UNE DYNASTIE D'INGÉNIEURS-GÉOGRAPHES LYONNAIS AU XIXe SIÈCLE, LES DIGNOSCYO-REMBIELINSKI (5)

 

Les premiers plans de Lyon de Laurent Dignoscyo

Laurent Dignoscyo, alors employé au Mont de Piété, à Lyon, dessine son premier plan de Lyon en 1818. Il est gravé sur cuivre par un graveur du nom d'Alexis, et vraisemblablement vendu en librairie à Lyon. C'est l'époque où le tourisme prend son essor, et où apparaissent les guides touristiques des principales villes de France. À Lyon, Cochard et Charvet sont les principaux auteurs de ces livres, édités en format de poche. Certains d'entre eux comportent un plan de la ville encarté dans l'ouvrage lui-même. Mais, le plus souvent, le plan fait défaut, et le libraire qui vend le guide suggère aussi l'achat d'un plan(87). Le plan de Laurent Dignoscyo est bien conçu dans cet esprit, celui de faciliter au touriste le cheminement dans la ville et le repérage des monuments principaux. La similitude de ce plan avec celui, anonyme, qui est encarté dans le guide de l'étranger à Lyon, de Chambet, publié également en 1818, est frappante(88).

Ce premier plan de Laurent Dignoscyo est sommaire, inexact et malhabilement dessiné. C'est, de toute évidence, l'oeuvre d'un dessinateur débutant, n'ayant pas suivi de formation cartographique particulière.

Fig. 9. Évolution de la qualité du dessin chez Laurent Dignoscyo : plan de Lyon de 1818, détail (Lyon, Archives municipales, 3 S 695). Reprod. 5 Ph 35587.

De 1821 à 1829, Laurent Dignoscyo dessine deux autres séries de plans de Lyon :

La première série (A 3), éditée par Vegessy, marchand d'estampes, 14 rue Saint-Dominique, à Lyon - la rue même du domicile de Laurent -, représente la ville dans toute son étendue, des remparts de la Croix Rousse, jusqu'au confluent de la Mulatière. Les projets d'agrandissement et d'embellissement de la ville sont spécifiés et repérés. Un cartouche est réservé aux environs, en réduction de la carte de Cassini. Un dessin manuscrit de 1821 (A 2) a probablement servi d'ébauche à cette série de plans, réédités au moins à trois reprises de 1821 à 1829.

Les progrès accomplis par Laurent Dignoscyo depuis son premier plan de 1818, sont spectaculaires (fig. 9-10). Les inexactitudes ont été gommées, le trait s'est affermi, et les espaces verts y sont pittoresquement représentés, dans la tradition des plans du XVIIIe siècle (fig. 11).

La deuxième série (A 3), gravée par Tardieu et diffusée à Lyon par Chambet, obéit à un objectif différent, celui de ne représenter que le centre de la ville, mais en donnant la liste complète des rues et des monuments, avec un repérage correspondant sur le plan. Celui-ci fait également l'objet de plusieurs éditions, de 1825 à 1835.

Lyon, ses environs, et ses forts

La première version de ce plan, éditée en 1835, correspond à la période pendant laquelle Laurent Dignoscyo travaille dans les services des Ponts et Chaussées. C'est à ce moment qu'il acquiert réellement la maîtrise du métier de cartographe, en particulier celle des techniques de levé des plans.

L'originalité de ce plan est multiple : Il représente tout d'abord un champ étendu des environs de Lyon, de Saint-Genis-Laval à Rilleux. Il donne ensuite plusieurs cotes d'altitude, mesurées " par rapport au zéro de l'échelle hydrométrique du pont de l’Archevêché ". Sa vocation militaire, enfin, est évidente : Les forts entourant la ville, notamment, y sont localisés avec une précision certaine. C'est probablement cette qualité de précision qui fait que, peu après sa parution, le plan est utilisé par différents services techniques pour y représenter leurs projets : projet d'axe routier avenue Berthelot-Choulans, projet d'amélioration de la navigation, projet de débarcadère de chemin de fer, etc. Le plan est réédité en 1844. Il reçoit divers ajouts, reflétant bien son intérêt militaire. Les casernes, gendarmeries, hôpitaux militaires, en particulier, y figurent en bonne place.

Le plan des Brotteaux

En 1837, Laurent Dignoscyo entre aux Hospices de Lyon. En 1839, il présente au conseil d'administration des Hospices le " Plan général des propriétés appartenant aux Hôpitaux civils de Lyon, situées sur les communes de la Guillotière et de Villeurbanne, sur la rive gauche du Rhône ".

Ce plan a un énorme retentissement. Il est largement diffusé, car le conseil d'administration des Hospices prend la décision de le faire graver sur cuivre, et d'en tirer mille exemplaires. C'est la première fois, semble-t-il, qu'un plan précis et fidèle de la rive gauche du Rhône est publié. Le quartier est en période d'urbanisation intensive, et le plan sert de base aux diverses études de voirie et de promotion urbaine. Les propriétés appartenant aux hôpitaux y sont clairement délimitées, de même que les parcelles déjà urbanisées, les équipements publics, les forts, etc.

De 1839 à sa disparition en 1876, Laurent Dignoscyo gère le patrimoine des Hospices. À ce titre, son service a la charge de tenir à jour les plans de détail des " masses " - les parcelles - qui le composent. C'est un ensemble de plus d'une centaine de plans de détail qui se constitue ainsi progressivement sur ce quartier en pleine évolution. Le plan de 1839 lui-même n'est cependant pas mis périodiquement à jour. Mais la documentation cartographique rassemblée par Laurent sur la rive gauche du Rhône sera largement utilisée, par lui et par son fils, Claude Joseph, pour l'établissement de plans ultérieurs, par exemple pour le plan de Lyon au 1:10 000e, en 1847 (planche 19.), ou celui de Lyon (Guillotière-Brotteaux) au 1:500e (planche 22.2.), à partir de 1855.

Les premières cartes départementales d'Eugène Rembielinski

De 1833 à 1837, Eugène Rembielinski, réfugié politique polonais à Caen, travaille comme graveur en cartographie au Service du cadastre du département du Calvados. Il se voit confier, pendant cette période, la gravure de l'atlas cantonal de ce département. La publication de cette collection de 34 cartes, à raison d'une carte par canton, établies au 1:30 000e, s'échelonne de 1839 (canton de Falaise) à 1842 (canton d'Evrecy). Elles ont été dressées par le géomètre en chef du cadastre du département, M. Simon, gravées sur pierre par Eugène Rembielinski, et éditées par l'atelier de lithographie de N. Gratia, 9, rue d'Austerlitz à Paris. Eugène Rembielinski réside dans cette ville depuis 1837. Ce travail a donc vraisemblablement été réalisé, d'abord sur place, à Caen, et ensuite à Paris.

En 1841, alors qu'il travaille comme dessinateur graveur au Dépôt des Cartes du ministère de la Guerre, Eugène Rembielinski obtient, du conseil général du Rhône, la commande de l'établissement de la carte de ce département, à raison d'une feuille par canton, comme pour la précédente carte du Calvados, qui lui a certainement servi de référence. C'est alors une commande passée à un entrepreneur, Eugène Rembielinski en l'occurrence, qui prend la responsabilité complète de l'opération. Celle-ci est d'envergure. La première feuille, celle du canton de Villefranche, est publiée en 1843, et la dernière, celle de Lyon, en 1855. Quatorze années de travail pour vingt cartes au 1:40 000e, avec la représentation du relief à l'aide de hachures !

L'entrepreneur a certainement fait appel à des topographes vacataires pour les levés de plan, sans doute avec l'appui des techniciens des Ponts et Chaussées. Il lui a fallu néanmoins coordonner les opérations. Il s'est chargé personnellement de la gravure sur pierre, qu'il maîtrise parfaitement. Il a créé, à cet effet, un atelier de lithographie, installé à Paris. Il fait effectuer les tirages chez l'imprimeur Kaeppelin, à Paris. La publication progressive de ces cartes recueille l'approbation des responsables de la préfecture, préfet et secrétaire général en tête, et des membres du conseil général. Terme, maire de Lyon, et député du Rhône, exprime également sa satisfaction(89).

Eugène Rembielinski se voit ensuite confier plusieurs commandes complémentaires : une réduction en trois feuilles au 1:60 000e, éditée en 1851, deux autres, au 1:160 000e et au 1:100 000e, en 1854 et 1868.

Fig. 10. Évolution de la qualité du dessin chez Laurent Dignoscyo : plan de Lyon de 1822, détail (Lyon, Archives municipales, 2 S 630). Reprod. 5 Ph 35588.

Fig. 11. Traitement de la végétation chez Laurent Dignoscyo : plan de Lyon de 1822, détail (Lyon, Archives municipales, 2 S 630). Reprod. 5 Ph 35589.

Fig.12. Traitement du bâti chez Laurent Dignoscyo : plan de Lyon au 1:10 000e, 1847, détail du quartier des Terreaux (Lyon, Archives municipales, 2 S 574). Reprod. 5 Ph 35585.

Les cartes de Laurent Dignoscyo, éditées par Perrin

Avec l'accord tacite de son employeur, les hospices de Lyon, Laurent Dignoscyo poursuit, après 1839, une activité de cartographe indépendant. Dans les contrats qu'il passe avec ses clients privés, il est spécifié qu'il agit " en son nom personnel "(90).

D'après son fils, il établit, en 1844, " pour les études du chemin de fer ", la carte de Lyon à Marseille(91). C'est vraisemblablement à partir de ce travail qu'il peut faire publier, l'année suivante, par l'éditeur lyonnais Louis Perrin, la carte du cours du Rhône de Lyon à la mer. Cette publication, dont la Revue du Lyonnais fait un compte rendu élogieux, se présente sous la forme d'un volume in-4, comprenant une notice historique et descriptive des villes et sites jalonnant l'itinéraire de Lyon à la mer, rédigée par Alfred de Terrebasse(92). Celui-ci a peut-être bien été, en fait, l'instigateur de la publication. Quant à la carte, établie à l'échelle du 1:50 000e, elle constitue un long ruban plié en accordéon, de six mètres cinquante de long.

Louis Perrin avait déjà publié, en 1843, la carte de Lyon et du plateau bressan, établie par Laurent Dignoscyo à l'échelle du 1:40 000. Cette carte avait pour objet de représenter un projet d'alimentation en eau de la ville de Lyon, à partir de la captation de sources situées sur le plateau des Dombes. Ce projet, qui recueillait l'adhésion de plusieurs notables lyonnais, a finalement été abandonné(93).

Lyon au 1:10 000e (planche 19.)

Le premier plan de Lyon à cette échelle résulte de la première collaboration entre Laurent Dignoscyo et Eugène Rembielinski. Il est édité en 1847, avec l'approbation de la préfecture du Rhône, mentionnée sur le plan lui-même.

Laurent Dignoscyo s'est chargé du levé et du dessin, et Eugène Rembielinski de la gravure sur pierre. C'est une belle réalisation. L'échelle choisie permet de faire apparaître clairement les détails topographiques de la ville. En particulier, les immeubles y sont représentés avec le dessin de leurs structures internes, comme les cours intérieures, ce qui représente une nouveauté pour l'époque (fig. 12). Le plan est réédité plusieurs fois, notamment en 1848, 1852, et 1857.

En 1855, les services des Ponts et Chaussées confient à Claude Joseph Dignoscyo et Eugène Rembielinski le soin d'établir, à l'échelle de 1:10 000e, les cartes des cours du Rhône et de la Saône (voir ci-après). La carte portant le n° zéro, commune aux deux cours, représente la ville de Lyon.

À cette époque, vers 1860, la pierre lithographique du plan précédent de Lyon au 1:10 000e s'avère malheureusement inutilisable, par suite d'un incident survenu dans l'atelier de l'imprimeur Kaeppelin. Claude Joseph Dignoscyo et Eugène Rembielinski demandent alors à l'administration des Ponts et Chaussées l'autorisation d'éditer à leurs frais, et pour la vente au public, la carte n° zéro des cours du Rhône et de la Saône. Cette autorisation leur est accordée, à condition de modifier le titre du plan. Celui-ci prend alors l'intitulé suivant : Plan de la ville de Lyon, dressé en 1863 par MM. de Dignoscyo et Rembielinski, auteurs des cartes du cours général du Rhône et de la Saône. Le nouveau plan, contrairement au précédent, comporte un quadrillage. C'est celui des cartes du Rhône et de la Saône, qui prend son origine sur l’arête aval de la culée gauche du pont de la Mulatière. Comme il a été dit plus haut, le plan est mis en vente au prix de six francs. Il reçoit un accueil favorable du public, et il s'en vend huit cents exemplaires en un an et demi. Plusieurs rééditions suivent, notamment en 1865, 1872 et 1880.

Il existe ainsi deux versions successives du plan de Lyon au 1:10 000e, toutes deux gravées par Eugène Rembielinski : la première, dessinée par Laurent Dignoscyo, de 1847 à 1857 ; la deuxième, dessinée par son fils, Claude Joseph, de 1863 à 1880.

 

Les plans parcellaires de la Guillotière et des Brotteaux (planche 22.1. et 22.2.)

En 1842, la commune de la Guillotière confie aux géomètres Van Doren et Terra le soin d'établir le plan détaillé de la rive gauche du Rhône. Ce travail est terminé en 1847. Il comprend cinquante-huit feuilles au 1:500e. En 1852, la Guillotière est rattachée à la ville de Lyon. Celle-ci tente d'utiliser ce plan pour l'étude des projets d'alignement, mais rencontre des difficultés d'utilisation laissant supposer que le plan comporte des inexactitudes. Elle désigne deux experts, Laurent Dignoscyo et Cassini, à fin de vérifier la fiabilité du plan. Leur jugement est sévère : de graves erreurs sont mises en évidence par les deux experts.

En 1854, Gustave Bonnet prend la direction des services de la voirie de Lyon, appelé à ce poste par le préfet Vaïsse. Il décide de faire procéder à l'établissement d'un nouveau plan de ce quartier; tâche qu'il confie à Claude Joseph Dignoscyo. Ce choix n'est pas innocent. Gustave Bonnet sait que Laurent Dignoscyo, en tant qu'inspecteur des propriétés des Hospices, est l'auteur d'un plan de la rive gauche du Rhône, au 1:5000e, qu'il a publié en 1839, et dont on reconnaît unanimement la qualité. Ce plan n'a cependant pas été révisé, depuis 1839, mais son auteur, par ses fonctions aux Hospices, a rassemblé une documentation cartographique inégalable, et parfaitement à jour, sur ce quartier. Sans aucun doute, cette documentation sera susceptible d'être utilisée par son fils, Claude Joseph, pour l'aider dans l'important travail qui lui est confié.

Mais les projets en cours ne peuvent attendre l'établissement complet du nouveau plan projeté. Gustave Bonnet demande alors des plans partiels du quartier. Tel est le cas pour le tracé du cours de Brosses, notre actuel cours Gambetta. Claude Joseph Dignoscyo signe, à cet effet, en 1855, le " plan d'une partie du 3e arrondissement de Lyon, levé et dessiné par J.C.J. Dignoscyo fils, chargé du levé général du 3e arrondissement ". Les emprunts au plan des Brotteaux de 1839 sont reconnaissables : l'échelle est la même, 1:5000e, et les propriétés foncières y sont indiquées de façon similaire. Cette échelle est particulièrement agréable pour les projets d'ensemble, car elle donne aisément la vue générale d'un quartier, sans occulter les détails fondamentaux. Gustave Bonnet en a certainement apprécié les avantages, et l'on peut facilement comprendre qu'il ait, quelques années plus tard, donné son accord à la publication du plan général de la ville, en six feuilles (planche 23.), et à la même échelle.

Pour le plan détaillé de la Guillotière et des Brotteaux, Gustave Bonnet demande la réalisation d'une triangulation préalable. Elle se traduit par l'édition, en 1856, d'un canevas trigonométrique au 1:10 000e signé par de Dignoscyo père et fils. Compte tenu des obligations professionnelles de Laurent aux Hospices, il est vraisemblable d'attribuer à Claude Joseph la principale part des opérations de triangulation. Celle-ci est spécifiée commencée le 1° août 1855, et terminée en 1856. Elle s'appuie sur une base de 956,20 mètres, mesurée sur le cours Lafayette. Elle déborde largement le territoire de la rive gauche du Rhône, pour se raccorder au reste de la ville par une quinzaine de points, tels les clochers de Fourvière, de Saint-Irénée, des Chartreux, de Saint-Georges, de Saint-Nizier, de Saint-François, etc. Les distances sont données avec une précision du centimètre, valeur réaliste communément admise à l'époque, quoique peut-être illusoire pour les longues distances. De plus, contrairement aux autres opérations de triangulation, antérieures et postérieures, le canevas est gravé et reproduit à plusieurs exemplaires, ce qui laisse supposer l'existence d'une équipe d’opérateurs sur le terrain, chargés du levé des plans, et coordonnés par un maître d'oeuvre unique.

Le plan parcellaire lui-même est établi au 1:500e. Il comprend soixante-et-une feuilles de 1 m x 0,6 m, distribuées en deux parties rassemblant les feuilles 1 à 36, et 37 à 61. Les archives municipales de Lyon détiennent la collection complète de six atlas reliés, au format de 1,12 m x 0,73 m. Deux de ces atlas constituent les exemplaires de la minute manuscrite des plans, les quatre autres atlas constituent deux exemplaires d'expéditions, également manuscrites, sur lesquelles on peut reconnaître les mises à jour successives(94). Ces plans n'ont en effet jamais été reproduits par la gravure. Deux atlas d'expéditions sont présentés sous une reliure en cuir pleine peau, aux coins de laiton, et décorées du blason de la ville, ce qui en fait une oeuvre de grand prestige. Une date figurant sur l'une des minutes laisse supposer que l'opération d'établissement des plans était achevée en 1857, ce qui correspond, du reste, à la date du règlement financier de l'opération.

À la demande de Gustave Bonnet, Claude Joseph Dignoscyo effectue, à la même date, une réduction au 1:2000e de ce plan parcellaire, destinée à être reproduite par la gravure. L'ensemble est réparti sur huit feuilles du même format, 1 m x 0,6 m. Les archives municipales de Lyon conservent notamment deux atlas relatifs à cette édition. Le premier comporte les minutes manuscrites, ainsi que les premières épreuves de l'imprimeur graveur Lemaître. Le deuxième rassemble les huit feuilles du tirage définitif, dont l'édition date de 1860.

Sur ce plan parcellaire du quartier de la Guillotière et des Brotteaux, on peut formuler deux remarques :

La première s'applique au titre même du plan : Les feuilles du 1:2000e sont titrées " Plan général de la ville de Lyon " suivi de l'indication du secteur représenté, par exemple " Rue Impériale-Palais de Justice-Fourvières ". L'appellation de " Plan de la Guillotière et des Brotteaux ", sous laquelle la " notice historique des plans de Lyon "le désigne, si elle est plus précise, n'est donc pas conforme aux intentions du concepteur, Gustave Bonnet en l'occurrence. De toute évidence, celui-ci avait déjà, en 1855, établi son projet d'ensemble d'un plan parcellaire de l'ensemble de la ville, dont le plan cité constitue la première réalisation(95).

La deuxième remarque a trait à la trame d'assemblage des feuilles au 1:500e : Les bords de feuille sont définis à partir du méridien et de sa perpendiculaire passant au sommet du dôme de l'Hôtel de ville, avec un décalage de 100 mètres à l'est et au nord. Cette trame d'assemblage, définie pour les plans de la Guillotière et des Brotteaux exécutés en 1856-1857, sera également, par la suite, appliquée aux plans parcellaires des autres quartiers, avec cependant une numérotation différente. Cette observation confirme bien l'existence d'un projet général conçu par Gustave Bonnet dès 1855.

Les plans parcellaires de la Guillotière et des Brotteaux, de Claude Joseph Dignoscyo, seront utilisés par la Voirie municipale pendant environ trente ans, jusqu'en 1887, date à laquelle une nouvelle opération de triangulation et de levé de plans de la partie sud de la Guillotière sera confiée aux géomètres Mermet et Vernay. Cette opération sera terminée en 1890. Entre temps, une opération similaire, pour la partie centrale de la Guillotière, aura été réalisée en 1868-1870 par Grisard, pour la triangulation, et par Simon, pour le levé des plans.

La deuxième série des cartes départementales d'Eugène Rembielinski

L'accueil réservé à la publication des cartes des départements du Calvados et du Rhône pousse d'autres départements à se doter de documents similaires. Ils s'adressent tout naturellement à Eugène Rembielinski.

Ainsi, sont successivement produites les cartes des départements de l'Ain (1855), de la Saône-et-Loire (1856), de la Haute-Vienne (1858), de l'Isère (1864), et peut-être aussi de quelques autres. Claude Joseph Dignoscyo cite, par exemple, la carte du département des Basses-Alpes, document qui n'a cependant pas été identifié jusqu'à maintenant(96).

Le parc de la Tête-d’Or

Le premier plan représentant le parc de la Tête-d’Or date de 1856. C'est un plan manuscrit en cinq couleurs dessiné par Laurent Dignoscyo. Il est intitulé " Plan du domaine de la Tête-d’Or, avec la lône de ce nom, et les fortifications ". Établi à l'échelle du 1:2000e, il sert de pièce justificative à l'acte de cession des terrains des Hospices à la ville de Lyon, le 27 novembre 1856. L'auteur n'a certainement pas éprouvé de grandes difficultés pour l'établir, puisque le domaine de la Tête-d’Or faisait partie du patrimoine des Hospices, et que Laurent Dignoscyo avait donc à sa disposition les plans levés dans un passé récent.

Entre 1856 et 1860, le préfet Vaïsse fait aménager par le paysagiste Denis Bühler le parc de la Tête-d’Or, " campagne de ceux qui n'en ont pas "(97). L'aménagement pratiquement terminé, la Voirie municipale commande à Claude Joseph Dignoscyo le plan du Parc réaménagé. Le levé est exécuté par ce dernier en 1860, après une triangulation préalable, et fait l'objet d'un plan manuscrit établi à l'échelle du 1:1000e, plan jamais reproduit, et malheureusement non identifié jusqu'à maintenant.

La même année, Gustave Bonnet charge Claude Joseph Dignoscyo d'en établir une réduction au 1:2000e pour être reproduit par la gravure. Il semble, du reste, y avoir eu un malentendu à ce sujet : l'ingénieur de la Voirie en charge du dossier prétend avoir commandé un plan en noir, et Claude Joseph lui livre un plan en couleur. Ils ont dû finalement trouver un accord, puisque le plan existe sous les deux versions, noir et couleur. Ils sont tous deux datés de 1860, et établis à l'échelle de 1:2000e(98). Ce plan semble avoir connu un bon succès de diffusion, puisque l'année suivante, en 1861, Gustave Bonnet fait exécuter quelques corrections pour une diffusion supplémentaire de cent exemplaires. Le musée Gadagne conserve la minute de l'exemplaire annoté par Bonnet.

Enfin, en 1863, Claude Joseph Dignoscyo signe une autre version du plan du parc de la Tête-d’Or, établi au 1:5000e, et vraisemblablement extrait du plan de Lyon en six feuilles, à cette échelle, qui vient d'être publié. Ce plan comporte, dans un cartouche, une vue perspective du parc. Il est réédité en 1877, mais sans la vue perspective.

Les cartes des cours du Rhône et de la Saône

En 1855, Claude Joseph Dignoscyo et Eugène Rembielinski se voient confier par les services des Ponts et Chaussées un travail d'une importance considérable : l'établissement des cartes au 1:10 000e des cours du Rhône et de la Saône. Réalisé en dix ans, de 1855 à 1866, ce travail se concrétise par un ensemble d'environ cent vingts feuilles au format de 80 x 50 cm.

Le cours de la Saône fait l'objet de quarante-quatre feuilles, de Lyon à Jonvelle. Celui du Haut Rhône, de Lyon au Parc, en amont de Seyssel, représente environ vingt feuilles, et celui du Bas Rhône, de Lyon à Donzère, environ cinquante-quatre feuilles. Les cartes se présentent, soit en atlas, souvent incomplets, soit en exemplaires séparés, dont certains sont aquarellés. Il faut y rajouter quelques soixante feuilles du cours du Rhône de Donzère à la mer, exécutées, selon les dires de Claude Joseph Dignoscyo, entre 1870 et 1874(99). Cette dernière production n'a pu encore être identifiée à ce jour.

Les notices des atlas précisent les conditions d'exécution des opérations. Tout d'abord, une trame d'assemblage des cartes est établie (fig. 13). Elle est basée sur un quadrillage de méridiens et de perpendiculaires dont l'origine correspond à l’arête d'aval de la culée gauche du pont de la Mulatière. Quant aux opérations de levé et d'établissement des plans, " elles ont pris pour base une triangulation spéciale rattachée à celle de la carte du dépôt de la Guerre. Le levé s'est étendu sur une zone comprenant de chaque côté une largeur moyenne de 300 mètres à partir de la berge. Au-delà, le plan a été déduit des plans des cadastres qu'on a révisés en y indiquant tous les changements survenus depuis leur confection ".

Fig. 13. Trame d'assemblage des feuilles des cartes du cours du Rhône et de la Saône au 1:10 000e, 1857-1866 (Lyon, Archives municipales, 450028). Reprod. 5 Ph 35618.

Pour cet important travail, Claude Joseph Dignoscyo et Eugène Rembielinski ont évidemment bénéficié du concours actif des agents des Ponts et Chaussées. Comme pour l'établissement des cartes cantonales du département du Rhône, ils assurent, outre leurs tâches personnelles de dessinateur et de graveur, la coordination de l'ensemble des opérations. Leur vocation d'entrepreneurs en cartographie est, ici encore, clairement affirmée. Ils n'hésitent pas, et ne s'en cachent pas, à utiliser des travaux antérieurs, si cela peut accélérer la réalisation. À l'inverse, le travail accumulé pourra être réutilisé, comme ce sera le cas pour la feuille n° zéro, qui sera rebaptisée Plan de la ville de Lyon, et largement diffusée auprès du public (voir ci-dessus).

Peut-être trouve-t-on une réutilisation de ce genre dans la carte des bassins du Rhône et de la Saône, établie par Claude Joseph Dignoscyo, sous la direction d'un professeur de faculté, J. Fournet, pour illustrer vraisemblablement les travaux de ce dernier en la matière.

Le plan de Lyon en six feuilles (planche 23.)

En 1860, Laurent et Claude Joseph Dignoscyo présentent à Gustave Bonnet un important travail qu'ils viennent d'achever et qu'ils ont entrepris de leur propre initiative, sans avoir reçu de commande préalable de l’administration. Il s'agit du plan général de la ville de Lyon, réparti sur six feuilles, établi à l'échelle du 1:5000e.

Gustave Bonnet est visiblement séduit par la qualité de ce travail, et par l'intérêt qu'il présente pour les services de la Voirie municipale, qu'il dirige depuis maintenant cinq ans. Il demande donc à la municipalité d'acquérir le plan, ce qui se concrétise par un traité signé le 14 juillet 1860.

La version officielle de la genèse de ce plan est qu'il a été entrepris par ses auteurs plus de dix ans auparavant, soit vers 1850. Bien qu'effectivement aucune commande officielle n'ait été passée aux Dignoscyo avant 1860, il est néanmoins permis de penser que Gustave Bonnet avait, depuis 1855, connaissance du travail qui était en cours d'établissement, qu'il l'avait vraisemblablement encouragé, et que l'acquisition ultérieure du plan était hautement probable.

Le plan présenté à Gustave Bonnet en 1860 comporte six feuilles de 70 x 55 cm qui peuvent s'assembler pour former un grand panneau de 2,10 x 1,10 m. Il a été établi " par réduction au pantographe des plans cadastraux préalablement révisés, complétés par de nombreux levés particuliers. Les assemblages combinent les triangulations du Génie Militaire et du Cadastre "(100). Après acquisition du plan, Gustave Bonnet décide de le faire reproduire, après toutefois une révision générale. Il charge Claude Joseph Dignoscyo de cette double opération. Le mode de reproduction retenu est l'autographie. Le tirage est confié à l'imprimeur lithographe Courtot. Les premières feuilles sortent en 1861, et le tirage complet date de 1863. Il est publié en quatre versions : en noir, sans courbes de niveau ; en noir, avec courbes de niveau ; en couleur, sans courbes de niveau ; en couleur, avec courbes de niveau.

L'administration municipale en autorise la vente au prix de six francs la feuille. Le premier tirage de 1863, de quinze cents exemplaires, est accueilli favorablement par le public.

Un an après, en 1864, Claude Joseph Dignoscyo en réalise une réduction au 1:40 000e, vraisemblablement pour le seul amour de l'art. Cette réduction, qui reste à l'état de manuscrit en trois couleurs, jamais reproduit par la gravure, peut être considéré comme une démonstration du talent de miniaturiste de son auteur, étant données ses dimensions réduites et l'abondance des détails représentés. Probablement conservé dans la collection personnelle de l'auteur jusqu'à la fin de sa vie, il fait partie actuellement de celle du musée Gadagne (fig. 14).

Fig. 14. Réduction du plan de Lyon en six feuilles au 1:40 000e, plan manuscrit de Claude Joseph Dignoscyo, 1864 (Lyon, Musée Gadagne). Reprod. 5 Ph 35474.

Fig. 15. Plan de l'Île-Barbe au 1:5000e, plan manuscrit de Laurent Dignoscyo, 1870 (Lyon, Musée Gadagne, s.n.). Reprod. 5 Ph 35488.

Six ans plus tard, en 1870, Laurent Dignoscyo dessine un plan de l’Île-Barbe au 1:5000e. Utilisant vraisemblablement la base cartographique du plan en six feuilles, cet extrait s'en distingue par un degré de détails nettement supérieur. Les parcs et jardins de ce quartier y sont représentés notamment avec un souci de précision qui pourrait laisser penser que le plan est destiné à l'un des propriétaires de ces luxueuses résidences. Manuscrit en couleur, il est, comme le précédent, conservé par le musée Gadagne (fig. 14). C'est une des dernières oeuvres personnelles connues de Laurent Dignoscyo. En 1870, il a soixante-quinze ans. Il lui reste six ans à vivre.

En 1882, le plan en six feuilles, qui date de vingt ans, a besoin d'une révision. Celle-ci est confiée à Jules Rembielinski, qui travaille depuis 1880, date de la mort de son père, dans le cabinet lyonnais de son oncle, Claude Joseph Dignoscyo. Les feuilles de cette deuxième édition du plan en six feuilles comportent ainsi la double signature Rembielinski et de Dignoscyo del. Le mode de reproduction choisi est alors l'héliogravure. Les tirages sont exécutés par l'imprimeur parisien Lemercier, qui en tire quinze cents exemplaires en 1888. La numérotation des feuilles et les cartouches contenant titres et légendes diffèrent de la première édition de 1863.

Trois ans auparavant, en 1885, alors qu'il effectue les opérations de révision, Jules Rembielinski réalise lui-même deux assemblages héliographiques en couleur du plan, pour la Voirie municipale, peut-être pour être exposés(101). Les archives municipales de Lyon conservent un exemplaire qui correspond à cette description.

Le plan en six feuilles, sous ses deux éditions de 1863 (planche ) et 1888, constitue une des oeuvres maîtresses de la cartographie lyonnaise de la deuxième partie du XIXe siècle. Sa quatrième version de 1863 notamment, en couleurs et courbes de niveau, peut être considérée comme le dernier grand plan de Lyon établi avec un parti résolument esthétique.

Les environs de Lyon au 1:40 000e

Au début de l'année 1864, Gustave Bonnet passe commande à Laurent Dignoscyo d'une carte des environs de Lyon au 1:40 000e. Un travail similaire a pourtant été entrepris, depuis quelques années, par les services de la voirie. Il a été confié à des géomètres vacataires, payés en régie, c'est-à-dire au temps passé. Gustave Bonnet n'est pas satisfait de l'avancement du travail, et charge Laurent Dignoscyo de le reprendre complètement et de l'achever, moyennant un prix forfaitaire convenu. Un traité, passé entre Gustave Bonnet et Laurent Dignoscyo le 15 janvier 1864, concrétise leur accord(102).

L'auteur de la notice historique sur les plans de Lyon note cependant que Claude Joseph Dignoscyo et Eugène Rembielinski, tirant parti de l'établissement de la carte du département du Rhône au 1:40 000e et des cartes des cours du Rhône et de la Saône, avaient déjà, à la même époque, dans leurs cartons, le dessin quasi-achevé d'une carte des environs de Lyon au 1:40 000e, et que Gustave Bonnet souhaitait l'acquérir. Les deux affirmations ne sont probablement pas contradictoires.

Toujours est-il qu'en réalité, c'est Claude Joseph Dignoscyo qui dessine la carte dans un délai record, puisqu'il remet son dessin à Gustave Bonnet en 1865. Comme indiqué dans un paragraphe précédent consacré à Eugène Rembielinski, c'est ce dernier qui est chargé de sa gravure sur pierre. La carte est éditée en 1869 par Lemercier, qui effectue un premier tirage de deux mille exemplaires.

La notice historique, déjà citée, est particulièrement élogieuse sur cette réalisation : " Par la finesse et la pureté du trait et des écritures, la perfection des indications typographiques et autres détails, cette gravure sur pierre, qui a toute la netteté d'une gravure sur cuivre, avec un ton général plus doux, peut être considérée comme une oeuvre de premier mérite, on peut dire même une oeuvre d'art "(103). Mise en vente par la Ville au prix de quatre francs l'exemplaire, elle est mise à jour à trois reprises, en 1874, 1884 et 1894, avec au moins une édition intermédiaire en 1882, et chaque fois des tirages d'environ mille exemplaires.

Avec la première publication de cette carte en 1869, Gustave Bonnet termine la mise en oeuvre de son projet cartographique lyonnais, qu'il a probablement conçu, dans ses grandes lignes, peu après son arrivée à Lyon. Il dispose en effet d'une panoplie complète et cohérente de plans établis à différentes échelles, chacun étant adapté aux types d'études à conduire : une carte du Grand Lyon au 1:40 000e ; un plan de Lyon au 1:10 000e ; un plan de Lyon en six feuilles au 1:5000e (planche 23.). Ces trois documents sont signés Dignoscyo et/ou Rembielinski.

Par ailleurs, les services de la Voirie, qu'il dirige, travaillent à la réalisation du grand projet d'un plan parcellaire de la ville, au 1:500e et au 1:2000e. Le premier travail achevé dans ce sens est celui des plans de la Guillotière et des Brotteaux, disponibles depuis 1857 pour le 1:500e, et 1860 pour le 1:2000e, et signés également Dignoscyo. Les plans parcellaires d'autres quartiers sont en cours d'établissement par d'autres équipes de géomètres, depuis 1861, date du début de l'opération de triangulation de Fouque. En 1869, vingt feuilles au 1:500e ont déjà été gravées par Séon. Il faudra cependant attendre 1887 pour que la Voirie municipale reprenne à son compte le projet d'une édition des plans parcellaires au 1:2000e.

Il est vrai que Gustave Bonnet n'est plus là pour insuffler son dynamisme naturel à ses équipes de la Voirie municipale : pratiquement éliminé du pouvoir local après les événements de 1870, il décède en effet en 1872.

Reproduction des plans parcellaires de Lyon au 1:500e

Au fur et à mesure de leur établissement par divers géomètres, tels Vignat, Mermet, Vernay, les feuilles du plan parcellaire de Lyon au 1:500e sont gravées sur zinc par Joanny Séon, graveur attaché à la Voirie municipale. De 1865 à 1883, date de son décès, Séon grave ainsi cinquante feuilles, qui sont imprimées chez Fugère Frères, " les seuls qui disposent de presses de la dimension convenable ". Le format des feuilles est en effet de 1 x 0,60 m.

En 1884, les services de la Voirie municipale s'interrogent sur le mode de reproduction à adopter pour la suite de l'opération. La gravure sur zinc utilisée jusqu'alors présente deux inconvénients. Tout d'abord elle revient cher. Le tirage d'une feuille coûte plus de six cents francs, alors qu'en autographie il revient à environ cent cinquante francs. Ensuite, elle nécessite un tirage humide qui induit des déformations du papier, ce qui est considéré comme rédhibitoire. La Voirie municipale prend donc la décision de retenir le procédé autographique pour la reproduction des plans. Elle confie l'établissement des calques autographiques à Jules Rembielinski, et le tirage à l'imprimeur parisien Monrocq.

De 1884 à 1892, Jules Rembielinski reçoit de la Voirie municipale quatre commandes successives. Pendant cette période, cent trente-deux feuilles du 1:500e sont reproduites en autographie par le couple Rembielinski-Monrocq. En 1896, la Voirie municipale décide, une nouvelle fois, de changer de procédé de reproduction. Elle choisit le procédé dit " autophotographique " mis en oeuvre par l'imprimeur parisien Gentil. Une commande de soixante-cinq calques pour ce procédé est passé en 1897 à Jules Rembielinski. Il n'est pas certain que ce dernier ait pu honorer cette commande. Son décès proche, en 1901, en est peut-être la cause.

Les tirages exécutés de 1865 jusqu'à la fin du XIXe siècle, soit par Séon-Fugère jusqu'en 1883, soit par Rembielinski-Monrocq ensuite, ne sont pas signés, probablement en application de consignes générales de la Voirie municipale, à partir d'une certaine époque, puisque cette absence de signature se retrouve sur d'autres plans de la même période. Leur identification n'est donc pas évidente, car seules la date, malheureusement souvent absente, et la qualité de la reproduction, peuvent servir de guides. Quelques exemplaires détenus par les archives municipales de Lyon permettent néanmoins de faire la différence. L'atlas 1541 Wp 65, daté de 1867-1869, appartient vraisemblablement à la première édition, celle de Séon-Fugère, alors que les atlas 1541 Wp 67 et 69, datés de 1890 et 1898, correspondent à la deuxième édition, celle de Rembielinski-Monrocq. Le dernier rassemble dix-sept feuilles du quartier des Brotteaux, ce qui correspond à une commande passée à Jules Rembielinski en 1892.

À noter que la notice historique déjà citée attribue à Jules Rembielinski, à l'occasion de la commande de quarante calques autographiques qui lui est confiée en 1888, la révision des plans correspondants " exécutée sur le terrain ".

Les plans généraux de Lyon au 1:2000e

En 1887, la Voirie municipale reprend le projet d'établissement de plans parcellaires de la ville au 1:2000e, à partir d'une réduction des plans au 1:500e. Une partie de ce projet avait déjà été réalisé en 1857-1860 avec les huit feuilles au 1:2000e des quartiers de la Guillotière et des Brotteaux, dessinées par Claude Joseph Dignoscyo et imprimées par Lemercier. En 1887, une centaine de feuilles au 1:500e sont disponibles en version imprimée, mais aucune réduction au 1:2000e n'en a été tirée.

G. Bonnet avait pourtant, au cours de la période 1860-1870, plusieurs fois souligné l'intérêt de cette échelle du 1:2000e, et la notice historique rappelle son argumentation : " Le plan parcellaire est précieux, on peut dire indispensable, pour les études de détail des projets de la Ville. Sa trop grande dimension le rend impropre à être utilisé pour les études d'ensemble. D'où la nécessité d'établir un plan à une échelle plus restreinte, celle du 1:2000e "(104). Cette échelle est, de plus, à cette époque, imposée par la législation pour les plans d'enquêtes d'expropriation.

Considérant, en outre, que le travail déjà réalisé au 1:500e recouvre la majeure partie de la partie urbaine de la commune de Lyon, la Voirie décide d'en faire effectuer la réduction au 1:2000e. Ceci représente dix-huit feuilles, sur le total prévu de trente-et-une feuilles correspondant à l'ensemble du territoire de la commune. Les commandes des réductions et de l'établissement des calques autographiques sont confiées à Jules Rembielinski, et celles des tirages à l'imprimeur parisien Lemercier. Ces commandes sont datées de 1887 pour les sept premières feuilles, et de 1892 pour les onze suivantes(105). Les archives municipales de Lyon conservent deux atlas correspondant à ces éditions du plan parcellaire au 1:2000e. Les feuilles ne comportent pas de signature. Sur l'une des feuilles, figure la date du tirage : 1898.

Le plan de la commune de Lyon au 1:10 000e

En 1889, la Voirie municipale constate que le plan de Lyon existant à cette échelle, dont la dernière mise à jour date de 1880, présente un grave défaut : conçu en 1847, il n'intègre évidemment pas les extensions ultérieures de la commune, et ne recouvre donc pas la totalité de son territoire, à l'est comme à l'ouest. Il est donc décidé de confier à Jules Rembielinski l'établissement d'un nouveau plan au 1:10 000e, recouvrant un champ plus étendu que l'ancien. Dans sa soumission, Jules Rembielinski signale qu'il conserve, dans ses archives, la minute manuscrite du plan établi en 1847 par son grand-père, Laurent Dignoscyo, et qu'il compte s'en servir comme base de son travail, en le mettant au préalable complètement à jour(106).

Le nouveau plan est achevé, dans sa version manuscrite, en 1891, quinze mois après notification de la commande. La méthode appliquée pour la mise à jour du plan de 1847 est basée : " pour la partie urbaine, sur une réduction au pantographe des plans au 1:500e et au 1:2000e, pour la partie suburbaine, sur l'utilisation des plans cadastraux comme canevas, révisés et complétés par des opérations effectuées sur le terrain, et par des documents divers dans les services. "(107)

Le plan manuscrit est établi sur une seule feuille de 1,05 x 0,92 m. En 1894, la Voirie décide de le faire reproduire par l'autographie par l'imprimeur Lemercier. Un premier tirage de cinq cents exemplaires sort en 1895. L'exemplaire gravé est établi sur deux feuilles, car Lemercier ne possède pas de presse suffisamment importante pour l'imprimer sur une seule.

En 1898, il en est tiré une réduction au 1:20 000e par l'imprimerie de lithographie et d'héliographie Veuve Léon Delaroche à Lyon. Cette version est évidemment plus maniable, mais au détriment de sa lisibilité, compte tenu de l'abondance des détails représentés.

Deux mises à jour du plan au 1:10 000e se succèdent, en 1898 et en 1900. Aucun de ces tirages n'est signé, comme il semble que ce soit devenu la règle à cette époque. Un an avant sa mort, en 1901, Jules Rembielinski a ainsi la satisfaction de constater que le succès de son plan nécessite une troisième édition, satisfaction sans doute teintée d'un peu d'amertume de ne pas voir son nom y figurer. En 1906, l'ingénieur en chef de la ville note que " les services municipaux et le public usent très fréquemment de ce plan. La consommation annuelle est d'environ 300 exemplaires. Il faut donc envisager à bref délai un tirage important. " Il propose une édition entièrement nouvelle, pour tenir compte des modifications intervenues en six ans. Mais nous sommes alors au XXe siècle, et Jules Rembielinski n'est plus là pour assurer la mise à jour(108).

Le plan de Lyon en relief

C'est une oeuvre tardive de Claude Joseph Dignoscyo. Ce plan ne comporte pas de date, mais il représente l'état de la ville aux environs de 1880-1890. Le plan est établi à partir d'un tirage sur papier, en trois couleurs, au 1:30 000e, avec courbes de niveau dessinées en rouge. Le relief est obtenu par gaufrage du papier, s'appuyant vraisemblablement sur un moule déduit des courbes de niveau. D'après les indications portées sur le plan, ce procédé est appliqué par un spécialiste allemand ou autrichien du nom de Streffleur. L'éditeur du plan est la papeterie Mercier à Lyon, qui s'en déclare propriétaire. Les archives municipales de Lyon en détiennent un exemplaire. On en trouve d'autres dans des collections particulières lyonnaises.

Artistes oubliés et praticiens confirmés

Artistes oubliés

Les analyses précédentes concernent exclusivement l'activité cartographique des membres de la dynastie Dignoscyo-Rembielinski. Mais on sent bien que leur réussite professionnelle s'est développée à partir de réelles aptitudes artistiques.

C'est probablement ce double aspect - la technique et l'art - qui explique en partie leurs succès : les cartes et les plans qu'ils dessinent, disons-le sans réticence, sont beaux. Le soin qu'ils apportent à calligraphier les inscriptions, à guillocher leurs cadres, à symboliser les espaces verts, montrent qu'ils ne se contentent pas d'un simple travail de technicien.

Eugène Rembielinski se qualifie lui-même " d'artiste ", ainsi qu'on a pu le voir précédemment, dans une de ses lettres adressée à Gustave Bonnet, confirmant ainsi la haute idée qu'il se fait de son métier. Il est vrai qu'il hausse l'art de la gravure sur pierre appliquée à la cartographie jusqu'à un degré proche de la perfection. Comme on aimerait retrouver les fac-similés de cartes anciennes qu'il a gravées au début de sa carrière, sous l'autorité de Champollion-Figeac, Letronne et Jomard, qui appréciaient visiblement ses talents artistiques !

Laurent Dignoscyo dépasse, lui aussi, les simples capacités du dessinateur de plans. On sait avec quelle minutie et quel sens esthétique il a restauré, en 1842, le plan scénographique de Lyon de 1550. L'élévation de la façade de l'Hôtel-Dieu, qu'il a dessinée en 1838, démontre également ses qualités de dessinateur d'architecture.

Mais combien d'oeuvres de Laurent, (qu'on peut qualifier d'oeuvres d'art, même s'il ne s'agit évidemment que d'art mineur), établies en marge de son activité de cartographe, ont été égarées, et peut-être perdues à jamais ? On en connaît l'existence grâce aux témoignages de ses biographes, et aux catalogues des ventes publiques du début du XXe siècle. Ses biographes, Audin et Vial(109) notamment, citent nombre de cartes historiques décrivant les territoires autour de Jérusalem, d'Antioche, de Constantinople, etc, ainsi que plusieurs dessins et aquarelles représentant des paysages lyonnais, comme le pont de la Guillotière ou l'église de Fourvière. Confirmation en est donnée par les catalogues de deux ventes publiques. La première, en 1911, liste plus de soixante pièces, blasons ornés et aquarellés, dessins de personnages du Moyen Âge, dessins de vitraux, etc. La seconde, en 1929, propose à la vente " cent dessins, calques et aquarelles, signés et datés de 1832 ", réunis dans un album in-folio(110).

Que sont devenus ces témoignages du talent de dessinateur de Laurent Dignoscyo ? Il est possible qu'un certain nombre d'entre eux se trouvent actuellement dans des collections privées lyonnaises. Souhaitons que le hasard nous permette de pouvoir, un jour prochain, les identifier, et probablement les admirer.

Praticiens confirmés

Le terme de praticien, dans son sens premier, " celui qui maîtrise la pratique de son art ", convient tout particulièrement pour caractériser l'activité professionnelle des quatre membres de la dynastie Dignoscyo-Rembielinski. Sauf peut-être Eugène Rembielinski, qui a dû recevoir en Pologne une formation de graveur en cartographie, ils ont appris leur métier en le pratiquant et en se perfectionnant progressivement, pour finalement acquérir une maîtrise de leur art supportant largement la comparaison avec celle de leurs confrères officiellement certifiés.

Leur sens de l'organisation, la vision pragmatique qu'ils ont de leur métier, la complémentarité de leurs talents, qu'ils mettent en commun, sont parmi les raisons qui expliquent leur réussite. En particulier, ils se constituent, au fil des années, une documentation cartographique de premier ordre sur la région lyonnaise, qu'ils n'hésitent pas à réutiliser, comme on a pu s'en rendre compte ci-dessus à plusieurs reprises, pour de nouvelles réalisations. C'est cette organisation, qu'on pourrait caractériser sous la dénomination " d'agence de cartographie ", qui leur permet de démontrer à leurs clients l'efficacité dont ils font preuve pour honorer leurs commandes.

Et cette efficacité est redoutable, comme le montrent quelques exemples :

Laurent Dignoscyo, embauché par les hospices de Lyon en septembre 1837, présente son plan des Brotteaux au conseil d'administration de cette institution en janvier 1839, soit à peine plus d'un an après son arrivée.

Claude Joseph Dignoscyo réalise en deux ans, de 1855 à 1857, la triangulation et l'établissement des plans parcellaires de la Guillotière et des Brotteaux, ce qui représente soixante-et-une feuilles au 1:500e et huit feuilles au 1:2000e. Par comparaison, l'établissement, en version gravée, de cinquante-six feuilles au 1:500e relatives aux autres quartiers, sera ensuite réalisée en vingt-deux ans, de 1861, date du début de la triangulation de Fouque, jusqu'en 1883, date du décès du graveur Séon, par d'autres équipes de géomètres.

Eugène Rembielinski et Claude Joseph Dignoscyo mettent dix ans pour établir les quelques cent vingt feuilles au 1:10 000e des cours du Rhône et de la Saône, de 1855 à 1866.

Jules Rembielinski établit en quinze mois la nouvelle carte de la Commune de Lyon au 1:10 000e que la Voirie lui commande en 1889.

Dans ce domaine aussi, on aimerait savoir ce que sont devenues les archives de l’" agence " Dignoscyo-Rembielinski. Détenues, jusqu'en 1901, par Jules Rembielinski, elles ne sont pas mentionnées dans son inventaire après décès. Sans doute ont-elles été dispersées, et les chances de les retrouver, même en partie, sont malheureusement bien improbables !

C'est pourtant en partie grâce à elles que les quatre membres de la dynastie ont pu jalonner, par leurs signatures, quatre-vingts années de la cartographie lyonnaise du XIXe siècle.

Pierre Sarocchi

 

Annexe 3

Assemblage du plan de Lyon de L. B. Coillet au 1:900e. Existe dans l'inventaire fait à la fin octobre 1818 par Gaud, ingénieur du Cadastre. Ce plan au 1:900e n'est pas une réduction du plan au 1:300e ; il a été tracé directement sur le terrain à partir des données prises. Chacune des 15 feuilles correspond exactement à 9 feuilles du plan au 1:300e. ces feuilles (format 0,65 m x 1,00 m) sont cotées 2 S 502/1 à 2 S 502/12, 2 S 967, 2 S 968, 2 S 969). Reprod. 5 ph 35754.


87- Pierre-Yves SAUNIER, " Les guides touristiques de Lyon ", Géographie et cultures, n° 13, printemps 1995.
88-CHAMBET, Guide de l'étranger à Lyon, Lyon, 1818.
89-Paris, Archives nationales, BB11 539 (5418X4), dossier de naturalisation de Eugène Napoléon Rembielinski, apostilles de Terme, maire de Lyon et député du Rhône, Jomard, membre de l'Institut, et Despres, député du Rhône, à une lettre d'Eugène Rembielinski au ministre de la Justice, à la date du 5 août 1846.
90-À titre d'exemple, voir le traité entre la ville de Lyon et Laurent Dignoscyo, à la date du 15 janvier 1864 (Lyon, Archives municipales, 925 Wp 249, " carton 54, dossier 13, pièce 2 ").
91-Ibid., 322 Wp, non classé, 4e article, " Nomenclature [...] ", notice multigraphiée, rédigée sans doute par Claude Joseph Dignoscyo, vers 1889.
92-Revue du Lyonnais, t. 24, année 1846, p. 84. La notice historique et descriptive est présentée sans nom d'auteur. La revue du Lyonnais respecte cet anonymat. En revanche, l'Armorial des bibliophiles de Lyonnais (1907), en attribue explicitement la rédaction à Alfred de Terrebasse. L'exemplaire conservé aux archives municipales de Lyon comporte une dédicace de ce dernier " à mon ami Verne ", ainsi que sa signature en fin de texte.
93-Charles Guillemain, Histoire des eaux publiques de Lyon, Lyon, 1934.
94-La minute comporte les cotes du levé, et les bâtiments y sont indiqués par des hachures grises. L'expédition ne comporte pas de cotes, et les bâtiments y sont indiqués par des lavis. (Cf. notice historique précitée).
95-Deux articles de la Revue du Lyonnais, parus dans la rubrique " Chronique locale " (peut-être deux articles rédactionnels ?), en 1858 et 1859, semblent confirmer cette hypothèse. D'après ces articles, la ville de Lyon aurait eu de plus, à cette époque, l'intention de confier à l'équipe Dignoscyo-Rembielinski la totalité de l'établissement du plan parcellaire de Lyon au 1:500e, représentant environ deux cents feuilles. On sait que tel ne fut pas le cas, puisque la suite du travail fut, à partir de 1861, confié à d'autres géomètres.
96-Lyon, Archives municipales, 322 Wp, non classé, 4e article, " Nomenclature [...] ", notice multigraphiée, rédigée sans doute par Claude Joseph Dignoscyo, vers 1889.
97-Jean-Pierre GUTTON (dir.), Les lyonnais dans l'histoire, 1985, article " Vaïsse ", rédigé par Jean-Charles BONNET.
98-Lyon, Archives municipales, 332 Wp 14, " carton 2, dossier 388 ", lettre de Delerue, ingénieur adjoint, à Claude Josph Dignoscyo, à la date du 25 octobre 1860.
99-Ibid., 322 Wp, non classé, 4e article, " Nomenclature [...] ", notice multigraphiée, rédigée sans doute par Claude Joseph Dignoscyo, vers 1889.
100-Ibid.
101-Ibid., 322 Wp, non classé, 4e article, lettre de l'ingénieur en chef au maire de Lyon, à la date du 21 décembre 1885.
102-Ibid., 925 Wp 249, " carton 54, dossier 13, pièce 2 ".
103-Ibid., 938 Wp non classé, Notice historique sur les plans de la ville de Lyon, [1894].
104-Ibid.
105-Ibid., 322 Wp, non classé, 4e article, soumissions à la date.
106-Ibid., 322 Wp, non classé, 5e article, soumission.
107-Ibid., 938 Wp non classé, Notice historique sur les plans de la ville de Lyon, [1894].
108
-Ibid., 944 Wp 25, rapport de l'ingénieur voyer Morel, à la date du 30 mars 1906.
109-Marius Audin et Eugène Vial, Dictionnaire des artistes et ouvriers d'art du Lyonnais, Paris, 1918-1919, t. 1er, ad voc.
110-Catalogue d'estampes et [de] dessins anciens provenant d'une collection lyonnaise, vente le mardi 2 mai 1911, Me Bernoud, commissaire-priseur, P. Randin, expert, Lyon, 1911, pp. 170-171, n° 1381-1382, 1384-1386. Catalogue de la collection Paul Dissard, ancien conservateur des musées de Lyon : gravures, dessins, aquarelles, vieux papiers [...] : vente aux enchères les 18, 19, 20 et 21 21 mars 1929 et 14-17 mai 1930, Me Bussilet, commissaire-priseur, Lyon, 1929, p. 52, n° 602.

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