LE GRAND PLAN PARCELLAIRE OU DE DÉTAILS DE LA VILLE DE LYON, 1860-1970
LA CONTRIBUTION DES GÉOMÈTRES PRIVÉS

 

L’ensemble qui est communément appelé le Plan au 1:500e de la Ville est sans doute le document le plus consulté parmi les représentations générales du tissu urbain de Lyon.

Il est apprécié pour la multitude de détails qu’il comporte, étant donnée sa grande échelle, pour sa précision et la possibilité de visualiser la succession des états des lieux. Les particuliers ou les professionnels qui l’utilisent, soit pour la description, la construction, la modification ou la démolition du bâti ou de la voirie, ingénieurs ou techniciens, même les géomètres, ignorent sans doute que ce ne sont pas les agents voyers mais bien des géomètres privés qui l’ont dressé en quelque cent dix ans.

Établissement du plan

Un plan est l'image réduite, en projection horizontale, de la portion du territoire représenté. Sa précision détermine sa valeur. La précision est l’écart entre la mesure graphique sur le papier de la distance séparant deux points, et la réalité du terrain. Elle est bonne si l’écart n’excède pas les performances de l’oeil humain, qui est capable de discerner le 1/10e de millimètre sur le plan, représentant cinq centimètres réels à l’échelle du 1:500e. Cette précision est nécessaire pour calculer, par exemple, les emprises des voies nouvelles sur le domaine privé à quelques mètres-carrés près (dix centimètres d’écart sur la largeur d’une façade donne cinq mètres carrés d’écart sur la superficie, pour une longueur de parcelle de cinquante mètres).

Pour établir un plan, il est indispensable de commencer par un canevas général pour terminer par le relevé des détails. Les opérations successives sont : la triangulation, la polygonation, le lever des détails et le dessin.

Triangulation

Le principe de la triangulation est la mesure sur le terrain des trois angles d'un triangle formé par des éléments stables. Il est aisé de compenser les angles observés, inévitablement entachés de petites erreurs, pour obtenir une figure qui se rapproche le plus possible de la perfection, leur somme étant toujours égale à 180°. Pour mettre à l'échelle cette figure, c'est-à-dire pour que les longueurs sur le plan suivent rigoureusement, dans la même proportion, celles prises sur place, il suffit de mesurer un seul côté de la façon la plus précise possible. À l'aide de formules mathématiques simples les deux autres cotés sont calculés. Un autre triangle, contigu à celui ainsi défini, sera lui même déterminé grâce à l'observation angulaire des éléments manquants. Depuis l'invention du théodolite, il est matériellement beaucoup plus facile de mesurer des angles que des côtés de grande longueur, opération toujours délicate, surtout en terrain accidenté. La précision dépend en grande partie de celle de l'appareil qui est utilisé. Bien entendu, les compensations sont plus ardues quand il faut tenir compte d'un grand nombre de triangles à calculer en bloc. Les calculs sont effectués à la main, en utilisant les logarithmes des nombres et des valeurs trigonométriques (sinus, cosinus, tangente) pris dans une table. De grands triangles qualifiés de premier ordre sont divisés en triangles plus petits de deuxième et troisième ordre. Les points ainsi définis en coordonnées, suivant un système de deux axes perpendiculaires, serviront de stations principales de polygonation. La station est un point matérialisé au sol par un clou, un piquet ou autre repère, où l'appareil est installé sur son trépied, pour mesurer des angles.

Polygonation

La polygonation allie la mesure de l'angle au sommet que font deux côtés d'une ligne brisée, avec la mesure de la longueur de ces côtés. Un calcul permet de positionner les stations successives entre le point de départ et le point d'arrivée de la ligne brisée. L'appareil utilisé est soit le cercle d'alignement qui ne permet de mesurer que l'angle dans le plan horizontal, soit le théodolite qui permet en plus la mesure de l'angle vertical. Cet angle sera indispensable pour réduire à l'horizontale la mesure de la longueur des côtés prise suivant la pente du sol en terrain accidenté. Les longueurs sont mesurées au ruban d'acier de dix ou vingt mètres divisé en mètres et décimètres à l'aide de perforations et de rivets. Le cheminement principal relie deux points de triangulation. Deux cheminements principaux permettent ensuite le calcul, après observation des éléments : angles et longueurs, d'un cheminement secondaire reliant une station de chacun d'eux. De proche en proche le territoire est recouvert d'un réseau de cheminements qui suivent le maillage des rues.

Lever des détails

Le lever d'un point de détail, par exemple un arbre ou l'angle d'une maison, est alors réalisé en abaissant à l'aide d'une équerre d'arpenteur, la perpendiculaire issue de ce point sur la ligne d'opération, en général parallèle aux façades, qui a été elle-même relevée par rapport aux stations du cheminement polygonal. Le dessin à figurer sur le plan est représenté à main levée sur le croquis. Sont notées les cotes de rattachement : mesure de la perpendiculaire et celle de son point d'arrivée sur la ligne d'opération. Ce croquis est exécuté à l'encre de chine, d'abord sur une feuille de même dimension que le dessin final (planche 24.2.), puis, sans doute pour plus de commodité sur le terrain, il est réalisé sur un carnet de poche.

Dessin du plan

Il faut enfin procéder au dessin ou report (ou rapport dans les textes d'époque), à l'échelle du 1:500e soit 0,002 mètre par mètre. On utilise pour cela une feuille de papier entoilé au format grand aigle (1,00 x 0,60 m). Cette feuille est quadrillée avec un soin extrême en carrés de 10 cm, à l'aide d'un compas à verge et d'une règle graduée en métal pour assurer l'orthogonalité des lignes horizontales et verticales. Une feuille bien quadrillée sert, par piquage, à la préparation des suivantes. Les lignes d'opération qui ont été calculées (cheminements polygonaux), sont mises en place grâce aux coordonnées de leurs sommets, à l'aide du quadrillage. Celui-ci est repéré par sa distance à la méridienne qui passe par le sommet du dôme de l'Hôtel de Ville pour les horizontales et par sa distance à la perpendiculaire à la méridienne au même point pour les verticales. Les lignes d'opération principales sont reportées et cotées à l'encre. Les points de détail sont ensuite mis en place à l'aide des mesures notées sur le carnet correspondant. Il reste ensuite à joindre les points de détail entre eux s'il s'agit par exemple d'une façade de maison et de dessiner les autres détails : arbres, bancs, escaliers, etc., le tout à l'encre de chine en bâton, tournée et délayée, à l'aide du tire-ligne et à la plume Brandauer. La largeur des rues et des trottoirs est indiquée. Certaines parties sont teintées au lavis : les constructions en carmin, les fleuves en bleu. Les noms de rues, les numéros de voirie des maisons et un numéro attribué à chaque parcelle de la feuille, sont inscrits. La minute ainsi terminée ne sera pas mise à jour. Elle est conservée en l'état au service de la Voirie. Une copie sur calque cuir et une autre sur papier fort seront les seules à bénéficier des modifications au fur et à mesure des mises à jour. Sur la copie papier, la mise à jour sera reportée avec une encre de couleur différente à chaque fois, en surcharge, sans que soient effacés les états précédents(1)(planche 22.3.).

Repérage

Une trame formée de rectangles, de cinq cents mètres de longueur et trois cents mètres de largeur, a été appliquée au territoire de la ville. Elle est reprise des travaux de 1855-1857 de Claude Dignoscyo pour le plan en 61 feuilles des Brotteaux-Guillotière. Si la numérotation des feuilles de ce lever était locale, celle du plan général est continue. Les rectangles sont au nombre de seize numérotés d'ouest en est pour la première ligne. La numérotation se poursuit dans le même sens pour les trente lignes suivantes du nord au sud. Seules quelques unes, situées en bordure est et ouest ne respectent pas cet ordre strict, les numéros ayant été pris dans ceux non utilisés des feuilles situées en dehors du périmètre de la Ville, sur la même ligne horizontale. L'ensemble représente 480 numéros matricules, dont seulement 342 feuilles ou parties de feuilles sont utilisées en 1894 et 381 aujourd'hui. Les nouveaux agrandissements de la ville ont nécessité l'emploi de numéros bis, sauf pour La Duchère et Saint-Rambert où le principe d'origine a été appliqué, mais du sud au nord, en commençant par le n° 500.

Historique

Une notice historique des plans de la Ville de Lyon conservée dans les archives de la Voirie(2), nous donne, en 1894, l'état d'avancement de la réalisation :

" La nécessité impérieuse d'établir ce plan de la totalité du territoire Lyonnais, tel qu'il était constitué par les récentes annexions à l'ancienne ville, des communes limitrophes de la Guillotière, de la Croix-Rousse et de Vaise, fut vite démontrée à Mr l'ingénieur en chef Bonnet lorsqu'il fut appelé, en 1854, à prendre possession du service municipal de la Voirie ; ce n'est cependant qu'en 1861 que furent commencées les opérations préliminaires relatives à l'établissement de ce plan "(3).

L'organisation du service topographique de la Voirie est inspirée par les arrêtés pris, de 1856 à 1859, par le baron Haussmann pour le Plan de Paris(4).

La justification de l'opération est fournie par le mémoire à l'appui du projet :

" On a bien, il est vrai, plusieurs plans de la ville mais ces plans manquent d'homogénéité par suite du moyen même qui a servi à les composer. On n'avait en effet pour faire ce travail que des plans partiels à diverses échelles que l'on a dû réduire ou augmenter selon les cas et que l'on a juxtaposés de manière à faire coïncider le plus exactement possible les parties qui devraient être communes. Il manque évidemment là un ensemble sans lequel rien de sérieux n'est possible, et cet ensemble ne pourra être obtenu que par une triangulation, c'est-à-dire en enlaçant tous les points principaux dans un seul et unique réseau indéformable dont toutes les mailles seront déterminées.

Chacun des plans ou des levés partiels viendra dès lors trouver naturellement sa place sur le plan général par la coïncidence qu'on établira entre les points principaux qu'il renfermera et ces mêmes points pris dans le réseau dont nous venons de parler.

Deux fois déjà pareil travail a été fait et cependant les résultats sont insuffisants pour les raisons que voici.

La première triangulation dont je vous parle a été exécutée en 1823 par les ordres du baron Rambaud, maire de la ville de Lyon. Nous possédons encore dans nos archives le canevas trigonométrique de cette triangulation avec le registre qui l'accompagne, mais d'une part ce travail est très circonscrit et n'embrasse à proprement parler que les 1er et 2ème arrondissements et une faible partie du 4ème, de l'autre nous n'avons aucun registre ou carnet qui nous indique précisément la position des centres des stations. Comme d'ailleurs beaucoup de stations sont établies sur des propriétés particulières et qu'un assez grand nombre d'autres sont excentriques, nous pourrions être entraînés à des erreurs de plusieurs mètres sur des distances relativement faibles si nous croyions devoir nous contenter de ce travail, au moins dans la partie qu'il embrasse. Il serait dans tous les cas indispensable de la compléter et le complément serait dix-huit à vingt fois plus grand que le travail primitif.

La seconde triangulation dont nous avons également le résultat a été faite par les soins de Monsieur l'ingénieur en chef de la Voirie municipale mais elle ne s'applique qu'au troisième arrondissement et ne comprend que comme complément et sans beaucoup d'exactitude quelques uns des points principaux des 1er et 2ème arrondissements. [...]

Il est donc indispensable de recourir à une opération entièrement nouvelle sous peine de s'exposer en se contentant de compléter des résultats aussi peu précis que ceux qui sont entre nos mains, à faire un travail dépourvu complètement d'ensemble et plus difficile et par conséquent probablement plus dispendieux qu'un travail nouveau "(5).

Triangulation générale de la ville de Lyon par Fouque, 1861-1869 (fig. 1)

En 1860, un avant projet de triangulation est confié par Gustave Joseph Bonnet, ingénieur en chef, inspecteur général, à Faucheux, ancien officier du Génie, ingénieur adjoint.

Laurent Marie Fouque est appelé à Lyon comme consultant. C’est un ancien géomètre-triangulateur du service du Cadastre du département de la Seine. En septembre 1859 il effectue une dernière mission de vérification pour l’établissement du plan de la ville de Valence. Il s’établit à Lyon, 68, rue de la Charité. Pendant deux ans, on lui confie l’opération à titre d'agent temporaire du Service municipal, il travaille en régie sous la surveillance de Faucheux et, à la mort de ce dernier, sous celle de Grivet, ingénieur adjoint.

Le cahier des clauses et conditions générales de cette entreprise est dressé le 15 mai 1861. Il comprend soixante-cinq articles très précis sur le déroulement des opérations qui doivent durer trois années. La Ville fournit un théodolite de triangulation et un étalon pour vérifier la chaîne de l'entrepreneur nécessaire à la mesure de la base prévue dans l'axe de la rue Sainte-Élisabeth (rue Garibaldi). Les échafaudages nécessaires sont à la charge de la Ville y compris la fourniture du bois(6).

Fig. 1. Triangulation de L.M. Fouque : cartouche du canevas trigonométrique reporté sur le plan de Lyon en six feuilles au 1:5000e avec signature de Fouque (Lyon, Archives municipales, 1541 Wp 241) Reprod. 5 Ph 35559.

Le 2 juin 1862, le préfet prend un arrêté pour en faciliter l'exécution en permettant la pénétration dans les propriétés privées et l’établissement des signaux et repères.

En fin d’année 1863, un état d'avancement des travaux est adressé à l'ingénieur en chef par son adjoint(7). Un calcul compliqué, assimilant la mesure de la base à l'équivalent de six points et les sept points principaux à trente points, conduit l'adjoint Grivet à proposer trente-sept francs par point restant à exécuter. Le prix de revient pour le travail effectué jusqu'alors en régie est estimé à cinquante francs. Le rabais obtenu et la plus grande rapidité d'exécution espérée, tout milite en faveur d'une exécution à l'entreprise. Un traité intervient avec L.M. Fouque qui se met alors à son compte pour terminer la triangulation(8). Quelques modifications sont apportées au cahier des charges de 1861. C'est un marché à forfait pour dix mille francs. Le délai est fixé au 1er mars 1866. Une retenue de cent francs par mois de retard est prévue (elle n'a certainement pas été appliquée).

Le 19 avril 1865, le conducteur Grisard fait le bilan. Soixante-dix points ont été livrés. Avec les travaux en cours, il estime à l'équivalent de cent points ce qui a été exécuté en seize mois. Il en reste cent soixante-huit qui nécessiteront vingt-sept mois de travail donc dix-sept de plus que prévu.

" Si l'on veut donner au lever des plans l'extension désirable et en rapport avec les besoins du service [...] n'y aurait-il pas lieu de prendre des mesures pour le prompt achèvement de ce travail ? "(9)

 

 


1- Témoignage de Georges Berthier, du 14 avril 1997, ancien employé de J. Guillermain en 1927, géomètre-expert à Lyon, installé en 1946, retraité.
2- " Notice historique sur les plans de la ville de Lyon ", ms., s.d. [vers 1894], 44 et 157 ff. et tableau synoptique, rédigée par le service municipal de la Voirie pour être présentée à l'exposition internationale de Lyon, en 1894. Ce texte a été repris et complété en 1921 sous forme d'un dactylogramme (Lyon, Archives municipales, 938 Wp non classé).
3-Ibid., p. 19.
4-Ibid., 925 Wp 249, dossier 15, " Plan général de la ville de Lyon : renseignements sur le service des travaux topographiques de la ville de Paris ", 1856-1859.
5-Ibid., dossier 16, pièce 4, E. Faucheux, " Triangulation de la ville de Lyon : mémoire à l'appui du projet ", 15 mai 1861.
6-Ibid., pièce 1, E. Faucheux, " Triangulation de la ville de Lyon : cahier des charges et conditions générales ", 15 mai 1861.
7-Ibid., pièce 10, lettre de Grivet à l'ingénieur en chef, 28 novembre 1863, 4 p.
8- Ibid., pièce 8, Grivet, " Triangulation de la ville de Lyon : traité intervenu avec Mr. Fouque ", 28 novembre 1863, 7 p.
9-
Ibid., pièce 11, Grisard, " Triangulation de la ville de Lyon : rapport sur l'avancement des travaux ", 19 avril 1865, 2p.

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