Seconde partie

Du réel à l'imaginaire.: la représentation de l'espace urbain dans le plan de Lyon de 1550

 

Peu avant 1572, Georges Braun dans sa préface à l'édition du Plan de Paris admire "à quel point d'ornement, par tout l'univers, les grands architectes ont su porter la physionomie des villes et des places fortes... Ce que l'on regarde ne paraît pas être l'image et la reproduction des villes, mais ces villes elles-mêmes semblent s'offrir au regard grâce à l'admirable artifice de la gravure" (1). Enthousiasme fort légitime de la part d'un éditeur de Théâtres urbains... Mais la gravure est un miroir devant lequel la ville se présente fardée. Car autant que les "chartes" (cartes) contemporaines, les portraits de villes sont chargés d'intentions. Ils ne se bornent pas à décrire ; et l'on sait que les hommes les plus intellectuellement distingués du premier seizième siècle qui voulaient ne dépeindre que ce qu'ils voyaient de leurs yeux, faisaient la part belle aux anciens et, prétendant donner une raison naturelle aux prodiges, réinventaient des merveilles ou des fables. Josias Simier voyait encore le Rhône traverser le Léman sans confondre ses eaux "avec les noires et dormantes du lac" : Thomas Platter, cinglant d'Aigues-mortes à Marseille disait avoir longé la forteresse d'Odor gardant le septième bras du Rhône, et, au temps même où un graveur inconnu achevait le Plan de Lyon, Jean Du Choul explorant le sommet du Pilat comme Conrad Gesner escaladant la montagne soeur (le Frakmunt de Lucerne), rapportant ce qu'ils avaient vu, entretinrent durablement la crainte de ces montagnes sacrées... (2)

Une perspective urbaine, à l'instar d'une carte ou d'un traité, certes décrit mais elle démontre, met en scène, et théâtralise : elle mêle la fable au réel, fait resurgir des éléments disparus, anticipe ou invente : même lorsque son auteur sait regarder, retenir et traduire ; car il n'est pas si aisé d'observer : on détaille assez mal ce que l'on a quotidiennement sous les yeux ; l'exceptionnel et le pittoresque retiennent l'attention, la monotonie l'égare.

En outre l'assemblage et la gravure d'un tel plan contraignent aux conventions - le répertoire demeura-t-il le même d'un bout à l'autre de l'entreprise ? - ; l'orgueil du métier incite à la recherche décorative, à l'esthétique (tracer des murs diagonaux qui ne correspondent à aucune division rationnelle du sol est aussi un moyen de répartir les grisés et les blancs ; le graveur a "horreur du vide") (3) ; la volonté d'échapper à la répétition fastidieuse favorise le jeu des variations arbitraires dans la hauteur d'un édifice ou le rythme d'une façade ; sans oublier des intentions procédant du milieu commanditaire (n'existe-t-il pas une traduction graphique des hiérarchies sociales, ou plutôt du prestige de telle ou telle famille ? Certaines demeures semblent sciemment individualisées et grandies) (4) ou, dans un tout autre domaine, les oublis ou les incompréhensions du graveur...

Voilà pourquoi, sans doute, le Plan scénographique a bénéficié ou souffert - comme on le voudra - d'une bien curieuse fortune. Réserve inépuisable d'illustrations dans laquelle tous les historiens ont abondamment puisé (illustrations qui souvent servent de garants ou de preuves). Le Plan a été ratifié, loué, légitimé et parfois sans nuances. "Rien d'imaginaire ou de supposé dans le dessin ou perspective de la ville" s'écriait naguère Cl. Brouchoud, "nous pouvons affirmer que l'artiste qui a fait la levée du plan a étudié et minutieusement reproduit, rue par rue, maison par maison, la physionomie de la ville..." (5) ; on comprend bien l'émoi du secrétaire de la Société de topographie historique qui, au moment où ces lignes étaient publiées, faisait graver une copie de ce Plan ; mais A. Kleinclausz qualifie l'oeuvre d'admirable, malgré "quelques détails discutables", et, plus près de nous, R. Gascon en reconnaît "l'admirable précision" (6).

Fort bien ; mais on doit savoir qu'hormis quelques analyses (de Cl. Brouchoud et J. Grisard) portant exclusivement sur la datation de ce monument, aucune critique sérieuse n'en a été faite. Cl. Brouchoud prétendait avoir "sur plusieurs points (les registres de Nommées ou d'impôts à la main) reconnu que le nombre des maisons est constamment identique et sur le plan et sur les documents administratifs", mais il n'en a jamais donné d'exemples. Les historiens que j'ai cités ont d'un même choeur répété que "tous les monuments, toutes les maisons et toutes les rues" sont figurés sur l'image ; mais ils n'ont pas cru bon d'argumenter leurs affirmations... (7)

La besogne à vrai dire n'est pas des plus faciles. Elle nécessite en premier lieu un inventaire, une lecture ordonnée de l'univers représenté sur les vingt-cinq feuilles de ce portrait. Car il n'est pas beaucoup plus aisé pour nous de déchiffrer les milliers de figures - et de farces - accumulées sur les quatre mètres carrés de l'assemblage, que pour les dessinateurs, vers 1550, de bien comprendre la ville.

Il me faudra ensuite critiquer ; c'est-à-dire confronter les représentations au réel quand celui-ci peut être approché grâce aux textes, aux Nommées descriptives du patrimoine urbain, mais d'utilisation malaisée et de considérable volume (8). Je ne négligerai pas le monde des scénettes de rue, de place ou de verger, si souvent intellectuellement signifiantes ; je m'attacherai à ce que je connais bien : le monde de la rivière, abordant enfin le bâti j'essaierai, autant qu'il est possible, de faire la part des identités, des similitudes et des discordances.

Mais le Plan est également objet et sujet ; monumental. Aucune ville en France - à l'exception de Paris - ne disposait vers 1550 d'une oeuvre comparable. Le Plan scénographique produit tout à la fois d'une culture et d'une (ou plusieurs) ambitions dont la ville est le champ, est susceptible d'éclairer certains aspects de cette culture, et de dévoiler quelques-unes de ces ambitions. Tentons maintenant de pénétrer ce très vaste théâtre...

I. Description et transposition du réel.

Planche I
Végétation, culture et haies vives.
Planche II
 
Planche III
 
Planche IV
 
Planche V
 
Planche VI
 
Planche VII
 

A. Mirabilia urbis ; inventaire (9).

Dans son cadre de fleuves et de collines, dont on a maladroitement tenté de rendre le relief (les rochers sauf peut-être au-dessus de Bourgneuf semblent de carton pâte), Lyon apparaît cernée et pénétrée de verdure : moutonnement répété à l'infini ; touffes plus hautes d'herbes folles autour des terres cultivées figurées par un semis de points ou de tirets réguliers (cf. planche I) parfois protégées par un entourage de planches basses ; bosquets d'où jaillissent, ainsi dans les brotteaux du pont ou dans ceux d'Ainay, de longues feuilles acérées qui, densément plantées et associées à l'arbre, composent un paysage quasiment forestier. Partout ailleurs, les prairies sont piquetées -irrégulièrement- d'arbres dont la silhouette hâtivement tracée a été, malgré d'infimes variantes, plusieurs centaines de fois reproduite. Seuls les arbres "dauphinois" des premiers plans, quelques-uns aussi à la Croix-Rousse et vers Saint-Sébastien, ont bénéficié d'une attention plus grande : courbes et contre-courbes (ici ou là anthropomorphes) cernent leurs troncs noueux et leurs branches fourchues qui se perdent dans une ramure généreuse. D'autres, en forme de plantes ou de bouquets de feuillage, paraissent tout droit sortis d'un élucidaire et pourraient fort bien figurer sur une toile du douanier Rousseau. De loin en loin aussi, le graveur a dessiné un arbre mort pour le plaisir d'interpréter quelques variations sur des branchages aux angles vifs.

Sur ce fonds courent les chemins : grands ou petits, "Grand chemin d'Allemagne" ou sentier de desserte rurale, bordés de buissons (ces saulaies au bord du Rhône ?) serrés, d'arbustes ou de haies vives souvent armées de pieux épointés. Leur maillage compartimente la campagne et réjouit le dessinateur ; il se fait plus serré aux approches des remparts et, autour des maisons de plaisance ou des clos (comme dans les quartiers périphériques de la ville autour des jardins), ce sont des barrières qui les encadrent. Là encore, tout un monde : entre la barrière rustique et la barrière décorative à treillis géométriques des jardins d'agrément, prennent place une bonne vingtaine de modèles frustes ou soignés, sur quelques pentes abruptes ont même été représentés des clayonnages de retenue. Un ordre de grandeur si l'on accepte -hypothèse d'école- une échelle variant de 1/1300e à 1/1600e (elles ne sont pas toujours respectées tant s'en faut, mais je choisis ici par jeu le second terme), il faut savoir que le plan représente plus de 21,5 km de barrières de ces divers types...

La verdure pénètre évidemment la ville. Des dizaines de jardins ont leur arbre (un arbre égale un verger ?) (10) et si beaucoup d'autres en sont dépourvus, une minorité heureuse profite d'une petite futaie. A en croire les auteurs, les Lyonnais raffolaient des tonnelles, des pavillons de verdure et des espaliers (le même raisonnement que plus haut nous conduit à plus de 3,3 km de treilles !). Domaines urbains, maisons "de récréation", jardins ou clos de la périphérie ont leurs treilles, leurs galeries le long d'un ou de plusieurs murs (il en existe une bonne dizaine de styles, cf. planche II), certaines assez larges pour qu'un couple s'y promène à l'aise ; lorsqu'elles bordent les quatre murs d'un clos, ces galeries forment comme un cloître garni virtuellement de feuillage, car celui-ci n'est nulle part dessiné. Les tènements de plaisance (Feurs, Foreys, La Roche, le grand Plat, etc.) mais aussi les maisons religieuses (moines d'Ainay, Observants, Cordeliers) ont leurs suites d'arceaux et de berceaux.

Tel est le cadre du repos contrastant avec la sévérité du bâti.

Dans la masse des quatre mille six cents quatre vingts édifices représentés, en dehors même des monuments publics civils et religieux (je reviendrai plus loin sur la signification de ce chiffre), on peut très aisément reconnaître une bonne trentaine de types d'immeubles couramment reproduits ; plus encore si l'on tient compte des variations faciles introduites par la disposition et le nombre des baies trouant les façades.

Mais simplifions : de la cahute à la maison la plus belle ou la plus imposante, la représentation s'organise autour de quatre séries (cf. planche III) correspondant aux catégories distinguées par les estimateurs municipaux : 1/ l'ensemble des granges, fénières, étables, ateliers, chambrettes et maisons basses que seules les ouvertures permettent de différencier. La maison basse, élémentaire, dispose d'un grenier susceptible d'être plus ou moins bien éclairé (11) ; 2/ le groupe des maisons dites hautes et basses, à deux niveaux (ou étages) elles aussi pourvues ou non d'un grenier apparent ; l'étage bas est celui de l'échoppe ou de la boutique ; le premier est occupé par une ou plusieurs chambres et le comble sert à entreposer, à loger les domestiques ou bien les locataires ; 3/ l'imposante série des maisons dites hautes, moyennes et basses qui stricto sensu comprennent trois niveaux ; 4/ Mais depuis longtemps déjà, l'expression s'applique à des immeubles qui en ont bien davantage : maisons de rapport édifiées à l'économie pour des ménages aux revenus très modestes ; ou bien demeures opulentes dont les chambres, lorsqu'elles ne sont pas occupées par le propriétaire, sont destinées à des locataires -artisans ou marchands-aisés (12).

Portes, arcs et baies différencient assez clairement les unes et les autres (cf. planche IV) : arcs de boutique et/ou entrées dépourvues d'encadrement de pierre caractérisent les demeures sommairement construites ; la même gamme d'ouvertures de forme rectangulaire ou en plein cintre (arcs brisés et arcs en anse de panier sont rarissimes) mais cette fois avec archivoltes, linteaux et pieds-droits se détachant sur le mouchetis du mur, désigne les constructions soignées ; elle est reproduite à foison, le nombre d'arcs (entre 1 et 9) contribuant à définir les fonctions du rez-de-chaussée (13).

La sémiologie des baies est plus riche mais procède d'une semblable logique (cf. planche IV). L'ouverture la plus fruste est une simple fente de lumière souvent élargie en créneau, mais sans encadrement ni remplage. On la trouve tout d'abord en haut des murs gouttereaux éclairant (mal) la fénière ou le grenier. Sous les deux formes susdites, ce type de baie apparaît dans tous les quartiers, répandu à profusion ; légèrement élargi il éclaire les étages des maisons modestes, constitue la norme dans les zones de pauvreté, mais ponctue aussi les niveaux des tourelles d'escalier, règne souverainement sur les façades internes, les arrière-corps ou les murs-pignons ; il peut (rarement) améliorer l'éclairement de la boutique dans la partie haute du rez-de-chaussée et signaler enfin une surélévation faite à l'économie ou d'aspect provisoire. Viennent ensuite les baies avec montants de pierre, mais sans meneaux ; quelques fenêtres à meneaux dépourvues de traverse (14) (la traverse simple est exceptionnelle) et enfin l'impressionnante série (des milliers de figures...) des croisées réparties sur une, deux ou trois rangées selon la largeur de la maison. Quelques dizaines d’hôtels s'ornent de baies à double-meneaux (j'en dénombre 34) ou à doubles traverses (5 exemples) ; une dizaine enfin alignent trois, quatre et jusqu'à six meneaux, et occupent presque toute la largeur de l'étage (15).

Deux constats : les paysages urbains ainsi dessinés sont fort peu gothiques, l'arc nettement brisé est rare ; les baies lancéolées exceptionnelles, comme les arcs surbaissés, les anses de panier ou les frontons à l'italienne. Malgré les "avis" et tourelles d'escaliers (on en compte 150 !) ronds, carrés ou - parfois - polygonaux, coiffés ou non de toits en poivrière, surmontés ou non de girouettes ou de bannières (cf. planche VI), dressés à l'angle de deux corps, implantés devant le pignon d'un immeuble ou bien inclus dans le gros oeuvre (mais toujours dépassant nettement de la toiture) (16) ; malgré les colombiers et les pavillons qui, de loin en loin, égaient la banalité d'un jardin ; malgré les puits publics, collectifs ou privés dont les formes varient autant que les équipements ; malgré enfin le contraste recherché entre la blancheur des pierres d'encadrement et le grisâtre des façades, l'impression demeure d'une architecture "industrielle, économique, sans grande recherche" (17) et qui, dans les meilleures réalisations de la construction privée oublie assez largement les leçons du passé sans pour autant accueillir la grammaire la plus neuve. La ville au miroir du Plan n'a -répétons-le- presque rien de gothique ; les créations de la Renaissance s'y laissent malaisément découvrir...

Toutefois, le décor immobile des placettes, des grèves et des courtils bruisse et s'anime d'un monde d'animaux et d'humains. Les figurines se concentrent sur l'espace disponible ; hors les murs dessinateurs et graveurs pouvaient s'en donner à coeur joie ; à l'intérieur de la ville ils ont naturellement choisi les quartiers encore champêtres, les grèves et les fleuves : Ainay, les Augustins, la Saône surtout.

Si les poissons - curieusement - ne participent pas au théâtre, la diversité du monde animal est immense. Cent trente bêtes, de la vipère au lion, s'agitent, courent ou travaillent. La population chevaline l'emporte de très loin avec cinquante-cinq représentants de selle, de trait ou de halage ; la gent canine tient le second rang : dogues, roquets, chiens d'agrément tenus en laisse ou laissés libres parce qu'obéissants, chiens d'arrêt attentifs au geste magistral, mais avant tout chiens - courant - poursuivant lièvres ou chevreuils quand l'homme - tel ce damoiseau tenant d'une main son faucon et de l'autre sa compagne - ne chasse pas à l'oiseau (18). Mettons à part un héron contemplant les brassières du Rhône, quatre cerfs, un lion indifférent, deux pauvres mules et un couple de boeufs ; le bétail lyonnais est représenté par douze porcs au poil rude (l'un d'entre eux couvre une truie), quatre moutons et deux chèvres. La "monstre" terminée, le spectateur peut déjà faire le compte des omissions et des complaisances...

Les humains quant à eux sont près de quatre cents quarante, avec leurs instruments de combat, de jeu, leurs outils de travail ou leur matériel de transport (chars, charrettes, brouettes, mais surtout 231 navires) (19). Nous reviendrons sur la sociologie de cette population urbaine ; notons toutefois ici qu'elle est largement masculine et adulte (une poignée d'enfants et moins de 10% de femmes) et que l'éventail des conditions est assez largement ouvert, entre le prince et la bergère, peinent, pensent ou s'amusent paysans, terrassiers, bateliers, haleurs, marchands, hommes d'armes, crieurs de confrérie, ecclésiastiques, religieux et honorables (20).

Des scénettes que ces acteurs composent, beaucoup relèvent de l'anecdote ou de la farce ; certaines cependant ne sont pas dénuées d'intentions sociales ou culturelles ; leur analyse permet déjà d'apprécier la part que les auteurs du Plan réservèrent au réel, et celle qu'ils abandonnèrent à la convention ou à l'imaginaire.

B. Scènes de la ville et monde de la rivière.

1. A travers les jardins, les cloîtres et les rues.

Dans la montée de Confort (dominant la rue Juiverie) se trouve une ancienne tour qui, jadis gardait la porte voisine ; ayant perdu toute valeur militaire, cet édifice fut - sans doute dès le XVe siècle - convertie en demeure ; derrière celle-ci s'étendait un assez vaste jardin ombragé. L'auteur du Plan a peuplé ce verger d'une petite société aristocratique. Les femmes sont élégantes et les hommes portent la rapière au côté ; une table couverte d'une nappe supporte des hanaps qu'un serviteur va emplir ; tandis que deux jouvenceaux jouent aux quilles, un couple s'étreint et un autre se promène tendrement... Simple rencontre d'amis ? mais les Nommées nous apprennent que cette grande maison appartenait à la famille Sala (21) dont l'un des membres, "le capitaine Sala", avait longtemps dirigé la grande bande des Enfants de la ville. Cette abbaye majeure rassemblait la jeunesse dorée, les fils des honorables ; ses membres paradaient en corps lors des Entrées princières et organisaient réjouissances et rencontres auxquelles étaient admises les filles de la bonne société. Tout un chacun dans les cercles bourgeois de la ville pouvait ici reconnaître l'allusion (22).

La seconde scénette que je prendrai pour exemple se déroule une fois encore dans un espace privé, mais cette fois communautaire : dans le couvent de la Déserte, à la lisière du Bourg-Saint-Vincent. Dans l'une des cours deux moniales conversent ; non loin, mais dans une autre cour, la Mère (supérieure ?) doit réfreiner les ardeurs d'un galant qui, fort cavalièrement, étreint l'une de ses filles, apparemment consentante. L’anecdote n'était pas sans saveur pour les bourgeois dont certains chantaient l'amour naturel et qui, depuis bien longtemps (voyez François Garin et sa Complainte) critiquaient fort vivement ces "cages" pour les filles contraintes à la virginité (23). La scène, en même temps qu'elle retransmettait l'une des formes les plus répandues de l'anticléricalisme bourgeois, évoquait aussi une histoire bien réelle, celle des dames de Saint-Pierre. Ce couvent, comme celui de la Déserte, accueillait des filles nobles qui, longtemps, n'avaient pas renoncé à recevoir en leur privé parents et amis ; on les avait accusées de dépravation et la réforme catholique - à très grand peine - avait réorganisé le couvent et mis au pas les récalcitrantes. La scène de la Déserte est donc, tout à la fois dénonciation et rappel (24).

Aventurons-nous maintenant dans l'espace public, entre l'Herberie et la fausse porte Chenevier, dans la rue de la Pêcherie quasi vide apparaît un seul couple ; il est placé devant une large maison "haute moyenne et basse", faisant l'angle d'une ruelle "chéant en Saône". La façade ne paie pas de mine (elle n'a pas de croisées mais des baies relativement étroites) mais le toit est hérissé - fait exceptionnel - de cinq cheminées. La maison est vénérable et célèbre : il s'agit des étuves de la Pêcherie possédée par de bons bourgeois et sur laquelle l’Église avait longtemps perçu de belles rentes. Ce haut-lieu de la prostitution tolérée était encore florissant dans les années 1520. Au moment où le graveur campait ce couple, la tolérance n'était plus ce qu'elle avait été et de nombreuses maisons similaires avaient dû fermer leurs portes. Mais des filles de joie logeaient encore dans les parages, et un bon connaisseur de la ville savait de quoi il s'agissait (25).

Autre coïncidence : au port Saint-Vincent, sur une placette formée par un redent des maisons riveraines et jouxtant la rue de l'église, trois jeunes hommes et trois jeunes femmes forment une ronde, un joueur de flûte rythmant leurs pas. Ici encore le lieu n'est pas choisi au hasard. Le dessinateur aurait fort bien pu placer le groupe en aval, vers les Augustins, ou en amont du port, car le quai y est tout aussi large. Mais il existait devant l'église Saint-Vincent - voisine donc de nos danseurs - une maison de la confrérie territoriale du Bourg qui accueillait aussi l'abbaye de jeunesse du quartier (26). Ces deux structures de sociabilité, très solides maintenaient les traditions d'un véritable village urbain peuplé majoritairement d'hommes de la basse Saône -bateliers, affaneurs, portefaix, etc. - qui se connaissaient bien et tenaient à leurs rituels L'abbaye de Saint-Vincent était au milieu du XVIe siècle l'une des six abbayes permanentes (avec celles de Vaise, Saint-Just, Saint-Georges, Saint-Michel et le Temple) pratiquant encore les rites de contrôle social ancestraux (charivaris, fêtes de l'âne, etc.). Les "enfants" de Saint-Vincent (comme ceux de Saint-Michel qui sans doute ont été représentés jouant au ballon contre une équipe adverse derrière leur abbé coiffé d'une mitre, tout près du confluent) paradaient lors des fêtes, armaient les navires d'apparat des Entrées et de l'Ascension, mais surtout, le plus souvent opposés aux "Enfants de Saint-Georges", ils animaient les jeux nautiques et, comme le Plan et les textes nous l'apprennent, joutaient sur l'eau pour le plaisir des princes et des reines (27).

Ces quelques exemples nous conduisent à penser que l'auteur non seulement connaissait bien la ville - le contraire eut été étrange - mais ses coutumes et son histoire ; et que sans doute des hommes fort cultivés et originaires ont orienté sinon sa main, du moins son choix. Sans conteste, dans le domaine de l'anecdote, le réalisme du plan va bien au-delà du trait.

2. Ports, navires et techniques batelières.

Les moulins-bateaux du Rhône occupent en bonne place les premiers plans de la perspective ; 34 moulins catamarans et trois moulins monocoques sont mouillés sur le fleuve : trois d'entre eux au débouché de la rue du Plat, et les autres en amont du port de rue Neuve, jusqu'à Saint-Clair. Le coeur de cette petite cité fluviale se trouve dans l'axe des Terreaux. Ici, deux à trois rangées de moulins pénètrent assez avant dans le fleuve et un lacis complexe de passerelles bâties sur pilotis permet d'accéder aux barques les plus éloignées de la rive. Les meules sont installées au premier étage d'une bâtisse assez haute, couverte d'une toit à double rampants. Cette "maison" nantie d'une salle basse, repose sur la solle, plutôt vers la poupe ; une porte s'ouvre vers la roue motrice dont l'arbre est soutenu par un navire plus modeste. Au centre du dispositif la roue à palettes (il en existe de deux types) paraît presque aussi large que le navire auxiliaire.

a/ La localisation de ces moulins-bateaux ne me paraît pas erronée ; elle est d'ailleurs relativement récente. Jusqu'en 1470 environ les moulins s'échelonnaient entre le port de Rue Neuve et le Portail-vieux. A la fin du XVe siècle, pour des raisons fluviologiques et afin de dégager les quais du port, la meunerie rhodanienne se divisa en deux groupes fort inégaux ; quelques moulins furent amarrés devant le couvent des Frères Mineurs, qui protestèrent violemment et provoquèrent un nouveau transfert en aval ; les autres furent déplacés vers l'amont. Une poignée d'indices documentaires tendent à montrer que, vers 1515, la position des barques est à peu près celle que dévoile trente ans plus tard le Plan. Cette position très favorable reste inchangée des siècles durant. A proximité de cette rive concave les roues reçoivent "le droit fil de l'eau" et jamais les chômages ne paraissent inquiétants (28).

b/ Les dessinateurs n'ont pas mis l'accent sur l'exceptionnel ; la plupart des moulins du Rhône (à Tournon, Avignon, Beaucaire, etc.) sont des catamarans associant bache ou nef - la grande nau à Lyon - et forestagne ("l'étrangère" ou "l'extérieure"). Des prix-faits contemporains du Plan nous informent que les navires (nau longue de 8 à 9 toises, large de 2 ; forestagne longue de 71/2 t., plus fine) étaient liées par deux poutres, que l'arbre mesurait 9 à 10 mètres et que la roue avait une largeur de deux à trois mètres (29). Les rapports établis sur la gravure entre grande nau et forestagne correspondent à ceux des contrats, et les rapports au maître-couple (ou coefficient de finesse : Longueur/largeur au ventre) également (30). Si les roues représentées sont parfois aussi larges que la forestagne, les poutres de liaison ont été systématiquement oubliées. La documentation ne permet pas d'infirmer ou de confirmer l'architecture de la maison. Je noterai simplement que les croix qui surmontent souvent la bâtisse expliquent le nom qui lui était attribué dans les villes du Rhône moyen : la chapelle.

c/ En 1493 les moulins-bateaux estimés étaient au nombre de 17 ; en 1518 de 20. L'effectif du plan (37 dont une bonne trentaine de moulins à blé) me paraît vraisemblable (31).

Je n'hésite donc pas à conclure qu'ici encore - réserve faite de quelques simplifications mineures - les auteurs ont fidèlement traduit une information excellente.

Il n'en va pas de même avec la Pêcherie et ses bachuels ; de la masse des navires séquaniens, se distinguent une quinzaine d'unités disposées sur plusieurs rangs devant le port de la Pêcherie d'empire ; fort larges (en plan leur rapport au maître-couple est de 3 à 3,5) et de forme arrondie malgré une poupe en tableau, ces navires contiennent deux coffres transversaux. Tels sont les bachuels accessibles par des pontons analogues à ceux de la minoterie ; l'ensemble forme le grand marché flottant du poisson frais. Les acheteurs vont choisir une pièce de leur choix visible lorsque le toit mobile d'un des coffres a été relevé.

Or nous connaissons assez bien la structure de ces viviers formés de caissons (dits enchâtres, ou entremens ou moyens) encastrables, percés de trous et faisant corps avec le bâtiment ; à demi immergés, ils divisent l'embarcation en compartiments ou fonds. Si la forme générale qui leur a été attribuée parait réaliste - les bachuels étaient parfois appelés barques et certains étaient effectivement très courts - leur structure a été grossièrement simplifiée. La valeur fiscale des bachuels tenait compte en effet de leur position, mais surtout de leur capacité et du nombre de leurs enchâtres. Les Estimes de 1517 précises, appellent petits ceux de 3 à 5 enchâtres, et grands ceux qui en possèdent de 7 à 12. Les bachuels du Plan avec leurs deux seuls compartiments font donc pauvre figure. Par ailleurs, les mêmes estimes dénombrent quarante de ces viviers ; si l'on suppose une croissance numérique comparable à celle des moulins entre 1517 et 1550, les barques de la Pêcherie devraient être au nombre de 80 ! Ici encore la réduction est drastique (32).

Les autres navires amarrés aux multiples ports, sillonnant la rivière ou halés sur le Rhône peuvent être ramenés à une demi-douzaine de types. Passons sur les batelets des pontonniers et des pontonnières (on sait que les épouses et les filles de riveyrands pratiquaient cette activité) sommairement dessinés, ils n'ont rien de la bèche qui pourtant était déjà utilisée, et leurs dimensions relatives sont bien peu vraisemblables (33).

Par contre, il semble que les dessinateurs aient tenté de différencier les sapines ordinaires (on peut en reconnaître quelques-unes vers Saint-Paul et Saint-Vincent à leurs terminaisons en tableaux, leur absence d'élancements et leur relative finesse) des carretons plus soigneusement construits et à la proue pointue (voyez Saint-Georges et Saint-Vincent) ou des penelles fuselées judicieusement localisées devant le port de Roanne ; ces navires très légers (ayant fort peu à voir avec la penelle du XIXe siècle) passant dans les moindres brassières et se jouant des maigres étaient en effet appréciés des messagers pour leur rapidité (34). Ceci dit, les seuls navires dont on puisse commenter le dessin avec quelque certitude, sont rhodaniens. L'un est halé vers la rive dauphinoise, au droit de la Rue Neuve ; et le second légèrement en amont, au droit de Saint-Sébastien ; tous deux chargés possèdent un solide arbolier (mât de halage) très fortement haubanné ; mais ils se singularisent avant tout par la largeur de leur avant ou de leur poupe et de leurs formes très frustes. Nous avons ici affaire à une famille bien connue née sur le Rhône et d'origine récente, celle des courtes. Ces produits des chantiers seysselans sont devenus depuis une grosse génération des bêtes de somme du transport régional. La courte, navire de charge le plus ramassé qui ait circulé sur le fleuve entre le XIVe et le XIXe siècles (son coefficient de finesse est de 4), le plus standardisé aussi offrait une capacité maximale pour une longueur assez réduite. Les contrats de construction conservés en grand nombre légitiment la reproduction ici faite (35).

La plupart des navires (hormis les batelets) sont représentés nantis de leurs instruments de gouverne : de longues rames directrices posées sur la culatte ou bien fixées sur une sorte d'échelle, que le nauchier manoeuvre à l'aide de cordes : ce sont les empeintes dont on sait qu'elles avaient la longueur du navire. Ces immenses rames dont les pelles allaient de l'ovale régulier au trapèze effilé de la rame ordinaire, pouvaient traverser le tableau arrière par un sabord de retraite ménagé à cet effet, être encastrées dans un créneau ouvert dans l'axe de la culatte, simplement attachées par un collier de chanvre, ou plus souvent, posées sur les échelons réglables d'un "hausse-cul" planté presque verticalement sur la poupe. Ce dispositif permettait de choisir un bon angle d'attaque surtout lorsque le chargement volumineux contraignait le patron à gouverner d'une passerelle, haut-perchée sur des pieux ajustés aux plats-bords (36). La longueur de l'empeinte avait de nombreux avantages, mais réduisait l'angle de manoeuvre. C'est pourquoi la passerelle de pilotage (ou plane, ou pont) débordait très largement des flancs du navire, ainsi que le montre un bateau decizant sur la Saône, au droit de la Roche (gravure semble-t-il incomplète) (37). Sur les plus gros bâtiments, le pilote maniait son empeinte bras levés par le moyen de deux cordes (plusieurs exemples sur le Plan) permettant de faire pivoter la pelle dans l'axe du navire lorsque la marche n'imposait que de légères inflexions. On reconnaît ici un système analogue à celui de la piautre ligérienne. Je retiens enfin que le halage au col est localisé sur le Rhône, à l'amont de la ville, tandis que sur la Saône les chevaux - à une exception prêt - assument le tirage. Notation juste ; le haut Rhône, nous le savons demeurait encore à cette date le conservatoire obligé des techniques anciennes de halage (38).

Au total, les auteurs sont donc bien informés des techniques fluviales (portes d'eau et pessières sont elles aussi correctement dessinées) ; mais ils n'ont reproduit que ce qu'ils voyaient quotidiennement. Le grand gouvernail timor est absent de leur panorama, tout comme les convois halés qui, deux ou trois fois l'an approvisionnaient les greniers à sel de la ville (39). L'omission est vénielle ; l'information immobilière conserve-t-elle cette qualité ?

C. Patrimoine immobilier et paysage urbain.

Je ne traiterai pas ici des monuments publics ou des demeures insignes, dont chacun nécessiterait une longue analyse, et m'attacherai à l'essentiel : la construction privée et l'aspect général de la ville (40).

Premier problème et d'importance : la masse représentée par les édifices gravée est-elle arbitraire ? mais, questions corollaires, un comptage de ces constructions est-il possible et licite ? précisons tout d'abord qu'on peut compter ce que l'on distingue bien : sur les vues cavalières, des maisons dont les toits en enfilade sont séparés par un mince trait ; sur les suites de façades des maisons différenciées par une ligne verticale ou bien par l'aspect et la disposition des ouvertures : lorsqu'il s'agit d’arrière-cours, des toitures clairement individualisées qui, chacune, signalent un "corps" ou une demeure. Ce faisant, il est bien évident que l'on additionne pêle-mêle cahutes, hôtels de qualité et pauvres masures, et l'on peut légitimement douter d'une comptabilisation réduisant à un commun dénominateur l'hôtel de Pierrevive et un atelier de fonds de cour qui ne fut sans doute jamais habité.

Mais il faut savoir qu'il n'est guère plus facile d'évaluer le patrimoine à partir des Nommées qui, parfois, inventorient des "maisons à plusieurs corps", des tènements "comprenant plusieurs membres" (combien de corps et combien de membres ?) (41), qui font apparaître des granges "hautes moyennes et basses", d'autres percées d'arcs de boutique, des maisons transformées en granges et des granges ou des colombiers transformés en logis (42). Il faut savoir également que, dans une ville en pleine croissance, comme Lyon l'était encore vers 1545, beaucoup de nouveaux arrivants sans qualification ni vaillant, devaient se contenter d'un habitat sommaire édifié à la hâte et planté un peu n'importe comment dans l'espace interne des tènements invisible de la rue. Toutes les études urbaines ont conclu à une forte plasticité de l'habitat ancien, à l'importance du secteur des constructions "provisoires" multipliées en période de dynamisme, et réduit aussi rapidement en temps de déclin ou de dépeuplement (43).

Il n'est donc pas illicite de comparer le nombre des constructions discernables sur le plan, et celui des édifices recensés par les Nommées. Au surplus le but n'est pas de parvenir à une hypothétique exactitude, mais à des ordres de grandeur dont la connaissance vaut mieux, chacun en conviendra, que la simple ignorance.

Ceci dit, comparons. Le dénombrement réalisé à partir du Plan aboutit à un total - cloîtres, Saint-Just et plat-pays compris -, de 4677 édifices ; défalcation faite des maisons contenues dans les cloîtres, et des constructions extérieures aux nouveaux remparts, ce total est de 4050 (44).

Les nommées de 1551 recensent, elles, 3408 maisons auxquelles s'ajoutent 136 granges et fénières. Mais ces Nommées "alphabétiques" (les immeubles sont énumérés sous les prénoms et patronymes des propriétaires) ne sont pas complètes (45). Les séries de prénoms commençant par les lettres A, R, T, O, U, V, font défaut ; or, ces prénoms comptent pour 15% -selon les rôles de taille contemporains- dans l'effectif de la population totale (46). Extrapolation faite, les Nommées de 1551, complètes, devaient inventorier un peu plus de 4200 édifices.

Sur un même territoire apparaissent donc d'une part 4050 constructions (le plan) et de l'autre 4200 (les Nommées). La différence, inférieure à 4% doit être tenue pour négligeable.

Le résultat doit-il surprendre ? Certainement si l'on réfléchit sur une exactitude qui n'était pas le souci le plus communément partagé par les auteurs de "portraits". Non si l'on pense qu'il était très facile de connaître les résultats des diverses estimes urbaines, possible sans aucun doute de consulter les nommées ; et que surtout certaines autorités - lyonnaises ou extérieures - avaient le souci de montrer une ville pourvue du moindre de ses immeubles. Les graveurs quant à eux, moyennant une légère modification de l'échelle, eussent été bien aises d'économiser leurs burins et leurs peines. L'exactitude globale de l'inventaire immobilier implique des intentions qui n'étaient pas de leur fait (47).

Cette remarquable justesse de la "scénographie" globale ne signifie pas toutefois que les graveurs aient fait preuve d'une identique précision dans la répartition de leurs figurines au long des rues ou à l'intérieur des îlots. Mes comparaisons en ce domaine ont porté sur 18 quartiers et îlots, rues et fragments de rues bien visibles sur le plan d'une part et précisément cernables dans les Nommées d'autre part (48). Le résultat est bon -parfois excellent- dans sept cas ; assez satisfaisant pour huit autres ; franchement mauvais pour les trois derniers... Excellent par exemple pour l'espace compris entre les portes de Pierrescize et Bourgneuf : ici les Nommées recensent 117 maisons et le Plan en fait apparaître 103 ; excellent encore à l'autre extrémité de la ville pour la section de la rue Saint-Georges comprise entre la porte et la Commanderie ; dans un cas (Nommées) 21 maisons et dans l'autre (Plan) 23. Le résultat semble bon pour le Bourg Saint-Vincent qui, en 1518 (seule référence malheureusement possible, mais le bourg s'était peu transformé depuis) rassemblait environ 200 maisons et granges, tandis que le plan en montre un peu plus de 180. A l'opposé, la Rue Neuve, en 1528 comptait entre 75 et 80 maisons qui ne sont que 40 sur le Plan (49).

Trêve d'exemples. Les autres résultats s'échelonnent entre ces extrêmes. D'une manière générale, les auteurs ont tenu compte du nombre des immeubles quand celui-ci était bien visible, ou connu (des notables), ou aisément déductible de l'examen des Nommées; quand aussi l'orientation de la rue et des tènements leur permettait de juxtaposer sans mal leurs figures. C'est pourquoi les rues orientées est-ouest, dans l'axe de leur perspective ont été particulièrement maltraitées.

Nos auteurs se sont plutôt attachés à donner une idée acceptable de la densité relative de l'habitat en concentrant un nombre plus ou moins élevé de constructions à l'intérieur des îlots. Les plus denses ont alors une majorité d'édifices derrière leurs façades riveraines. C'est à l'empire le cas du quartier compris entre les rues Mercière, Ferrandière, Tupin et la Croisette ; ou encore au nord de Saint-Nizier entre Boucherie, Fromagerie, rue Longue et Notre Dame de Rue Neuve. Au royaume ce sont les îlots nord-occidentaux du quartier du Palais qui paraissent les plus denses, ainsi que l'imbroglio architectural compris entre le Garillan et les Changes. Par contre, les îlots situés au sud de la rue Confort, à l'ouest de la Blancherie, entre Saint-Pierre et le Rhône révèlent de vastes étendues de jardins derrière la ligne mince des maisons sur rue (50).

Les perspectives du Plan tentent également de traduire les différences visibles entre l'aspect des artères marchandes, et celui des rues vouées à l'échoppe ou à la simple résidence, sur ce point, la densité des arcs de boutiques et des portes (les commissaires aux Nommées prenaient soin d'en faire le compte et souvent les confondaient) est un bon révélateur de l'activité commerciale (51). Au Royaume, la rue de Flandres et le quartier des Changes s'opposent ainsi à Bourgneuf et à la Peyrolerie. A l'Empire les frontières du commerce (et des foires) passent par les Jacobins, la rue du Puitspelu et du Palais Grillet, Notre-Dame de Rue Neuve, et la rue de la Lanterne. Au-delà de cette ligne irrégulière, seules les maisons d'angle, aux carrefours sont trouées d'arcs. Vers 1550, Sébastien Serlio pouvait envisager la construction d'un palais, à deux pas de la rue Mercière, entre Saint-Antoine et le Temple, dans un tènement où selon lui on ne trouvait que de pauvres maisons et de vieux magasins (52) ; les abords des Cordeliers étaient, selon l’Aumône générale, peuplés d'artisans misérables (53), et le quartier de Rue Neuve demeurait voué à la charpenterie, au transport et à l'affanage. En somme, l'ancien centre marchand délimité par la réglementation du premier temps des foires (vers 1460) conservait sa prééminence, et les quelques tentacules grandies ici ou là durant les trois générations de la prospérité n'avaient pas modifié fondamentalement la très vieille géographie des affaires. Voilà ce que révèlent les archives, et ce que montre le Plan.

Mais l'aspect d'un quartier, et l'importance de son peuplement, procèdent aussi de la hauteur des immeubles qui le composent. Partons ici du réel ; les Nommées de 1528 nous apprennent que l'ensemble immobilier lyonnais est, pour les deux tiers composé de maisons "hautes moyennes et basses" dont on sait qu'elles comportent souvent plus de trois niveaux (54). Les mêmes estimes -les plus précises de la série en ce domaine- conservent heureusement les descriptions détaillées de 229 immeubles appartenant aux quartiers des Changes, du Palais et du Gourguillon. Les maisons de plus de quatre étages comptent pour 1% de l'ensemble et trois d'entre elles, avec leurs six niveaux dominent le centre de la rive droite (55).

On relève toutefois de très sensibles différences entre les trois quartiers. C'est à la Saunerie et aux changes que les très hautes maisons sont les plus nombreuses. Les immeubles de plus de quatre étages y sont majoritaires, alors qu'ils ne comptent que pour 16% au Palais et 8,4% à Saint-Georges.

Tournons-nous vers le Plan : aucune maison de six étages n'y a été distinctement dessinée et les maisons de cinq niveaux (greniers compris) y sont extrêmement rares (j'en relève seulement 8) (56). Le plan minore donc - sans doute pour des raisons graphiques - la hauteur des plus grands immeubles. Toutefois, des variations existent dans la physionomie des îlots. La comparaison de leur " coefficient d'élévation " (nombre total de niveaux divisé par le nombre de maisons dans un secteur donné) fait apparaître quatre catégories de quartiers. Au premier rang (coefficient supérieur à 3) la Saunerie, les Changes et les Albergeries jusqu'au trève Saint-Paul. A l’Empire, l'Herberie et la Pêcherie. Viennent ensuite (coefficient compris entre 2,5 et 3) le reste du Royaume - sauf Saint-Georges et le Bourgneuf - et, à l’Empire, la Draperie et le Puitspelu. Une troisième catégorie (coef. compris entre 2 et 2,5) englobe Bourgneuf, Saint-Georges et nombre de quartiers d'empire (dont Mercière, Confort, Saint-Vincent et Grôlée) ; paraissent enfin (coef. inférieur à 2) Saint-Just, la Blancherie, l'Hôpital et le Port Charlet (57).

La vérification de cette hiérarchie a été esquissée pour trois quartiers du royaume. Elle peut être conduite pour l'ensemble de la rive droite à l'aide des Nommées de 1551. Un seul exemple mais majeur : la rue de Pierrescize à Bourgneuf ne comprend que 6,6% de maisons "hautes moyennes et basses", mais celles-ci comptent pour 61% entre la porte de Bourgneuf et Saint-Christophe et pour 90% dans le quartier du port Saint-Paul (58).

Récapitulons ces remarques austères : il est clair que les physionomies spécifiques des Changes et du Palais suggérées par le Plan, correspondent bien aux descriptions de 1528 et aux "coefficients d'élévation" que j'ai calculés. A l’Empire, le quartier dont le coefficient est le plus fort est celui de l’Herberie-Pêcherie. Or, les travaux très rigoureux d'O. Zeller prouvent que cette rue détenait, en 1597, le record d'occupation par maison et qu'à cette date ce coefficient d'occupation était beaucoup moins élevé au Palais qu'à la Saunerie ou au port Saint-Paul (59).

Cette analyse suffit, me semble-t-il, à écarter l'idée, il y a peu émise selon laquelle la hauteur des immeubles s’accroissait au fur et à mesure que l'on s'éloignait du centre. De hautes maisons de rapport ont bien été édifiées par les notables, mais à la périphérie du centre, non sur les marges urbaines. A quelques exceptions près, la hiérarchie de l'étagement architectural était harmonique de celle des fonctions et donc de la richesse... (60)

Les signes extérieurs de richesse apparents sur le Plan et essentiellement exprimés par le dessin des baies peuvent être, eux aussi, rationalisés et synthétisés en coefficients (nombre de croisées rapportée au total des baies dans un ensemble de façades) ordonnés. J'épargnerai les chiffres au lecteur, mais signalerai seulement que les conclusions tirées de ce classement ne contredisent en rien la géographie sociale de la ville décrite par R. Gascon à l'aide des registres d'imposition de 1545 (61).

Dressons un premier bilan : le Plan évalue correctement le patrimoine immobilier lyonnais, répartit assez judicieusement les constructions dans l'espace urbain, parvient à ce résultat en minorant le nombre des hautes maisons, mais respecte la géographie des fonctions, des étagements et de la richesse. Voilà pour le crédit ; mais le compte des déformations, des réductions et des interprétations est loin d'être dérisoire.

Constat primordial : dans un souci de lisibilité compréhensible, mais qui transforme les structures de la ville, la largeur des voies de circulation est toujours majorée et parfois de manière caricaturale. Presque partout l'alignement des façades est d'une régularité idéale. Les décrochements ou les ruptures se comptent sur les doigts de la main et, dans les moindres ruelles, les limites de la voie publique sont tirées au cordeau (62). Admettons l'action opiniâtre et inlassable des voyers de la ville ainsi que les effets de la reconstruction ; du moins dans les artères majeures (63) : mais à Bourchanin, rue Ferrachat, vers l'Arbresec ?

Mieux : le promeneur ("scénographique") qui va de l'église Saint-Vincent à la porte de la Lanterne traverse un quartier de maisons hautes et basses, de jardins et de terrains à bâtir ; mais les maisons implantées en ordre lâche sont reliées par des murs bien construits, troués de place en place par des portes aux encadrements de pierre qui donnent accès aux jardins et aux pies. Identique régularité des murs bordiers vers les Escloisons, rue Pisay, entre les Célestins, Ainay et le Plat, le long de la montée Saint-Barthélemy. Admirons donc un espace public si parfaitement séparé des cours, des clos, et du "privé" par de beaux murs puisque, selon l'image, la barrière ou la palissade n'ont pas leur place en ville. A l'intérieur même des îlots, ce sont encore des murs - tous de hauteur égale ! - qui séparent les tènements, les jardins, et les terrains vagues. Admirable concorde des propriétaires mitoyens... (64)

La structure des façades s'accorde à cette régularité ; elles sont uniment plates. Un mouchetis de points figure sans doute le crépis ; les dessins d'appareil ne sont pas rares, et la pierre est généreusement distribuée. Une quinzaine de références sont faites au colombage, mais réservées à une fraction d'étage, à un sommet de tourelle et à quelques granges (65). Des encorbellements, parfois suggérés, n’entraînent pourtant aucun décrochement dans la verticalité du mur (66), et c'est seulement sur la Saône que ressauts, corbeaux, galeries en surplomb, retraits et lanternons rompent de loin en loin la monotonie de hauts murs, partout ailleurs juxtaposés sur un même plan, protégés par des toits peu inclinés et dépassant à peine de la ligne droite des gouttereaux (67).

Or nous savons que beaucoup de maisons lyonnaises comportaient un "avant", que la ferme très largement débordante du toit, soutenue par de longs poteaux abritait une galerie lorsque la maison était haute, et des bancs installés devant les ouvroirs. L'intense reconstruction qui transforma le centre urbain entre 1460 et 1540 aurait-elle fait disparaître ces éléments d'un autre âge ? dans les rues de Flandre, du Palais, en Mercière et en Draperie certainement. Mais en 1551 les consuls enjoignent au voyer de ne plus permettre les avancements sur les rues et places publiques sans en informer le conseil. L'année suivante les habitants de la rue Thomassin demandent la démolition des galeries couvertes situées à l'une des extrémités de la voie (68) ; ces galeries couvertes "à la coutume de la ville" étaient pourtant voisines de la Mercière, dans un quartier actif et en grande partie reconstruit. Peut-on croire qu'avants et galeries avaient disparu des "villages urbains" de Bourchanin, du Saint-Esprit, et Saint-Vincent ou de la rue Breneuse ? La vue de P. Woeriot, contemporaine du Plan esquisse un Bourchanin pourvu de maisons ou de granges aux toits très largement débordants dont les arbalétriers sont nettement visibles... (69)

La paisible géométrie des habitations de l'Arbresec, de Saint-Vincent ou de la Blancherie n'appartient pas au réel ; et les bicoques qui, effectivement parsemaient en tous sens l'espace interne des tènements centraux avant l'édification arrière-corps définitifs ont été confondus avec ceux-ci par les auteurs du Plan, et sciemment transformées en maisons de très honnête apparence (70). La métropole lyonnaise se devait d'être opulente et nette jusqu'au fin-fonds de ses tènements. Le bel ordre de l'espace urbain est de nature politique.

D'ailleurs, observons le plat pays : arbres et prés y composent un paysage riant civilisé par la ville. La campagne proche est un très vaste parc printanier, où il fait bon s'ébattre, galoper avec les copains, conter fleurette aux filles, sonner du cor, chasser à l'oiseau ou le lièvre... On devine ici ou là des cultures ; mais nulle part ceps, grappes ou sarments n'apparaissent. La vigne cette "sacralité lyonnaise" qui tapisse les coteaux de Fourvière, de Bourgneuf et de la Croix-Rousse est évincée du paysage (71). Les porteurs de hotte ne besognent pas aux vendanges, mais aux fortifications. Sur une population de 155 personnages, il n'y a pas vingt paysans ; les autres terrassent aux remparts, gardent la cité ou bien s'amusent.

Intra-muros, le spectacle n'est pas bien différent ; sur 300 citadins environ plus de moitié voyagent ou se promènent et un quart d'entre eux se livrent au jeu. Les seuls travailleurs massivement représentés sont les bateliers et les haleurs. Aucune allusion n'est faite aux grands métiers qui sous-tendaient la prospérité urbaine, à l'imprimerie ou à la soie (72). Mais surtout, pas de mendiants dans les rues, pas de guenilles dans la foule ; les gestes du jeu ont été préférés à ceux de l'aumône ; élégance et "honnêteté" donnent le ton à une société vivant en harmonie avec un paysage dont Misère et Vétusté ont été bannies. La scénographie se transforme alors en théâtre et le Plan met en scène une ville puissamment défendue, opulente, ordonnée, gouvernée comme doit l'être une cité "marchissant des nations étrangères" ; bref une ville idéale dans l'ordre politique (73), et susceptible de le devenir dans celui de l'architecture.

 

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