Victor
Hugo. Celui-ci est témoin à son mariage. Jules
Romain devient ainsi l'oncle par alliance du célèbre
écrivain(54). En 1845, il demande
sa naturalisation. Sa première demande est appuyée
par Deschamps, conservateur du plan de Paris à la préfecture
de la Seine. En 1847, une deuxième demande est apostillée
par Victor Hugo (fig. 4). Grâce à cette prestigieuse
recommandation, Jules Romain obtient rapidement la nationalité
française en 1848.
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Fig.
4. Apostille de Victor Hugo à la demande de naturalisation
de Jules Romain Rembielinski (Paris, Archives nationales,
BB11 536 (5679X4).
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Après
la première résidence de la rue de Sèvres,
ses domiciles parisiens sont successivement : rue du Cherche
Midi, en 1839 ; rue de Bourgogne, en 1848 et 1854 ; rue
Grenelle, Saint-Germain, en 1855 et 1864 ;
rue du Bac, en 1874(55). Son épouse
décède en 1869. À cette date, il a quitté
le ministère des Travaux publics. Il reste néanmoins
dans la fonction publique, puisqu'on le trouve successivement au
ministère de l'Agriculture, puis au ministère
du Commerce. Il est décoré de l'ordre de Charles III
d'Espagne, pays natal de son épouse ; il porte cette
décoration en 1864(56). Il décède
lui-même en 1874, à l'âge de soixante-douze ans,
à Aoste, en Italie. Il repose, avec sa femme, dans
une tombe du cimetière Montparnasse. Il est mort sans enfant(57).
Son activité
de dessinateur cartographe est importante. On retrouve de lui de
nombreux plans de ville, comme Bordeaux, Antibes, Ajaccio,
etc, établis sous l'égide du dépôt des
cartes et plans des Ponts et Chaussées.
Il ne semble pas avoir oeuvré dans la région lyonnaise(58).
Le
graveur Eugène Rembielinski devient ingénieur géographe
La carrière
parisienne d'Eugène Rembielinski, qui abandonne, au moment
où il s'installe dans la capitale, son second prénom
- Napoléon -, débute comme celle de son
frère, Jules Romain, dans la fonction publique. Il se loge
dans le même quartier que lui, rue des Saints-Pères.
La même année, en 1837, naît son deuxième
enfant, une fille, prénommée Amélie Anaïs(59).
En 1838, il
est embauché au ministère de la Guerre, où
il est affecté au Dépôt des Cartes, comme
dessinateur graveur. Il y travaille à la publication de la
grande carte de France, réalisée par ce ministère.
Il est considéré par son supérieur hiérarchique,
le commandant Blondet, directeur du Dépôt de la Guerre,
comme " un dessinateur et graveur topographe
d'un talent assez remarquable "(60).
C'est ce talent qui lui permettra également, de 1837 à
1846, d'être retenu par la Bibliothèque Royale
- notre Bibliothèque nationale -, pour établir
une collection de fac-similés de cartes anciennes, notamment
celles de l'antiquité grecque et latine, sous les directions
successives de Champollion-Figeac, Letronne, et Jomard.
En 1841, se
produit un événement qui va réorienter sa carrière :
Il se voit confier, par le préfet du Rhône et par le
conseil général, la réalisation progressive
de la carte du département du Rhône, à
raison d'une feuille par canton. On peut supposer que la qualité
d'un travail similaire pour le département du Calvados, réalisé
de 1833 à 1841, a pu influencer le choix des commanditaires.
Mais l'originalité
de cette commande, c'est que le client - le département
du Rhône - ne s'adresse pas à lui comme à
un graveur chargé d'établir la matrice des plans dressés
par d'autres, mais comme à un maître d'oeuvre prenant
la responsabilité de l'ensemble des opérations d'établissement
des cartes, depuis le levé des plans jusqu'à leur
édition. À charge pour lui de rassembler et d'animer
les moyens nécessaires pour mener à bien une oeuvre
complètement achevée.
Eugène
Rembielinski devient alors entrepreneur en cartographie. Il prend
le titre d'ingénieur géographe, qu'il conservera
pendant toute sa carrière, sans toutefois renier celui de
graveur, qui reste son métier de base. En effet, c'est à
cette époque qu'il crée, à Paris, un atelier
de lithographie, que le commandant Blondet, précité,
désigne sous le terme " d'établissement de
gravure sur pierre ", susceptible de répondre à
la demande de clients privés.
Eugène
Rembielinski a donc, jusqu'en 1842, plusieurs activités distinctes :
une activité de salarié, au ministère de la
Guerre ; une activité de dessinateur graveur, pour la
Bibliothèque nationale ; une activité d'entrepreneur,
pour son propre compte.
Cette activité
débordante, et cette réussite prometteuse, suscitèrent-elles
des jalousies ? Toujours est-il qu'en 1841, le ministère
de la Guerre licencie Eugène Rembielinski pour faute professionnelle.
Motif invoqué par le commandant Blondet : pour " améliorer
un travail dont il était entrepreneur ", lire :
la carte du département du Rhône, il a utilisé,
sans autorisation préalable, une carte
appartenant au ministère de la Guerre(61).
L'importance de la faute a vraisemblablement été grossie.
Plus tard, en 1850, il sera en effet réintégré
dans ses fonctions au ministère de la Guerre, grâce,
il est vrai, à l'intervention personnelle du prince Napoléon
Jérôme. Et cet incident, loin de nuire à la
progression de sa carrière, le met en demeure de s'impliquer
en totalité dans sa nouvelle activité d'entrepreneur.
Dignoscyo-Rembielinski :
une fructueuse collaboration
Pour exécuter
la commande de la carte du département du Rhône, Eugène
Rembielinski doit se rendre fréquemment à Lyon et
dans la région lyonnaise. Il y est alors hébergé
par Laurent Dignoscyo, qui l'accueille dans son
appartement du quai de la Charité(62).
Les deux hommes sympathisent certainement. Ils sont tous deux travailleurs,
talentueux et ambitieux.
L'épouse
d'Eugène Rembielinski, Amanda Philippe,
décède en 1844, âgée de vingt-huit ans(63).
Eugène l'enterre dans un caveau qu'il fait édifier
au cimetière Montmartre. Il y fait graver, à sa mémoire,
cette épitaphe(64) :
Ange
de bonté et de douceur,
Tu
vécus trop pour la douleur,
Trop
peu pour ton mari,
Tes
deux enfants et tes amis.
En
1845, à trente-et-un ans, il se remarie avec la fille de
Laurent Dignoscyo, Marie Agricole, qui a alors dix-huit ans(65).
Un fils leur naît l'année suivante, Jules Louis
Henri, qui deviendra cartographe, comme son père, son
oncle et son grand-père.
L'idée
d'une collaboration entre Laurent Dignoscyo et Eugène Rembielinski
paraît naturelle, tellement ils sont complémentaires :
Laurent n'est pas graveur. Tout au plus a-t-il
recours à l'autographie(66) pour
diffuser son dessin de la façade de l'Hôtel-Dieu en
1838. Eugène ne connaît pas, ou mal, Lyon et sa région.
Dans ce domaine, en revanche, Laurent a réuni une documentation
cartographique de premier ordre. De plus, il est honorablement connu
et apprécié à Lyon, où les portes lui
sont grandes ouvertes.
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Fig.
5. Spécimen de gravure sur pierre soumis par Eugène
Rembielinski à G. Bonnet en juin 1865 (Lyon, Archives
municipales, 925 Wp 249). Reprod. 5 Ph 35579.
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La première
collaboration entre les deux hommes se concrétise par l'édition,
en 1847, d'un plan de Lyon et de ses environs au 1:10 000e
(planche 19.). Laurent s'est chargé du levé et du
dessin, et Eugène de la gravure sur pierre. Le plan est édité
sous l'administration et avec l'approbation de M. Jaÿr,
pair de France, préfet du Rhône, présentement
ministre des Travaux Publics. C'est un succès. L'échelle
choisie est agréable, et le champ recouvert déborde
de la simple agglomération urbaine afin de pouvoir visualiser
les communes environnantes, comme Sainte-Foy ou Caluire. Le plan
est mis à jour et réédité plusieurs
fois jusqu'en 1857, sous les mêmes signatures. Une édition
nouvelle paraît ensuite en 1863, mais cette fois Claude
Joseph Dignoscyo a pris la place de son père dans la
collaboration Dignoscyo-Rembielinski. En un an et demi, huit cents
exemplaires du plan sont vendus, au prix de six francs la feuille(67).
Au cours des
années suivantes, la collaboration entre les deux beaux-frères
se poursuit, avec notamment :
- les cartes
du cours du Rhône et de la Saône, en 1859 et 1860, travail
considérable composé de plus d'une centaine de feuilles
au 1:10 000e.
- la carte de
Lyon et de ses environs au 1:40 000e, publiée
en 1869. Son originalité est de représenter la grande
banlieue lyonnaise, de Trévoux à Vernaison.
L'histoire de
la gestation de cette carte est significative des capacités
commerciales et techniques d'Eugène Rembielinski. En 1864,
l'ingénieur en chef du service municipal de Lyon, Gustave
Bonnet, passe commande à Laurent Dignoscyo, " agissant
en son nom personnel ", et moyennant un prix forfaitaire
de deux mille francs, d'une carte des environs de Lyon au 1:40 000e(68).
En réalité, cette carte est réalisée
par Claude Joseph. Au début de l'année 1865, elle
est disponible sous la forme d'un dessin sur calque remis à
Gustave Bonnet. Eugène Rembielinski lui propose alors, en
juin 1865, de la reproduire en lithographie : " Ce
plan est magnifique et mérite d'être reproduit magnifiquement
par la gravure ", lui écrit-il. Il propose à
Gustave Bonnet deux " systèmes " de reproduction
lithographique, l'un en plusieurs couleurs, et l'autre en noir,
mais " artistique de la plus grande perfection ".
Il lui soumet les spécimens correspondants : Le deuxième
(fig. 5) " est gravé sur pierre avec une perfection
difficile à atteindre, même sur cuivre ou sur acier ".
Il indique à Gustave Bonnet qu'il a l'intention, s'il réalise
cette lithographie, de la présenter " à la
grande exposition de 1867, pour emporter la médaille d'honneur. "
" L'honneur, lui écrit-il, reviendrait d'abord
à vous comme directeur de l'Administration, et à moi
comme artiste ". Il rappelle, sans fausse modestie, sa
qualité de graveur topographe : " Il est impossible
de faire graver le plan des environs de Lyon sans montagnes. Pour
faire ces montagnes, personne au monde ne s'est livré autant
que moi aux études topographiques auxquelles j'ai consacré
24 ans de ma vie ". Il met l'accent sur la documentation
cartographique dont il dispose : " M'étant
occupé des cartes du département du Rhône pendant
15 ans , j'ai réuni des matériaux précieux
pour faire la topographie de Lyon et de ses environs ".
Mais Gustave Bonnet hésite et semble préférer
la gravure sur métal. Eugène Rembielinski présente
divers arguments pour le convaincre : " Avec la gravure
sur pierre, les corrections deviennent imperceptibles, et peuvent
se faire parfaitement ". Et surtout : " Si
vous faites graver ce plan à Lyon, on n'arrivera jamais à
faire la topographie, travail qu'il est impossible de ne pas indiquer
dans un pays fortement accidenté comme Lyon. [...] Quelque
habile que soit l'artiste, il ne pourra faire l'impossible ;
le travail d'une carte est une spécialité difficile,
même pour ceux qui s'en occupent constamment ; elle est
impossible pour le plus habile graveur dans un genre différent
de celui de la carte topographique ". Ces arguments semblent
convaincre Gustave Bonnet, qui lui passe commande en août
1865. Eugène Rembielinski se charge personnellement de la
gravure, " dans sa maison de campagne du Raincy ".
En effet, compte tenu de la délicatesse du travail à
réaliser, il ne veut pas le confier à ses collaborateurs.
L'existence
d'un " cabinet " de cartographie dirigé par Eugène
Rembielinski à Paris est ainsi bien confirmée. Il
n'a pas implanté à Lyon son équivalent. Dans
cette ville, Claude Joseph Dignoscyo dirige également
un cabinet de cartographie, mais celui-ci ne réalise pas
la gravure. Eugène Rembielinski parle, en effet, à
cette époque, d'un " employé très intelligent
qui a travaillé chez mon beau-frère ".
Cependant, l'avancement
du travail ne permet pas de présenter la carte à l'exposition
de 1867. Elle ne sera finalement terminée qu'en 1869 sous
la signature des deux beaux-frères.
|
Fig.
6. Apostille de Louis-Napoléon Bonaparte à la
demande de naturalisation de Eugène Napoléon
Rembielinski (Paris, Archives nationales, BB11 539(5418X4)).
|
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Fig.
7. Signature maçonnique de Joseph Dignoscyo (Aix-en-Provence,
Archives municipales, État-civil, naissance, 7 brumaire
an IV). Cliché Archives municipales d’Aix-en-Provence.
|
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Fig.
8. Signature maçonnique de Laurent Dignoscyo (Lyon,
Archives municipales, 2 E 197*, acte n° 944, mariage, 15 novembre
1821). Reprod. 5 Ph 35550.
|
 |
Un
parcours professionnel exemplaire
À cette
époque, Eugène Rembielinski peut être fier de
l'évolution de sa carrière. Ses cartes du département
du Rhône ont un grand succès. On lui en commande successivement
plusieurs réductions, à différentes échelles.
L’ancien maire de la Guillotière et conseiller général
du Rhône, Clément Reyre, peut déclarer en 1851 :
" Il m'appartient [...] de rendre
hommage à un beau monument géographique que M. Rembielinski
a élevé par l'exécution de la carte en vingt-trois
feuilles du département du Rhône "(69).
Cette référence de premier ordre a de nombreuses retombées :
Les conseils généraux de l'Ain, de la Saône-et-Loire,
de la Haute-Vienne, etc., lui passent commande de travaux similaires.
La librairie
Thibaudier et Boin, rue de l'Impératrice à Lyon,
se dit " propriétaire éditeur de la carte
du département du Rhône, par M. Rembielinski ".
Elle passe régulièrement des placards
publicitaires dans le Guide Indicateur de Lyon(70).
Eugène
Rembielinski se partage entre Paris et Lyon, mais son atelier de
lithographie est situé à Paris, où il a souvent
deux adresses, l'une pour son domicile personnel, l'autre pour son
cabinet. Ses domiciles successifs ont changé, depuis sa première
installation en 1837, rue des Saints-Pères. Il est signalé
notamment : rue Castiglione, en 1841, puis rue Tronchet, en
1842 ; avenue Marigny, de 1843 à 1845 ; rue de
Bourgogne, à quelques pas du domicile de son frère,
Jules Romain, de 1846 à 1848 ; rue Saint-Lazare, en
1848, puis avenue Matignon, en 1857 ; rue de Laborde, de 1848
à 1865 ; au Raincy, près de Paris,
où il a sa maison de campagne de 1861 à 1873 (il conserve
son domicile parisien de la rue de Laborde) ; rue Corneille ;
rue Linné, de 1870 à 1880(71).
Il demande sa
naturalisation en 1847, deux ans après son frère.
Mais il mettra plus longtemps que lui à l'obtenir, seulement
en 1866, alors que Jules Romain acquiert la citoyenneté française
en 1848, grâce, il est vrai, à l'efficace intervention
de Victor Hugo. Ce ne sont pourtant pas les appuis qui lui
manquent. Ses demandes successives sont épaulées par
Deschamps, conservateur du plan de Paris à la préfecture
de la Seine, Terme, maire de Lyon, député du Rhône,
Jomard, membre de l'Institut, Després, député
du Rhône, Reyre, secrétaire général de
la préfecture du Rhône. Mais ces appuis ne produisent
aucun effet. Enfin, Napoléon Bonaparte, lui-même,
apostille une de ses demandes, en 1853 (fig. 6),
en recommandant " son protégé, auquel il s'intéresse
particulièrement "(72) !
Et toujours sans résultat ! Il faut croire que la recommandation
de Napoléon III, pourtant au sommet de l’État, ne
vaut pas celle de Victor Hugo, ou bien que la force d'inertie de
l’administration est plus efficace que le pouvoir, sous le Second
Empire comme à d'autres périodes.
On voit par
là que le réseau de relations d'Eugène Rembielinski
est particulièrement important. Il faut y rajouter le cercle
des polonais de Paris : En 1857, Eugène assiste au baptême
de Ladislas, fils de ses cousins, le couple Alexandre Rembielinski-Pélagie
Zamoyska. Il est, de plus, parrain du nouveau-né, de
même que le général comte Zamoyski, dont
il a été fait mention précédemment.
Celui-ci est alors un des principaux dignitaires de
la Franc-maçonnerie polonaise de Paris, de la tendance conservatrice(73).
À rapprocher du fait que Laurent Dignoscyo fait également
partie de la Franc-maçonnerie, ainsi que son père,
Joseph, comme on peut le voir sur leurs signatures,
typiquement maçonniques(74) - des
points encadrés par deux traits - (fig. 7-8).
En 1853, alors
qu'Eugène Rembielinski a retrouvé son poste de dessinateur
au ministère de la Guerre, un rapport de la préfecture
de Police précise sa situation financière :
" Son
oeuvre pour le département du Rhône lui a été
payée, dit-on, 50.000 francs. Il y a consacré
douze années de soins. On assure qu'il est sur le
point d'entreprendre pareil travail pour les départements
de l'Ain et de la Saône-et-Loire. Il est attaché
au Département de la Guerre, aux appointements de
1.800 F. par an.
Il
paraît certain que ses travaux ordinaires lui rapportent
de 4 à 5.000 francs par an "(75)
.
Aux environs
de 1860, il peut acquérir deux propriétés
au Raincy, dans la banlieue est de Paris.
L'une d'elle, située allée du Jardin anglais, lui
sert de maison de campagne. Il revend ces propriétés
vers 1873(76). Il décède
en 1880. À sa mort, son épouse, Marie Agricole, est
accueillie à Lyon par son frère, Claude
Joseph Dignoscyo. Elle survit à son mari jusqu'en 1895(77).
Le tombeau du cimetière Montmartre accueille ensuite, outre
ses deux épouses et lui-même, son fils, Jules, et son
petit-fils, Arthur. Ce dernier est le fils du musicien Léon
Rembielinski(78).
Il est probable
qu'avant de mourir, Eugène Rembielinski a souhaité
passer le relais à son fils. L'inventaire de ses biens, après
son décès, précise en effet que " les
instruments, plans et objets relatifs à la profession de
graveur géographe, qui se trouvent dans
son domicile, sont la propriété de Jules Henri
Rembielinski "(79).
Le survivant :
Jules Rembielinski
Débuts
de carrière modestes
Seul enfant
du couple formé par Eugène Rembielinski et Marie
Agricole Dignoscyo, Jules Rembielinski naît à Paris
en 1846.
Il ne semble
pas avoir suivi d'études supérieures. On le trouve
constamment résidant au domicile de ses parents, et en 1872,
lors d'un dénombrement effectué au Raincy, il
est déclaré " sans profession ".
Il a alors vingt-six ans(80). En réalité,
il travaille avec son père, qui lui a appris, par la pratique,
les rudiments du métier de dessinateur graveur. Mais sa signature
n'apparaît sur aucune des oeuvres produites par l'atelier
d'Eugène Rembielinski. En 1880, son père décède,
dans son appartement de la rue Linné, à Paris, où
loge également Jules Rembielinski. Ce dernier rejoint alors,
à Lyon, son oncle, Claude Joseph Dignoscyo, qui le
prend avec lui, comme collaborateur de son cabinet lyonnais du cours
Lafayette.
Pendant la période
où il travaille avec son oncle, de 1880 à 1897, il
signe notamment avec lui la mise à jour du plan de Lyon
en six feuilles, pour l'édition de 1888.
Peu avant 1897,
Jules Rembielinski s'installe, toujours à Lyon, rue Terme,
au n° 8, où il tente de poursuivre une carrière analogue
à celles de ses prestigieux aînés. Comme l'avait
fait son oncle, il se déclare ingénieur,
ou ingénieur civil. Il use parfois du nom composé
Rembielinski-Dignoscyo(81). Il est alors
en rapport constant avec les services de la Voirie de la ville de
Lyon, qui lui confient régulièrement des travaux de
cartographie. Ce sont essentiellement des travaux d'établissement
de dessins sur calque destinés à la reproduction des
plans par la gravure, ainsi que des réductions de plans existants
à échelle différente.
Des
qualités professionnelles reconnues
Travaux
à caractère routinier, mais demandant des qualités
de minutie, de rapidité et de conscience professionnelle.
Pour ces qualités, Jules Rembielinski est en effet considéré
par les responsables de la Voirie comme un " spécialiste
expérimenté "(82).
Un conseiller municipal n'hésite pas à déclarer,
en séance, au sujet d'un travail qu'on propose de lui confier :
" M. Rembielinski possède beaucoup
de matériaux pour mener à bien ce travail ; nous
nous en sommes rendu compte. Il n'y a que M. Rembielinski qui puisse
exécuter ce travail à un aussi bas prix. Personne
ne pourrait le faire à meilleur compte "(83).
Cette position
privilégiée suscite, de la part de certains membres
du personnel de la Voirie, des réactions de jalousie et d'opposition.
Au cours d'une séance du conseil municipal, en 1889, plusieurs
conseillers municipaux s'opposent à ce qu'on lui passe commande
de travaux proposés par la Voirie. On lui reproche d'être
étranger et de ne pas payer de patente. Le maire de Lyon,
Antoine Gailleton, prend vigoureusement sa défense,
fort de l'appui des responsables de la Voirie. Finalement, les commandes
envisagées lui sont confiées(84).
Ces divers travaux
ne produisent cependant pas d'oeuvre majeure susceptible de soutenir
la comparaison avec celles de ses illustres devanciers. En revanche,
parmi les travaux qui risquent de lui échapper en 1889, figure
l'établissement d'un nouveau plan de la commune de Lyon
au 1:10 000e, pour remplacer celui qui avait
été dessiné en 1847 par son grand-père,
Laurent Dignoscyo, et dont une deuxième version était
l'oeuvre conjointe, en 1863, de son père, Eugène Rembielinski,
et de son oncle, Claude Joseph Dignoscyo. Jules Rembielinski conservait
soigneusement, dans ses archives, le manuscrit original établi
en 1847 par son grand-père. Ce document lui sert de base
pour dessiner le nouveau plan qui lui est commandé.
Dernière
oeuvre significative de la dynastie Dignoscyo-Rembielinski, puisque
la troisième édition de ce plan date de 1900, ce plan
constitue en quelque sorte un trait d'union entre Laurent Dignoscyo
et Jules Rembielinski.
Jules
Rembielinski décède à Lyon, en 1901(85).
Parmi les biens qu'il laisse, le plus important
à ses yeux semble avoir été son piano. Il le
lègue à son meilleur ami(86).
Cultivait-il des talents artistiques cachés ? Ou peut-être
était-il influencé par le souvenir des deux musiciens
de sa famille, Alexandre et Léon Rembielinski ?
36-Paris,
Archives du Comité national des ingénieurs scientifiques
de France (C.N.I.S.F.), 7, rue Lammenais, Paris 8e, Annuaires des
ingénieurs civils de France, 1850-1890. Paris Bibliothèque
de l'École nationale des Ponts et Chaussées (E.N.P.C.),
28, rue des Saints-Pères, Paris 7e, Listes des élèves
de l'École des Ponts et Chaussées, 1850-1890.
37-Paris, Bibliothèque
nationale de France, Vp 30158, DE DIGNOSCYO FILS, Récepteur
hydraulique Commandeur : rapport sur l'expérimentation de
la dite machine, 1859. Paris, Archives de l'Institut national de
la propriété industriellle, brevets Joseph Commandeur
: 1/ Brevet B 21704. 5 janvier 1855, " Moteur mécanique
à force regénératrice " ; 2/ Brevet B
29742. 15 novembre 1856, " Moteur attractionnel ".
38-Guides indicateurs
de Lyon, années 1862-1870.
39-Lyon, Archives municipales,
2 E 550*, mariage, Lyon 1er arrondissement, 4 août 1869.
40-Guides
indicateurs de Lyon, années 1870-1897.
41-Lyon,
Archives du Rhône, 4 M 293.
42-Guides
indicateurs de Lyon, années 1882-1890.
43-Lyon,
Archives municipales, 2 E 788*, décès, Lyon 2e arrondissement,
21 juillet 1881. Ibid., 2 E 1747*, décès, Lyon 3e
arrondissement, 3 février 1896. Lyon, Mairie du 1er arrondissement,
décès, 23 août 1897.
44-Alexandre
GIEYSTOR, Histoire de Pologne, Varsovie, 1971.
45-Sauf
indications contraires, les renseignements concernant les étapes
de la carrière de Jules Romain et de Napoléon Eugène
Rembielinski sont extraits de leur dossier de naturalisation respectif
(Paris, Archives nationales, BB11 536 (5679X4), dossier Jules Romain
R. Ibid., BB11 539 (5418X4), dossier Eugène Napoléon
R.
46-Sewerina
Hr URUSKIEGO et Materjalow ARCHIWALNYCH, Rodzina herbarz szlachty
polskiej [Dictionnaire de la noblesse polonaise], Varsovie, 1931.
Les renseignements généalogiques et biographiques
concernant la famille Rembielinski et son entourage sont extraits
de documents polonais que MM. Matura et Prokop, de la Bibliothèque
polonaise, 6, quai d'Orléans à Paris, ont aimablement
sélectionnés et communiqués à l'auteur.
47-B.E.
SYDOW, Correspondance de Frédéric Chopin, Paris, C.N.R.S.,
1954.
48-Jerzy
REHBINDER et Zygmunt REWKOWSKI, Polski slownik biograficzny [Dictionnaire
de biographie polonaise], Varsovie, 1988.
49-B.
OLSZEWICZ, " Wykaz polskich pracownikow na polu kartografii
" [Dictionnaire des cartographes polonais], Studia i materialy
do dziejow nauki polskiej, seria C, zeszyt 4, Varsovie, 1961.
50-
Paris, Archives de la ville de Paris, État-civil, Paris 1er
arrondissement, naissance, 26 décembre 1857.
51-Jerzy
SKOWRONEK, Cmentarz Polski w Montmorency, Varsovie, 1986, p. 240,
notice biographique sur le général Zamoyski.
52-Caen,
Archives du Calvados, 4 E 1491, mariage, Caen, 26 janvier 1835.
53-Ibid.,
4 E 1493, naissance, Caen, 18 mai 1836.
54-Paris,
Archives de la ville de Paris, État-civil, Paris 11e arrondissement,
mariage, 7 novembre 1839.
55-
Annuaires du commerce de Paris, années 1839-1874.
56-Paris,
Archives de la ville de Paris, État-civil, Paris 7e arrondissement,
décès, acte n° 277, 17 février 1869. Bobigny,
Archives de Seine-Saint-Denis, État-civil, mariage, acte
n° 37, Livry, 2 avril 1864.
57-Paris,
Archives de la ville de Paris, État-civil, table des décès
de l'enregistrement, 7 août 1874.
58-Paris,
Archives nationales, Série F14, Ponts et Chaussées,
Cartes et plans 10048 à 11084.
59-Paris,
Archives de la ville de Paris, État-civil, Paris 10e arrondissement,
naissances, 19 septembre 1837.
60-Paris,
Archives nationales, BB11 539 (5418X4), dossier de naturalisation
de Eugène Napoléon Rembielinski, lettre du ministre
de la Guerre au ministre de la Justice, en date du 14 novembre 1853.
61-
Ibid.
62-Lyon,
Archives municipales, 2 E 418*, mariage, Lyon 30 octobre 1845, acte
n° 1193.
63-Paris,
Archives de la ville de Paris, État-civil, Paris 1er arrondissement,
décès, 17 mars 1844.
64-Andrzeja
BIERNATA, Inskrypcje grobow polskich na cmentarzach w Paryzu [Inscriptions
des tombes polonaises des cimetières de Paris], Varsovie,
1986.
65-Lyon,
Archives municipales, 2 E 418*, acte n° 1193, mariage, Lyon,
30 octobre 1845.
66-Autographie
: procédé de reproduction des dessins, cartes et plans
fréquemment employé au XIXe siècle. Il consiste
à établir le dessin à reproduire sur un papier
spécial, et à le décalquer ensuite sur une
pierre lithographique. On évite ainsi l'opération
de gravure du dessin à l'envers sur la pierre. Il semble
que la qualité de la reproduction soit en général
inférieure à celle de la gravure directe sur pierre.
(Cf. Ales KREJCA, Les techniques de la gravure, Gründ, s.d.).
67-Lyon,
Archives municipales, 925 Wp 249, " carton 54, dossier 17,
pièce 7 ", lettre d'Eugène Rembielinski à
G. Bonnet, à la date du 21 juillet 1865.
68-Ibid,,
" carton 54, dossier 13, pièce 2 ", traité
entre la ville de Lyon et Laurent Dignoscyo, à la date du
15 janvier 1864.
69-Paris,
Archives nationales, BB11 539 (5418X4), dossier de naturalisation
de Eugène Napoléon Rembielinski, note du secrétaire
général de la préfecture de Police au ministre
de la Justice, 17 août 1851.
70-Guides
indicateurs de Lyon, années 1864-1871.
71-Annuaires
du commerce de Paris, années 1840-1880.
72-Paris,
Archives nationales, BB11 539 (5418X4), dossier de naturalisation
de Eugène Napoléon Rembielinski, apostille à
la requête d'E.N. Rembielinski, 11 juin 1853.
73-Paris,
Archives de la ville de Paris, État-civil, Naissances, Paris
1er arrondissement, 26 décembre 1857. Daniel LIGOU, Dictionnaire
de la Franc-Maçonnerie, Paris, Presses universitaires de
France, 1987, article " Pologne ".
74-D.
LIGOU, op. cit., 1987, article " Signatures ".
75-Paris,
Archives nationales, BB11 539 (5418X4), dossier de naturalisation
de Eugène Napoléon Rembielinski, note du préfet
de Police au garde des Sceaux, 26 novembre 1853.
76-Le
Raincy (Seine-Saint-Denis), Archives de la société
historique du Raincy, matrices cadastrales vers 1870. Les renseignements
concernant les propriétés d'Eugène Rembielinski
au Raincy ont été aimablement communiqués à
l'auteur par Mme Bougon, archiviste de la société
historique du Raincy.
77-Lyon,
Archives municipales, 2 E 1727*, acte n° 905, décès,
Lyon 3e arrondissement, 17 avril 1895.
78-Paris,
Mairie du 9e arrondissement, État-civil, acte n° 968,
décès du 12 août 1908.
79-Paris,
Archives nationales, Minutier central, étude LXXIII, article
1586, inventaire après décès d'Eugène
Rembielinski, à la date du 21 février 1880, reçu
Merlin, notaire.
80-Bobigny,
Archives de Seine-Saint-Denis, 93.102, Le Raincy, dénombrement
de 1872.
81-Guides
indicateurs de Lyon, années 1891-1901. À partir de
1880, Jules Rembielinski utilise fréquemment ses deux autres
prénoms, Louis et Henri. Son plan de 1885 (1 S 15) est signé
J.H. (Jules Henri). Les diverses pièces d'état-civil
le concernant le désignent soit par ses trois prénoms,
soit par le premier, Jules. C'est cette simplification qui est adoptée
ici.
82-Sauf
indications contraires, les renseignements concernant l'établissement
des principaux plans et cartes de Lyon levés par les Dignoscyo-Rembielinski
sont extraits d'une " Notice historique sur les plans de la
ville de Lyon ", ms., s.d. [vers 1894], rédigée
par le service municipal de la Voirie pour être présentée
à l'exposition internationale de Lyon, en 1894 (Lyon, Archives
municipales, 938 Wp non classé). On a utilisé, de
préférence, le document préparatoire à
la mise au net définitive qui est moins détaillée.
83-Conseil
municipal : procès-verbaux des séances du 8 janvier
au 30 mars, Lyon, Impr. L. Delaroche, séance du 21 février
1889, pp. 711-724.
84-Ibid.
et Conseil municipal : procès-verbaux des séances
du 2 juillet au 24 septembre 1889, Lyon, Impr. L. Delaroche, 1889,
séance du 11 juillet 1889, pp. 157-sqq.
85-Lyon,
Mairie du 1er arrondissement, État-civil, décès
à la date du 22 mai 1901.
86-Lyon,
Archives du Rhône, 52 Q 176, déclaration de succession,
fol. 117.
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