UNE DYNASTIE D'INGÉNIEURS-GÉOGRAPHES LYONNAIS AU XIXe SIÈCLE, LES DIGNOSCYO-REMBIELINSKI (2)

 

Le continuateur : Claude Joseph Dignoscyo

Un ingénieur civil autoproclamé

Claude Dignoscyo est mentionné pour la première fois, en tant que professionnel, dans l'Indicateur de Lyon de 1858. Fils de Laurent Dignoscyo, et né à Lyon en 1825, il est alors âgé de trente-trois ans. L'indicateur lyonnais lui donne le titre d'ingénieur. Il habite chez ses parents, au n° 30 du quai de la Charité.

Cette situation dure jusqu'en 1862 environ, date à laquelle il quitte le domicile paternel. Entre temps, il adopte l'appellation professionnelle d'ingénieur civil, titre qu'il conservera durant toute sa carrière, en le faisant parfois alterner avec celui d'ingénieur architecte. Cependant, il ne figure ni sur la liste des Ingénieurs Civils de France, ni sur celle des anciens élèves de l’École des Ponts et Chaussées(36). Tout porte à croire que, comme nombre de ses contemporains, il a adopté cette appellation professionnelle - du reste non protégée - sans posséder de formation scientifique supérieure. Plus vraisemblablement, il est redevable à son père, Laurent Dignoscyo, de l'enseignement, par la pratique, des bases de son futur métier, la cartographie. Il l'exercera, du reste, avec talent, et sa réussite professionnelle sera à la hauteur de l'enseignement de son père, dont il sera le digne continuateur.

La seule trace, retrouvée jusqu'à maintenant, de son activité d'ingénieur, dans une autre discipline que la cartographie, est un mémoire qu'il a rédigé et signé en 1859, pour certifier les mérites d'une pompe hydraulique d'un modèle inédit, inventée par un certain Commandeur, par ailleurs fabricant lyonnais de châles. Celui-ci avait, quelque temps auparavant, déposé deux brevets d'appareils utilisant le mouvement perpétuel ! La description de sa pompe, telle qu'elle est donnée par Claude Dignoscyo, laisse entrevoir que cette autre invention était aussi fantaisiste. La certification hasardeuse de Claude Dignoscyo dans son mémoire, formulée du reste en termes plus littéraires que scientifiques, ne permet pas de déceler, chez lui, la trace d'une quelconque formation technique acquise sur les bancs d'une école d'ingénieurs(37).

La maîtrise d'un métier

Vers 1862, Claude Dignoscyo quitte le quai de la Charité, où il était hébergé par ses parents, pour s'installer place d'Ainay, au n° 1, pendant environ deux ans, puis rue Terme, au n° 1, où il demeure jusqu'en 1870(38). Il épouse en 1869 Catherine Gonthier, domiciliée aussi à la même adresse, rue Terme. Les parents Dignoscyo n'assistent pas à son mariage, se contentant de faire enregistrer leur consentement devant notaire. Peut-être n'étaient-ils pas entièrement favorables à cette union, et rêvaient-ils, pour leur fils, d'une alliance plus prestigieuse (39)? L'année suivante, Claude Dignoscyo déménage de nouveau pour s'installer successivement : 18, rue des Remparts d'Ainay, de 1870 à 1876 ; 84, rue de la Charité, de 1876 à 1880 ; et enfin 8, cours Lafayette, de 1880 à 1897, date de son décès(40).

Ces domiciles successifs servent à la fois d'habitation personnelle et de local professionnel. En effet, il exerce son métier de cartographe en travailleur indépendant. Ainsi qu'il le précise dans les indicateurs de Lyon, il se tient à la disposition de ses clients, à son cabinet, de midi à deux heures. L'adresse de son cabinet est également celle de son domicile. Les premières traces de son activité de cartographe indépendant se situent en 1854-1856. Deux exemples en témoignent :

En 1854 ou 1855, il est chargé, par l'ingénieur en chef de la ville de Lyon, de dresser le plan, au 1:5000e, d'une partie du 3e arrondissement de Lyon, en y indiquant le futur tracé du cours de Brosses, notre actuel cours Gambetta. On aura reconnu le commanditaire, Gustave Bonnet, nouvellement nommé, en 1854, au poste d'ingénieur en chef de la Ville. Le plan est rapidement exécuté, puisqu'il est disponible en 1855. Les indications qu'il comporte sont explicites : Il a été levé et dessiné par J.C.J. Dignoscyo fils, chargé du levé général du 3e arrondissement. Ainsi, dès son arrivée à Lyon, Gustave Bonnet confie à Claude Dignoscyo une mission importante, qui évoluera par la suite vers celle, plus générale, de réaliser progressivement un grand plan de Lyon au 1:500e et au 1:2000e. Le levé général du 3e arrondissement en constitue la première étape. Le prestige de Laurent Dignoscyo n'est probablement pas étranger à cette décision : Gustave Bonnet connaît et apprécie les oeuvres de Laurent Dignoscyo, et il exprime à plusieurs reprises son opinion à ce sujet dans sa correspondance. De plus, il doit bien se rendre compte que la documentation cartographique amassée par Laurent Dignoscyo, sur les quartiers de la rive gauche du Rhône, peut être mise à la disposition de son fils, lui permettant ainsi de travailler rapidement, et d'atteindre un niveau de qualité difficile à égaler.

Deuxième exemple : L'année suivante, en 1856, paraît un canevas de triangulation de la ville de Lyon, à l'échelle du 1:10 000e. Il est dit dressé par M.M. de Dignoscyo père et fils, gravé par Lemaitre, et édité par l'imprimerie Louis Antoine à Paris. Il est par ailleurs publié sous l'en-tête explicite du Service Municipal de la Ville de Lyon. De toute évidence, c'est également une commande de Gustave Bonnet. Le fait qu'il soit gravé suppose qu'il était destiné à être diffusé à plusieurs exécutants travaillant sur le terrain aux opérations du levé général du troisième arrondissement de la ville de Lyon. La triangulation a certainement été réalisée, pour la majeure partie, par Claude Dignoscyo, car Laurent, compte tenu de ses occupations aux Hospices, n'avait pas la possibilité d'y consacrer le temps nécessaire. Le plan précise que la triangulation a été commencée le 1° août 1855, est s'est terminée en 1856.

À partir de cette époque, la stature professionnelle de Claude Dignoscyo s'impose dans le milieu de la cartographie lyonnaise. Il maîtrise avec talent les techniques de levé des plans et de leur dessin. Il généralise l'emploi de la particule et de ses deux premiers prénoms. Claude Dignoscyo devient ainsi Claude Joseph de Dignoscyo, ou de Dignoscyo fils. Les commandes affluent. Le service municipal de Lyon est probablement le plus important client, mais pas le seul. Les productions de C.J. de Dignoscyo se nomment : plan du parc de la Tête-d’Or, cartes des cours du Rhône et de la Saône, et surtout plan général de la ville de Lyon en six feuilles, au 1:5000e (planche ), l'échelle même du plan des Brotteaux de 1839, de Laurent Dignoscyo.

La position sociale de C.J. de Dignoscyo suit l'évolution de sa position professionnelle. Voici les conclusions d'une enquête de police effectuée en 1872 : " Concernant la moralité et les antécédents de Dignoscyo Joseph, ingénieur civil, domicilié depuis un an rue des Remparts d'Ainay, au n° 18, tous les renseignements recueillis sont en sa faveur. Il jouit d'une bonne réputation et probité. C'est un homme qui tient un certain rang, ne fréquente que des gens comme il faut, et, dit-on, possède un certain avoir. "(41) Il est conscient de ses devoirs de famille : à la mort de son père, en 1876, sa mère vient habiter chez lui, au n° 84 de la rue de la Charité. Après la mort de son beau-frère, Eugène Rembielinski, en 1880, il recueille sa soeur, Marie Agricole, et son neveu, Jules Rembielinski. Il prend ce dernier dans son cabinet, et en fait son collaborateur. C'est probablement pour pouvoir loger tout ce monde qu'il quitte la rue de la Charité pour le cours Lafayette(42). Il perd successivement sa mère, en 1881, et son épouse, en 1896. Il décède un an après elle, en 1897, à l'âge de soixante-douze ans. Comme il n'a pas eu d'enfant, le patronyme Dignoscyo s'éteint avec lui(43).

Tableau n° 3 : généalogie simplifiée de la famille Rembielinski

 

L'entrepreneur : Eugène Rembielinski

La grande émigration polonaise de 1832

Il est des circonstances où la petite histoire rencontre la grande. En marge des biographies de quatre cartographes lyonnais, la grande histoire se manifeste ici par un épisode de l'histoire franco-polonaise du XIXesiècle, la grande émigration polonaise de 1832, conséquence indirecte de la révolution française de Juillet 1830, dite les Trois Glorieuses. Résumons les faits(44) :

La révolution de Juillet suscite, un peu partout en Europe, de grands espoirs parmi les mouvements nationaux et libéraux. En novembre 1830, une insurrection éclate en Pologne. Elle est appuyée par l'Armée, et a pour objet, pour les Polonais, de se débarrasser complètement de la tutelle russe. Un gouvernement national se constitue à Varsovie, mais dix mois de lutte aboutissent à l'échec de l'insurrection. La capitulation de Varsovie a lieu le 8 septembre 1831. Une sévère répression s'ensuit, entraînant la suppression du peu d'autonomie dont jouissait la Pologne, qui devient alors une simple province russe. Les insurgés sont priés de quitter le territoire polonais. Cet épisode tragique de l'histoire polonaise est désigné en Pologne sous le nom de La Grande Émigration.

C'est en effet la plus grande partie de l'élite militaire et intellectuelle qui se réfugie dans les pays d'accueil. Aux militaires, s'étaient joints les étudiants, qui avaient été enrôlés, selon leur âge et leurs capacités, comme cadets - nous dirions aspirants - ou comme officiers. Près de dix mille d'entre eux choisissent la France. Favorablement accueillis par la population française, les émigrés polonais sont regardés avec méfiance par le gouvernement de Louis Philippe. Pour Casimir Périer et ses successeurs, la préoccupation principale, c'est " l'ordre d'abord ", et les polonais sont censés représenter un risque révolutionnaire. Paris leur est interdit, et ils sont répartis dans divers casernements en province, comme Strasbourg, Bourges, Besançon, Rouen, Caen, etc, de manière à constituer des regroupements dispersés, à effectifs réduits, faciles à maîtriser le cas échéant.

Et c'est ainsi qu'à Caen, en 1832, on rencontre deux émigrés polonais, deux frères, du nom de Jules Romain et Eugène Napoléon Rembielinski(45).

Deux membres de la vieille noblesse polonaise

Les deux frères sont officiers, même s'ils ne sont peut-être que des officiers de circonstance : Jules Romain a vingt-neuf ans, il est capitaine de cavalerie ; Eugène Napoléon a dix-huit ans, il est sous-lieutenant d'infanterie. Ils appartiennent à une vieille famille de la noblesse polonaise, qui arbore un blason connu, désigné sous le nom de Lubicz, et partagé, comme le veut la coutume en Pologne, par plusieurs familles faisant partie du même clan (fig. 3).

Le nom de Rembielinski tient son origine de celui de la localité de Remblin, proche de Varsovie, qui était peut-être la propriété première de la famille. En effet, les premiers Rembielinski connus sont d'abord des propriétaires terriens. Dans les dictionnaires de la noblesse polonaise, le premier porteur du nom, Christophe Rembielinski, apparaît au début du XVIe siècle, classé dans cette catégorie(46).

La généalogie de la famille Rembielinski est résumée dans le tableau n° 3. À la suite de Christophe Rembielinski, on trouve une lignée de hobereaux, qui agrandissent leurs domaines, en acquièrent plusieurs autres, et parfois en reçoivent du roi lui-même, à titre de récompense pour services rendus. En effet, à partir du XVIIIe siècle, ils fréquentent l'entourage du pouvoir, accédant souvent à des fonctions officielles ou politiques. L'un des représentants les plus significatifs de la position de cette famille est Stanislas Auguste Rembielinski, secrétaire du cabinet du roi, député et secrétaire de la Diète dans les années 1760-1780.

 

Fig. 3. Blason Lubicz porté par la famille Rembielinski (source : Armorial polonais, Bibliothèque Albi Corvi, Château-Thierry, 1988) : d'azur à un fer à cheval versé d'argent, sommé de la croix pattée d'argent et à la même croix , en coeur. L'écu timbré d'un heaume couvert d'une couronne et cimé de trois plumes d'autruche au naturel. Reprod. 5 Ph 35673.

Mais cette famille ne comporte pas que des propriétaires terriens ou des fonctionnaires. Au XIXe siècle, un de ses membres s'illustre dans le monde musical : Alexandre Rembielinski est un pianiste réputé, ami de Frédéric Chopin, qui éprouve pour lui une grande admiration, ainsi qu'en témoigne sa correspondance. Il réside, de 1819 à 1825, à Paris, où il donne plusieurs concerts(47). Son exemple est suivi par Léon Rembielinski, le fils aîné de l'émigré polonais Eugène Napoléon Rembielinski. Léon, né à Caen en 1836, fait toute sa carrière à Paris. Élève d'Halévy au Conservatoire, il obtient successivement le premier prix de piano et le premier prix d'harmonie. En 1880, il est maître de chapelle à l'église Saint-Louis-d'Antin. Dans certaines biographies, il est cité comme le neveu d'Alexandre, bien que leur parenté paraisse un peu plus éloignée(48).

Le père des émigrés polonais de 1832, Jan Rembielinski, est burgrave - c’est-à-dire seigneur - d'Ogrodzienice, localité proche de Varsovie. Il est topographe militaire, comme l'indique le dictionnaire des cartographes polonais, qui précise en outre qu'il a participé, à partir de 1774, à l'établissement des cartes relatives à la démarcation entre la Pologne et la Russie(49). Il a probablement tenu à ce que ses fils, Jules Romain et Eugène Napoléon, fassent de solides études dans cette discipline, puisque tous deux auront l'occasion, en France, d'exploiter leurs talents de cartographes.

Débuts des frères Rembielinski en terre française

Les deux frères arrivent en France en février 1832. Ils sont tout d'abord hébergés à Besançon, dans un dépôt affecté aux émigrés polonais. Ils y séjournent jusqu'au 9 mai 1832, date à laquelle ils sont dirigés sur la ville de Caen. Soixante ressortissants polonais, environ, séjournent à cette époque dans cette ville, dans les mêmes conditions de réfugiés politiques. L'administration française leur alloue des subsides qui leur permettent de vivre, et ils peuvent habiter en ville.

Pour les frères Rembielinski, la France n'est pas une terre complètement inconnue. Le musicien Alexandre Rembielinski a vécu récemment à Paris, où il a passé sept ans, et il a certainement laissé des amitiés dans les cercles polonais de la capitale. D'autres membres de la grande famille Rembielinski sont peut-être également installés à Paris, puisque, par exemple, quelques années plus tard, on peut y noter la présence d'un autre Alexandre Rembielinski, cousin germain du musicien, et de son épouse, Pélagie Zamoyska. Ils habitent alors avenue Matignon(50).

La famille Zamoyski est une des très grandes familles de la noblesse polonaise. Le comte Zamoyski possède à Varsovie un hôtel particulier, le " Palais bleu ", où se tient le salon le plus animé de la ville. Frédéric Chopin et Alexandre Rembielinski y ont donné plusieurs récitals. Un autre membre de cette illustre famille, le général Ladislas Zamoyski, compromis dans l'insurrection polonaise de 1831, est alors réfugié à Paris en 1832(51). Ce faisceau vraisemblable de relations explique peut-être que, dès leur arrivée à Caen, les deux frères sollicitent des autorisations de séjour à Paris sous divers prétextes : Jules Romain désire suivre des cours de perfectionnement en musique (le souvenir d'Alexandre y est-il pour quelque chose ?), et Eugène Napoléon des cours de dessin.

Contrairement à Jules Romain, qui ne paraît pas avoir trouvé de travail à Caen, son frère ne reste inactif que durant une année, puisqu'il entre, en 1833, au service du cadastre du département du Calvados. Il faut croire que ses dons artistiques sont réels et reconnus, puisque, âgé de seulement dix-neuf ans, on lui confie la gravure de l'atlas du département en trente-quatre feuilles !

Il en profite pour se marier. Il épouse en 1835, à Caen, Amanda Philippe, dont le père est établi marchand cartier dans la ville. À cette occasion, il se vieillit de deux ans, déclarant être né en 1812, alors que la date réelle est 1814(52) ! Un enfant naît de cette union, en 1836, Léon Rembielinski, le futur musicien(53).

Enfin, en 1837, les deux frères sont autorisés à quitter Caen. Ils partent pour Paris, s'y installent et, probablement influencés par la réussite professionnelle d'Eugène Napoléon, décident de faire tous deux carrière dans la cartographie.

Jules Romain Rembielinski, dessinateur des Ponts et Chaussées

Arrivé à Paris avec son frère, Jules Romain se loge rue de Sèvres ; il y demeure environ deux ans. Il a alors renoncé à ses ambitions musicales, et embrasse la fonction publique, mettant à profit ses capacités de dessinateur en cartographie. De 1837 à 1841, on le trouve, en effet, attaché au service municipal de Paris, où il est affecté à la Conservation du plan de la ville. En 1841, il devient employé titulaire au ministère des Travaux Publics, plus précisément au Dépôt des cartes et plans. Il y fera la plus grande partie de sa carrière pendant près de vingt ans. En 1848, ses appointements se montent à quinze cents francs par an.

Deux ans après son installation à Paris, en 1839, il épouse Martina de Lauzurica, veuve de François Juste Hugo, oncle de Victor Hugo. Celui-ci est témoin à son mariage. Jules Romain devient ainsi l'oncle par alliance du célèbre écrivain(54). En 1845, il demande sa naturalisation. Sa première demande est appuyée par Deschamps, conservateur du plan de Paris à la préfecture de la Seine. En 1847, une deuxième demande est apostillée par Victor Hugo (fig. 4). Grâce à cette prestigieuse recommandation, Jules Romain obtient rapidement la nationalité française en 1848.

Fig. 4. Apostille de Victor Hugo à la demande de naturalisation de Jules Romain Rembielinski (Paris, Archives nationales, BB11 536 (5679X4).

Après la première résidence de la rue de Sèvres, ses domiciles parisiens sont successivement : rue du Cherche Midi, en 1839 ; rue de Bourgogne, en 1848 et 1854 ; rue Grenelle, Saint-Germain, en 1855 et 1864 ; rue du Bac, en 1874(55). Son épouse décède en 1869. À cette date, il a quitté le ministère des Travaux publics. Il reste néanmoins dans la fonction publique, puisqu'on le trouve successivement au ministère de l'Agriculture, puis au ministère du Commerce. Il est décoré de l'ordre de Charles III d'Espagne, pays natal de son épouse ; il porte cette décoration en 1864(56). Il décède lui-même en 1874, à l'âge de soixante-douze ans, à Aoste, en Italie. Il repose, avec sa femme, dans une tombe du cimetière Montparnasse. Il est mort sans enfant(57).

Son activité de dessinateur cartographe est importante. On retrouve de lui de nombreux plans de ville, comme Bordeaux, Antibes, Ajaccio, etc, établis sous l'égide du dépôt des cartes et plans des Ponts et Chaussées. Il ne semble pas avoir oeuvré dans la région lyonnaise(58).

Le graveur Eugène Rembielinski devient ingénieur géographe

La carrière parisienne d'Eugène Rembielinski, qui abandonne, au moment où il s'installe dans la capitale, son second prénom - Napoléon -, débute comme celle de son frère, Jules Romain, dans la fonction publique. Il se loge dans le même quartier que lui, rue des Saints-Pères. La même année, en 1837, naît son deuxième enfant, une fille, prénommée Amélie Anaïs(59).

En 1838, il est embauché au ministère de la Guerre, où il est affecté au Dépôt des Cartes, comme dessinateur graveur. Il y travaille à la publication de la grande carte de France, réalisée par ce ministère. Il est considéré par son supérieur hiérarchique, le commandant Blondet, directeur du Dépôt de la Guerre, comme " un dessinateur et graveur topographe d'un talent assez remarquable "(60). C'est ce talent qui lui permettra également, de 1837 à 1846, d'être retenu par la Bibliothèque Royale - notre Bibliothèque nationale -, pour établir une collection de fac-similés de cartes anciennes, notamment celles de l'antiquité grecque et latine, sous les directions successives de Champollion-Figeac, Letronne, et Jomard.

En 1841, se produit un événement qui va réorienter sa carrière : Il se voit confier, par le préfet du Rhône et par le conseil général, la réalisation progressive de la carte du département du Rhône, à raison d'une feuille par canton. On peut supposer que la qualité d'un travail similaire pour le département du Calvados, réalisé de 1833 à 1841, a pu influencer le choix des commanditaires.

Mais l'originalité de cette commande, c'est que le client - le département du Rhône - ne s'adresse pas à lui comme à un graveur chargé d'établir la matrice des plans dressés par d'autres, mais comme à un maître d'oeuvre prenant la responsabilité de l'ensemble des opérations d'établissement des cartes, depuis le levé des plans jusqu'à leur édition. À charge pour lui de rassembler et d'animer les moyens nécessaires pour mener à bien une oeuvre complètement achevée.

Eugène Rembielinski devient alors entrepreneur en cartographie. Il prend le titre d'ingénieur géographe, qu'il conservera pendant toute sa carrière, sans toutefois renier celui de graveur, qui reste son métier de base. En effet, c'est à cette époque qu'il crée, à Paris, un atelier de lithographie, que le commandant Blondet, précité, désigne sous le terme " d'établissement de gravure sur pierre ", susceptible de répondre à la demande de clients privés.

Eugène Rembielinski a donc, jusqu'en 1842, plusieurs activités distinctes : une activité de salarié, au ministère de la Guerre ; une activité de dessinateur graveur, pour la Bibliothèque nationale ; une activité d'entrepreneur, pour son propre compte.

Cette activité débordante, et cette réussite prometteuse, suscitèrent-elles des jalousies ? Toujours est-il qu'en 1841, le ministère de la Guerre licencie Eugène Rembielinski pour faute professionnelle. Motif invoqué par le commandant Blondet : pour " améliorer un travail dont il était entrepreneur ", lire : la carte du département du Rhône, il a utilisé, sans autorisation préalable, une carte appartenant au ministère de la Guerre(61). L'importance de la faute a vraisemblablement été grossie. Plus tard, en 1850, il sera en effet réintégré dans ses fonctions au ministère de la Guerre, grâce, il est vrai, à l'intervention personnelle du prince Napoléon Jérôme. Et cet incident, loin de nuire à la progression de sa carrière, le met en demeure de s'impliquer en totalité dans sa nouvelle activité d'entrepreneur.

Dignoscyo-Rembielinski : une fructueuse collaboration

Pour exécuter la commande de la carte du département du Rhône, Eugène Rembielinski doit se rendre fréquemment à Lyon et dans la région lyonnaise. Il y est alors hébergé par Laurent Dignoscyo, qui l'accueille dans son appartement du quai de la Charité(62). Les deux hommes sympathisent certainement. Ils sont tous deux travailleurs, talentueux et ambitieux.

L'épouse d'Eugène Rembielinski, Amanda Philippe, décède en 1844, âgée de vingt-huit ans(63). Eugène l'enterre dans un caveau qu'il fait édifier au cimetière Montmartre. Il y fait graver, à sa mémoire, cette épitaphe(64) :

Ange de bonté et de douceur,

Tu vécus trop pour la douleur,

Trop peu pour ton mari,

Tes deux enfants et tes amis.

En 1845, à trente-et-un ans, il se remarie avec la fille de Laurent Dignoscyo, Marie Agricole, qui a alors dix-huit ans(65). Un fils leur naît l'année suivante, Jules Louis Henri, qui deviendra cartographe, comme son père, son oncle et son grand-père.

L'idée d'une collaboration entre Laurent Dignoscyo et Eugène Rembielinski paraît naturelle, tellement ils sont complémentaires : Laurent n'est pas graveur. Tout au plus a-t-il recours à l'autographie(66) pour diffuser son dessin de la façade de l'Hôtel-Dieu en 1838. Eugène ne connaît pas, ou mal, Lyon et sa région. Dans ce domaine, en revanche, Laurent a réuni une documentation cartographique de premier ordre. De plus, il est honorablement connu et apprécié à Lyon, où les portes lui sont grandes ouvertes.

Fig. 5. Spécimen de gravure sur pierre soumis par Eugène Rembielinski à G. Bonnet en juin 1865 (Lyon, Archives municipales, 925 Wp 249). Reprod. 5 Ph 35579.

La première collaboration entre les deux hommes se concrétise par l'édition, en 1847, d'un plan de Lyon et de ses environs au 1:10 000e (planche 19.). Laurent s'est chargé du levé et du dessin, et Eugène de la gravure sur pierre. Le plan est édité sous l'administration et avec l'approbation de M. Jaÿr, pair de France, préfet du Rhône, présentement ministre des Travaux Publics. C'est un succès. L'échelle choisie est agréable, et le champ recouvert déborde de la simple agglomération urbaine afin de pouvoir visualiser les communes environnantes, comme Sainte-Foy ou Caluire. Le plan est mis à jour et réédité plusieurs fois jusqu'en 1857, sous les mêmes signatures. Une édition nouvelle paraît ensuite en 1863, mais cette fois Claude Joseph Dignoscyo a pris la place de son père dans la collaboration Dignoscyo-Rembielinski. En un an et demi, huit cents exemplaires du plan sont vendus, au prix de six francs la feuille(67).

Au cours des années suivantes, la collaboration entre les deux beaux-frères se poursuit, avec notamment :

- les cartes du cours du Rhône et de la Saône, en 1859 et 1860, travail considérable composé de plus d'une centaine de feuilles au 1:10 000e.

- la carte de Lyon et de ses environs au 1:40 000e, publiée en 1869. Son originalité est de représenter la grande banlieue lyonnaise, de Trévoux à Vernaison.

L'histoire de la gestation de cette carte est significative des capacités commerciales et techniques d'Eugène Rembielinski. En 1864, l'ingénieur en chef du service municipal de Lyon, Gustave Bonnet, passe commande à Laurent Dignoscyo, " agissant en son nom personnel ", et moyennant un prix forfaitaire de deux mille francs, d'une carte des environs de Lyon au 1:40 000e(68). En réalité, cette carte est réalisée par Claude Joseph. Au début de l'année 1865, elle est disponible sous la forme d'un dessin sur calque remis à Gustave Bonnet. Eugène Rembielinski lui propose alors, en juin 1865, de la reproduire en lithographie : " Ce plan est magnifique et mérite d'être reproduit magnifiquement par la gravure ", lui écrit-il. Il propose à Gustave Bonnet deux " systèmes " de reproduction lithographique, l'un en plusieurs couleurs, et l'autre en noir, mais " artistique de la plus grande perfection ". Il lui soumet les spécimens correspondants : Le deuxième (fig. 5) " est gravé sur pierre avec une perfection difficile à atteindre, même sur cuivre ou sur acier ". Il indique à Gustave Bonnet qu'il a l'intention, s'il réalise cette lithographie, de la présenter " à la grande exposition de 1867, pour emporter la médaille d'honneur. " " L'honneur, lui écrit-il, reviendrait d'abord à vous comme directeur de l'Administration, et à moi comme artiste ". Il rappelle, sans fausse modestie, sa qualité de graveur topographe : " Il est impossible de faire graver le plan des environs de Lyon sans montagnes. Pour faire ces montagnes, personne au monde ne s'est livré autant que moi aux études topographiques auxquelles j'ai consacré 24 ans de ma vie ". Il met l'accent sur la documentation cartographique dont il dispose : " M'étant occupé des cartes du département du Rhône pendant 15 ans , j'ai réuni des matériaux précieux pour faire la topographie de Lyon et de ses environs ". Mais Gustave Bonnet hésite et semble préférer la gravure sur métal. Eugène Rembielinski présente divers arguments pour le convaincre : " Avec la gravure sur pierre, les corrections deviennent imperceptibles, et peuvent se faire parfaitement ". Et surtout : " Si vous faites graver ce plan à Lyon, on n'arrivera jamais à faire la topographie, travail qu'il est impossible de ne pas indiquer dans un pays fortement accidenté comme Lyon. [...] Quelque habile que soit l'artiste, il ne pourra faire l'impossible ; le travail d'une carte est une spécialité difficile, même pour ceux qui s'en occupent constamment ; elle est impossible pour le plus habile graveur dans un genre différent de celui de la carte topographique ". Ces arguments semblent convaincre Gustave Bonnet, qui lui passe commande en août 1865. Eugène Rembielinski se charge personnellement de la gravure, " dans sa maison de campagne du Raincy ". En effet, compte tenu de la délicatesse du travail à réaliser, il ne veut pas le confier à ses collaborateurs.

L'existence d'un " cabinet " de cartographie dirigé par Eugène Rembielinski à Paris est ainsi bien confirmée. Il n'a pas implanté à Lyon son équivalent. Dans cette ville, Claude Joseph Dignoscyo dirige également un cabinet de cartographie, mais celui-ci ne réalise pas la gravure. Eugène Rembielinski parle, en effet, à cette époque, d'un " employé très intelligent qui a travaillé chez mon beau-frère ".

Cependant, l'avancement du travail ne permet pas de présenter la carte à l'exposition de 1867. Elle ne sera finalement terminée qu'en 1869 sous la signature des deux beaux-frères.

Fig. 6. Apostille de Louis-Napoléon Bonaparte à la demande de naturalisation de Eugène Napoléon Rembielinski (Paris, Archives nationales, BB11 539(5418X4)).

Fig. 7. Signature maçonnique de Joseph Dignoscyo (Aix-en-Provence, Archives municipales, État-civil, naissance, 7 brumaire an IV). Cliché Archives municipales d’Aix-en-Provence.

Fig. 8. Signature maçonnique de Laurent Dignoscyo (Lyon, Archives municipales, 2 E 197*, acte n° 944, mariage, 15 novembre 1821). Reprod. 5 Ph 35550.

Un parcours professionnel exemplaire

À cette époque, Eugène Rembielinski peut être fier de l'évolution de sa carrière. Ses cartes du département du Rhône ont un grand succès. On lui en commande successivement plusieurs réductions, à différentes échelles. L’ancien maire de la Guillotière et conseiller général du Rhône, Clément Reyre, peut déclarer en 1851 : Il m'appartient [...] de rendre hommage à un beau monument géographique que M. Rembielinski a élevé par l'exécution de la carte en vingt-trois feuilles du département du Rhône "(69). Cette référence de premier ordre a de nombreuses retombées : Les conseils généraux de l'Ain, de la Saône-et-Loire, de la Haute-Vienne, etc., lui passent commande de travaux similaires.

La librairie Thibaudier et Boin, rue de l'Impératrice à Lyon, se dit " propriétaire éditeur de la carte du département du Rhône, par M. Rembielinski ". Elle passe régulièrement des placards publicitaires dans le Guide Indicateur de Lyon(70).

Eugène Rembielinski se partage entre Paris et Lyon, mais son atelier de lithographie est situé à Paris, où il a souvent deux adresses, l'une pour son domicile personnel, l'autre pour son cabinet. Ses domiciles successifs ont changé, depuis sa première installation en 1837, rue des Saints-Pères. Il est signalé notamment : rue Castiglione, en 1841, puis rue Tronchet, en 1842 ; avenue Marigny, de 1843 à 1845 ; rue de Bourgogne, à quelques pas du domicile de son frère, Jules Romain, de 1846 à 1848 ; rue Saint-Lazare, en 1848, puis avenue Matignon, en 1857 ; rue de Laborde, de 1848 à 1865 ; au Raincy, près de Paris, où il a sa maison de campagne de 1861 à 1873 (il conserve son domicile parisien de la rue de Laborde) ; rue Corneille ; rue Linné, de 1870 à 1880(71).

Il demande sa naturalisation en 1847, deux ans après son frère. Mais il mettra plus longtemps que lui à l'obtenir, seulement en 1866, alors que Jules Romain acquiert la citoyenneté française en 1848, grâce, il est vrai, à l'efficace intervention de Victor Hugo. Ce ne sont pourtant pas les appuis qui lui manquent. Ses demandes successives sont épaulées par Deschamps, conservateur du plan de Paris à la préfecture de la Seine, Terme, maire de Lyon, député du Rhône, Jomard, membre de l'Institut, Després, député du Rhône, Reyre, secrétaire général de la préfecture du Rhône. Mais ces appuis ne produisent aucun effet. Enfin, Napoléon Bonaparte, lui-même, apostille une de ses demandes, en 1853 (fig. 6), en recommandant " son protégé, auquel il s'intéresse particulièrement "(72) ! Et toujours sans résultat ! Il faut croire que la recommandation de Napoléon III, pourtant au sommet de l’État, ne vaut pas celle de Victor Hugo, ou bien que la force d'inertie de l’administration est plus efficace que le pouvoir, sous le Second Empire comme à d'autres périodes.

On voit par là que le réseau de relations d'Eugène Rembielinski est particulièrement important. Il faut y rajouter le cercle des polonais de Paris : En 1857, Eugène assiste au baptême de Ladislas, fils de ses cousins, le couple Alexandre Rembielinski-Pélagie Zamoyska. Il est, de plus, parrain du nouveau-né, de même que le général comte Zamoyski, dont il a été fait mention précédemment. Celui-ci est alors un des principaux dignitaires de la Franc-maçonnerie polonaise de Paris, de la tendance conservatrice(73). À rapprocher du fait que Laurent Dignoscyo fait également partie de la Franc-maçonnerie, ainsi que son père, Joseph, comme on peut le voir sur leurs signatures, typiquement maçonniques(74) - des points encadrés par deux traits - (fig. 7-8).

En 1853, alors qu'Eugène Rembielinski a retrouvé son poste de dessinateur au ministère de la Guerre, un rapport de la préfecture de Police précise sa situation financière :

" Son oeuvre pour le département du Rhône lui a été payée, dit-on, 50.000 francs. Il y a consacré douze années de soins. On assure qu'il est sur le point d'entreprendre pareil travail pour les départements de l'Ain et de la Saône-et-Loire. Il est attaché au Département de la Guerre, aux appointements de 1.800 F. par an.

Il paraît certain que ses travaux ordinaires lui rapportent de 4 à 5.000 francs par an "(75) .

Aux environs de 1860, il peut acquérir deux propriétés au Raincy, dans la banlieue est de Paris. L'une d'elle, située allée du Jardin anglais, lui sert de maison de campagne. Il revend ces propriétés vers 1873(76). Il décède en 1880. À sa mort, son épouse, Marie Agricole, est accueillie à Lyon par son frère, Claude Joseph Dignoscyo. Elle survit à son mari jusqu'en 1895(77). Le tombeau du cimetière Montmartre accueille ensuite, outre ses deux épouses et lui-même, son fils, Jules, et son petit-fils, Arthur. Ce dernier est le fils du musicien Léon Rembielinski(78).

Il est probable qu'avant de mourir, Eugène Rembielinski a souhaité passer le relais à son fils. L'inventaire de ses biens, après son décès, précise en effet que " les instruments, plans et objets relatifs à la profession de graveur géographe, qui se trouvent dans son domicile, sont la propriété de Jules Henri Rembielinski "(79).

Le survivant : Jules Rembielinski

Débuts de carrière modestes

Seul enfant du couple formé par Eugène Rembielinski et Marie Agricole Dignoscyo, Jules Rembielinski naît à Paris en 1846.

Il ne semble pas avoir suivi d'études supérieures. On le trouve constamment résidant au domicile de ses parents, et en 1872, lors d'un dénombrement effectué au Raincy, il est déclaré " sans profession ". Il a alors vingt-six ans(80). En réalité, il travaille avec son père, qui lui a appris, par la pratique, les rudiments du métier de dessinateur graveur. Mais sa signature n'apparaît sur aucune des oeuvres produites par l'atelier d'Eugène Rembielinski. En 1880, son père décède, dans son appartement de la rue Linné, à Paris, où loge également Jules Rembielinski. Ce dernier rejoint alors, à Lyon, son oncle, Claude Joseph Dignoscyo, qui le prend avec lui, comme collaborateur de son cabinet lyonnais du cours Lafayette.

Pendant la période où il travaille avec son oncle, de 1880 à 1897, il signe notamment avec lui la mise à jour du plan de Lyon en six feuilles, pour l'édition de 1888.

Peu avant 1897, Jules Rembielinski s'installe, toujours à Lyon, rue Terme, au n° 8, où il tente de poursuivre une carrière analogue à celles de ses prestigieux aînés. Comme l'avait fait son oncle, il se déclare ingénieur, ou ingénieur civil. Il use parfois du nom composé Rembielinski-Dignoscyo(81). Il est alors en rapport constant avec les services de la Voirie de la ville de Lyon, qui lui confient régulièrement des travaux de cartographie. Ce sont essentiellement des travaux d'établissement de dessins sur calque destinés à la reproduction des plans par la gravure, ainsi que des réductions de plans existants à échelle différente.

Des qualités professionnelles reconnues

Travaux à caractère routinier, mais demandant des qualités de minutie, de rapidité et de conscience professionnelle. Pour ces qualités, Jules Rembielinski est en effet considéré par les responsables de la Voirie comme un " spécialiste expérimenté "(82). Un conseiller municipal n'hésite pas à déclarer, en séance, au sujet d'un travail qu'on propose de lui confier : " M. Rembielinski possède beaucoup de matériaux pour mener à bien ce travail ; nous nous en sommes rendu compte. Il n'y a que M. Rembielinski qui puisse exécuter ce travail à un aussi bas prix. Personne ne pourrait le faire à meilleur compte "(83).

Cette position privilégiée suscite, de la part de certains membres du personnel de la Voirie, des réactions de jalousie et d'opposition. Au cours d'une séance du conseil municipal, en 1889, plusieurs conseillers municipaux s'opposent à ce qu'on lui passe commande de travaux proposés par la Voirie. On lui reproche d'être étranger et de ne pas payer de patente. Le maire de Lyon, Antoine Gailleton, prend vigoureusement sa défense, fort de l'appui des responsables de la Voirie. Finalement, les commandes envisagées lui sont confiées(84).

Ces divers travaux ne produisent cependant pas d'oeuvre majeure susceptible de soutenir la comparaison avec celles de ses illustres devanciers. En revanche, parmi les travaux qui risquent de lui échapper en 1889, figure l'établissement d'un nouveau plan de la commune de Lyon au 1:10 000e, pour remplacer celui qui avait été dessiné en 1847 par son grand-père, Laurent Dignoscyo, et dont une deuxième version était l'oeuvre conjointe, en 1863, de son père, Eugène Rembielinski, et de son oncle, Claude Joseph Dignoscyo. Jules Rembielinski conservait soigneusement, dans ses archives, le manuscrit original établi en 1847 par son grand-père. Ce document lui sert de base pour dessiner le nouveau plan qui lui est commandé.

Dernière oeuvre significative de la dynastie Dignoscyo-Rembielinski, puisque la troisième édition de ce plan date de 1900, ce plan constitue en quelque sorte un trait d'union entre Laurent Dignoscyo et Jules Rembielinski.

Jules Rembielinski décède à Lyon, en 1901(85). Parmi les biens qu'il laisse, le plus important à ses yeux semble avoir été son piano. Il le lègue à son meilleur ami(86). Cultivait-il des talents artistiques cachés ? Ou peut-être était-il influencé par le souvenir des deux musiciens de sa famille, Alexandre et Léon Rembielinski ?

 

 


36-Paris, Archives du Comité national des ingénieurs scientifiques de France (C.N.I.S.F.), 7, rue Lammenais, Paris 8e, Annuaires des ingénieurs civils de France, 1850-1890. Paris Bibliothèque de l'École nationale des Ponts et Chaussées (E.N.P.C.), 28, rue des Saints-Pères, Paris 7e, Listes des élèves de l'École des Ponts et Chaussées, 1850-1890.
37-Paris, Bibliothèque nationale de France, Vp 30158, DE DIGNOSCYO FILS, Récepteur hydraulique Commandeur : rapport sur l'expérimentation de la dite machine, 1859. Paris, Archives de l'Institut national de la propriété industriellle, brevets Joseph Commandeur : 1/ Brevet B 21704. 5 janvier 1855, " Moteur mécanique à force regénératrice " ; 2/ Brevet B 29742. 15 novembre 1856, " Moteur attractionnel ".
38-Guides indicateurs de Lyon, années 1862-1870.
39-Lyon, Archives municipales, 2 E 550*, mariage, Lyon 1er arrondissement, 4 août 1869.
40-Guides indicateurs de Lyon, années 1870-1897.
41-Lyon, Archives du Rhône, 4 M 293.
42-Guides indicateurs de Lyon, années 1882-1890.
43-Lyon, Archives municipales, 2 E 788*, décès, Lyon 2e arrondissement, 21 juillet 1881. Ibid., 2 E 1747*, décès, Lyon 3e arrondissement, 3 février 1896. Lyon, Mairie du 1er arrondissement, décès, 23 août 1897.
44-Alexandre GIEYSTOR, Histoire de Pologne, Varsovie, 1971.
45-Sauf indications contraires, les renseignements concernant les étapes de la carrière de Jules Romain et de Napoléon Eugène Rembielinski sont extraits de leur dossier de naturalisation respectif (Paris, Archives nationales, BB11 536 (5679X4), dossier Jules Romain R. Ibid., BB11 539 (5418X4), dossier Eugène Napoléon R.
46-Sewerina Hr URUSKIEGO et Materjalow ARCHIWALNYCH, Rodzina herbarz szlachty polskiej [Dictionnaire de la noblesse polonaise], Varsovie, 1931. Les renseignements généalogiques et biographiques concernant la famille Rembielinski et son entourage sont extraits de documents polonais que MM. Matura et Prokop, de la Bibliothèque polonaise, 6, quai d'Orléans à Paris, ont aimablement sélectionnés et communiqués à l'auteur.
47-B.E. SYDOW, Correspondance de Frédéric Chopin, Paris, C.N.R.S., 1954.
48-Jerzy REHBINDER et Zygmunt REWKOWSKI, Polski slownik biograficzny [Dictionnaire de biographie polonaise], Varsovie, 1988.
49-B. OLSZEWICZ, " Wykaz polskich pracownikow na polu kartografii " [Dictionnaire des cartographes polonais], Studia i materialy do dziejow nauki polskiej, seria C, zeszyt 4, Varsovie, 1961.
50- Paris, Archives de la ville de Paris, État-civil, Paris 1er arrondissement, naissance, 26 décembre 1857.
51-Jerzy SKOWRONEK, Cmentarz Polski w Montmorency, Varsovie, 1986, p. 240, notice biographique sur le général Zamoyski.
52-Caen, Archives du Calvados, 4 E 1491, mariage, Caen, 26 janvier 1835.
53-Ibid., 4 E 1493, naissance, Caen, 18 mai 1836.
54-Paris, Archives de la ville de Paris, État-civil, Paris 11e arrondissement, mariage, 7 novembre 1839.
55- Annuaires du commerce de Paris, années 1839-1874.
56-Paris, Archives de la ville de Paris, État-civil, Paris 7e arrondissement, décès, acte n° 277, 17 février 1869. Bobigny, Archives de Seine-Saint-Denis, État-civil, mariage, acte n° 37, Livry, 2 avril 1864.
57-Paris, Archives de la ville de Paris, État-civil, table des décès de l'enregistrement, 7 août 1874.
58-Paris, Archives nationales, Série F14, Ponts et Chaussées, Cartes et plans 10048 à 11084.
59-Paris, Archives de la ville de Paris, État-civil, Paris 10e arrondissement, naissances, 19 septembre 1837.
60-Paris, Archives nationales, BB11 539 (5418X4), dossier de naturalisation de Eugène Napoléon Rembielinski, lettre du ministre de la Guerre au ministre de la Justice, en date du 14 novembre 1853.
61- Ibid.
62-Lyon, Archives municipales, 2 E 418*, mariage, Lyon 30 octobre 1845, acte n° 1193.
63-Paris, Archives de la ville de Paris, État-civil, Paris 1er arrondissement, décès, 17 mars 1844.
64-Andrzeja BIERNATA, Inskrypcje grobow polskich na cmentarzach w Paryzu [Inscriptions des tombes polonaises des cimetières de Paris], Varsovie, 1986.
65-Lyon, Archives municipales, 2 E 418*, acte n° 1193, mariage, Lyon, 30 octobre 1845.
66-Autographie : procédé de reproduction des dessins, cartes et plans fréquemment employé au XIXe siècle. Il consiste à établir le dessin à reproduire sur un papier spécial, et à le décalquer ensuite sur une pierre lithographique. On évite ainsi l'opération de gravure du dessin à l'envers sur la pierre. Il semble que la qualité de la reproduction soit en général inférieure à celle de la gravure directe sur pierre. (Cf. Ales KREJCA, Les techniques de la gravure, Gründ, s.d.).
67-Lyon, Archives municipales, 925 Wp 249, " carton 54, dossier 17, pièce 7 ", lettre d'Eugène Rembielinski à G. Bonnet, à la date du 21 juillet 1865.
68-Ibid,, " carton 54, dossier 13, pièce 2 ", traité entre la ville de Lyon et Laurent Dignoscyo, à la date du 15 janvier 1864.
69-Paris, Archives nationales, BB11 539 (5418X4), dossier de naturalisation de Eugène Napoléon Rembielinski, note du secrétaire général de la préfecture de Police au ministre de la Justice, 17 août 1851.
70-Guides indicateurs de Lyon, années 1864-1871.
71-Annuaires du commerce de Paris, années 1840-1880.
72-Paris, Archives nationales, BB11 539 (5418X4), dossier de naturalisation de Eugène Napoléon Rembielinski, apostille à la requête d'E.N. Rembielinski, 11 juin 1853.
73-Paris, Archives de la ville de Paris, État-civil, Naissances, Paris 1er arrondissement, 26 décembre 1857. Daniel LIGOU, Dictionnaire de la Franc-Maçonnerie, Paris, Presses universitaires de France, 1987, article " Pologne ".
74-D. LIGOU, op. cit., 1987, article " Signatures ".
75-Paris, Archives nationales, BB11 539 (5418X4), dossier de naturalisation de Eugène Napoléon Rembielinski, note du préfet de Police au garde des Sceaux, 26 novembre 1853.
76-Le Raincy (Seine-Saint-Denis), Archives de la société historique du Raincy, matrices cadastrales vers 1870. Les renseignements concernant les propriétés d'Eugène Rembielinski au Raincy ont été aimablement communiqués à l'auteur par Mme Bougon, archiviste de la société historique du Raincy.
77-Lyon, Archives municipales, 2 E 1727*, acte n° 905, décès, Lyon 3e arrondissement, 17 avril 1895.
78-Paris, Mairie du 9e arrondissement, État-civil, acte n° 968, décès du 12 août 1908.
79-Paris, Archives nationales, Minutier central, étude LXXIII, article 1586, inventaire après décès d'Eugène Rembielinski, à la date du 21 février 1880, reçu Merlin, notaire.
80-Bobigny, Archives de Seine-Saint-Denis, 93.102, Le Raincy, dénombrement de 1872.
81-Guides indicateurs de Lyon, années 1891-1901. À partir de 1880, Jules Rembielinski utilise fréquemment ses deux autres prénoms, Louis et Henri. Son plan de 1885 (1 S 15) est signé J.H. (Jules Henri). Les diverses pièces d'état-civil le concernant le désignent soit par ses trois prénoms, soit par le premier, Jules. C'est cette simplification qui est adoptée ici.
82-Sauf indications contraires, les renseignements concernant l'établissement des principaux plans et cartes de Lyon levés par les Dignoscyo-Rembielinski sont extraits d'une " Notice historique sur les plans de la ville de Lyon ", ms., s.d. [vers 1894], rédigée par le service municipal de la Voirie pour être présentée à l'exposition internationale de Lyon, en 1894 (Lyon, Archives municipales, 938 Wp non classé). On a utilisé, de préférence, le document préparatoire à la mise au net définitive qui est moins détaillée.
83-Conseil municipal : procès-verbaux des séances du 8 janvier au 30 mars, Lyon, Impr. L. Delaroche, séance du 21 février 1889, pp. 711-724.
84-Ibid. et Conseil municipal : procès-verbaux des séances du 2 juillet au 24 septembre 1889, Lyon, Impr. L. Delaroche, 1889, séance du 11 juillet 1889, pp. 157-sqq.
85-Lyon, Mairie du 1er arrondissement, État-civil, décès à la date du 22 mai 1901.
86-Lyon, Archives du Rhône, 52 Q 176, déclaration de succession, fol. 117.

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