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Je
rêvais sur le plan "scénographique" de Lyon de
1550, et, selon la méthode ignatienne, j'essayais d'appuyer
ma méditation sur une reconstitution du temps et des
lieux.
André
BILLY
Derrière
ce titre, se découvre un sujet que nous aurions pu formuler
ainsi : les découvertes ou les inventions multiples d'un
plan perdu. Le véritable sujet que nous ne faisons qu'entrevoir,
ici, est celui de l'invention au sens archéologique du terme.
Toute (re)découverte historique valable suppose un regard
neuf porté sur l'enseveli ou le trop bien connu. Parce qu'elle
inscrit le document dans un champ méthodologique et historiographique
déterminé, cette révélation ou cette
lecture renouvelée qui défait les interprétations
antérieures, opère à la manière d'une
réduction, réduction qui, à son tour,
sera dépassée, c'est-à-dire déplacée,
recadrée. Sans doute, n'y a-t-il pas de document historique
de quelque valeur, pour ne pas parler des oeuvres d'art - ce qu'est
aussi le plan - qui ne se garde et ne se retire dans le mouvement
même de sa mise au jour.
Reproduit, à
de multiples reprises - pas un siècle qui n'ait sa version
- le plan de Lyon, s'il a laissé peu de traces dans les écrits
du temps, n'a pas cessé d'être présent, sous
une forme ou sous une autre, dans l'horizon de l'historiographie
lyonnaise. Et nous ne parlerons pas de son indiscutable influence
sur la cartographie locale, plus précisément sur les
plans cavaliers du XVIIe siècle (plan manuscrit de 1607 par
Philippe Le Beau ; plans gravés de 1630 et de 1659 d'après
Simon Maupin) mais aussi sur l'incorrigible orientation à
l'ouest de la plupart des plans de Lyon. Pendant un temps, les meilleures
de ces reproductions parvenaient à faire oublier l'original.
D'où ces découvertes à répétitions,
mi convaincues mi jouées - le coup publicitaire du plan "trouvé
en morceaux, dans un sac de toile, oublié au fond d'un placard"
(1) - et ces retours réguliers à l'unicum des
Archives municipales pour amender la leçon devenue irrecevable.
Il y eut, d'abord,
l'époque des géographes, Braun, en tête, avec
son Grand théâtre des différentes cités
du monde dont le premier tome, paru en 1572, contient une bonne
réduction du plan de Lyon. Pour ces vulgarisateurs plus ou
moins rigoureux, il importait peu que l'état figuré
sur le plan ne fût plus exactement celui de la ville à
la date où ils en diffusaient largement la reproduction auprès
des commerçants, voyageurs et curieux de toutes sortes.
Puis vint l'époque
des historiens, génialement inaugurée, en 1696, par
le père Ménestrier, époque qui se prolongea
tard dans le XIXe siècle. Réduit dans des formats
toujours plus raisonnables, le plan était devenu l'illustration,
sinon obligée, du moins attendue, de toute histoire de Lyon.
Théâtre d'un drame dont les héros avaient pour
nom : Échevins, Archevêque, Roi, etc., le plan de Lyon
renaissant présentait encore l'image d'une ville non pas
tant disparue, qu'incomplète, en formation, bref à
l'état de l'enfance, propre en cela à servir de pendant
pittoresque au non moins inévitable plan de Lyon moderne,
levé géométralement, et anticipateur des accroissements
ou embellissements à venir.
Il y eut enfin
(nous y sommes encore) l'époque de l'érudition. Une
société de topographie historique de Lyon, fondée
pour l'occasion, s'employa à réunir des fonds et passa
commande, aux graveurs lyonnais Séon et Dubouchet, de la
reproduction en fac-similé d'un plan reconnu d'autant plus
précieux que, recherches faites, il s'avérait unique.
Quatre années, de 1872 à 1876, seront nécessaires
à son exécution pour un résultat, cela a été
dit, exemplaire de précision et d'élégance.
Là où un simple dessin au trait aurait contenté
l'érudit sourcilleux, on est allé, pour le plus grand
contentement de l'amateur, jusqu'à imiter, par la pointe,
les tailles du burin et les valeurs de l'original. Le mérite
de l'entreprise ne s'arrête pas là. Les lacunes du
plan, qu'on sait sévèrement rogné sur tous
ses côtés, ont été restituées
d'après les réductions connues, témoins de
l'intégrité passée du monument. Doublure si
parfaite qu'à l'occasion d'une nouvelle restauration, on
fit appel à elle pour tenir place de l'original dans les
manques trop évidents de celui-ci. Le fac-similé,
en tant que substitut accessible, manipulable, et amélioré
d'une pièce d'archives que son état de conservation
semblait avoir rendu à jamais inutilisable, aura été
à la fois le produit et l'un des moteurs d'un courant d'érudition
tourné vers l'étude de la topographie historique où
s'illustrèrent parmi les meilleurs des historiens de Lyon.
Aujourd'hui
que la photogravure et la libéralité des édiles
lyonnais exposent le plan à la chance d'études nouvelles,
il n'est peut-être pas inutile de faire le bilan de ses fortunes
passées.
La réduction de Braun, 1572.
Les Civitates
orbis terrarum, in aes incisae et excusae, et descriptione topographica,
morali et politica illustratae qui ont été publiées
à Cologne de 1572 à 1617, constituent, pour le domaine
de la géographie, l'une des plus ambitieuses et des plus
spectaculaires entreprises éditoriales de la fin de la Renaissance
(2). Conçu sur le modèle du Theatrum orbis terrarum
(Anvers, 1570), le célèbre atlas formé
par Abraham Ortelius, et très fortement inspiré dans
le dessin et la gravure des travaux de l'école géographique
hollandaise, le Grand théâtre des cités du
monde, pour l'appeler de son titre français, est une
vaste compilation (six tomes en trois volumes) de vues et de plans
cavaliers en partie originaux. Par rapport aux recueils précédents,
les Civitates orbis terrarum se caractérisent par
une recherche systématique des documents topographiques.
Un texte, à la fois historique et descriptif, occupe le verso
des planches gravées. A l'origine de l'entreprise, se trouve
un des piliers de cette république des géographes
qui pesa d'un si grand poids dans la diffusion des connaissances
au XVIe siècle : Georg Braun, ou Bruin (1541-1622), archidiacre
de Dortmund, chanoine de la collégiale de la cathédrale
de Cologne. Les planches ont été gravées par
Simon Novellanus, originaire de Malines, mort vers 1590, et Frans
Hogenberg, fils d'un graveur de Munich, formé à Malines,
et mort vers la même date. C'est à lui que l'on doit
la majorité des planches du Theatrum orbis terrarum. Il
est difficile de dire si les deux collaborateurs de Braun ont eux-mêmes
dessiné les réductions des plans qu'ils avaient à
graver. Cette tâche revenait peut-être au peintre et
dessinateur anversois Joris (Georg) Hoefnagel (1542-1600) qui, au
cours de ses voyages à travers l'Europe, ramena un grand
nombre de vues originales destinées au recueil de Braun.
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Figure
14
Plan
de Braun, 1572, archives municipale de Lyon (catal. n°1).
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La réduction
du plan de Lyon (catal. n° 1, fig. 14) forme la dixième planche
du tome 1er. Cet emplacement donne à penser que Braun ou
l'un de ses informateurs, peut-être Hoefnagel lui-même,
n'ont pas eu trop à chercher pour mettre la main sur le modèle.
Dans sa préface, Braun s'est plu à mentionner et le
nom de ses collaborateurs et celui des amateurs qui lui ont procuré
des documents. On n'y relève rien qui puisse se rapporter
au plan qui nous occupe, non plus qu'à la ville de Lyon en
général. La description de Lyon, imprimée au
verso du plan, est d'un certain Jean Metel, Bourguignon, ami de
Braun. C'est à sa sollicitation que Metel a rédigé
ce texte très médiocrement documenté. Là
encore, il n'est pas question du plan. L'éditeur aura préféré
le plan cavalier à la vue de Lyon par Androuet du Cerceau
(1548). Celle-ci avait été reproduite, agrandie de
moitié, et gravée en taille-douce, en 1550, par le
graveur Balthasar van den Bosch pour le compte de Jérôme
Cock. On en retrouve des réductions gravées sur bois
dans chacun des recueils topographiques qui ont précédé
les Civitates (3). Dans le tome V de cet ouvrage (après
1580), la planche 19 montre une vue de Lyon, prise du nord,
à l'emplacement du fort de Vaise. Elle porte en titre Lvgdvnvm
vulgo lion et en souscription Ex archetypo aliorum delineauit
Georgius Houfnaglius. Sauf l'originalité du point de
vue, elle n'est pas d'un très grand mérite quant au
dessin.
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Figure
15
Anonyme,
réduction du plan de Braun, fin XVIe - début
XVIIe siècle, bibliothèque municipale de Lyon
(catal. n°3) (gandeur réelle).
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Le plan de Lyon
a fait l'objet, dans les décennies qui suivirent la parution
du premier volume des Civitates, de plusieurs réductions
gravées. Nous en avons recensé trois mais il se pourrait
qu'il en existât d'autres. Celle du graveur vénitien
Francesco Valegio (catal. n° 2) appartient à une compilation
de poche du grand recueil de Braun, compilation parue à une
date indéterminée sous le titre de Raccolta di
le piv illvstri et famose città di tutto il mondo. Les
deux autres (catal. n° 3, fig. 15 ; catal. n° 4), qui tiennent plus
de la vignette que de la planche de plan, sont anonymes. Nous n'avons
pu identifier la publication d'où elles ont été
extraites. Rapprochées du grand plan en vingt-cinq feuilles,
ces réductions font l'effet de prouesses. Il semblerait que
plus l'on s'éloignât du modèle, plus l'on tendît
vers la miniaturisation. La ville se trouve ainsi réduite
à son site : le schéma de la "presqu’île".
La réduction de Tardieu,
1696.
Il devait revenir
au père Claude François Ménestrier, S.J. (1631-1705)
(4), le théoricien de la Philosophie des Images (Paris,
1682), cette somme de l'allégorisme baroque, l'auteur du
programme "à double entente" des peintures de Thomas Blanchet
pour l'hôtel de ville de Lyon, de ceux encore d'innombrables
scénographies d'entrées, de fêtes, de ballets,
et de réjouissances de toutes sortes, c'est donc à
l'inventeur fécond et ingénieux d'"histoires" qu'il
aura fallu expier une dépense rhétorique sans égale
en élevant pierre à pierre, à la ville de Lyon,
le monument scrupuleux de son histoire. N'avait-il pas, dans ses
premiers écrits, feint de donner dans les "fables impertinentes"
du pseudo Bérose sur Lugdus, roi celte fondateur de Lyon,
à qui la monarchie française devait encore le nom
préféré de ses rois ? (5) Résultat de
trente années de recherches, l'Histoire civile ou consulaire
de la ville de Lyon qui est parue à Lyon, en 1696, s'interrompt
au commencement du XVe siècle. La suite prévue par
l'auteur est restée à l'état de notes que conserve
aujourd'hui la bibliothèque municipale de Lyon. Le 20 novembre
1698, la municipalité accordait au savant jésuite,
en récompense de son travail, une gratification de 1300 livres,
renouvelant ainsi le geste généreux qui avait été
fait au siècle précédent en faveur de Paradin.
Ménestrier s'acquitta de même de l'histoire de l'église
lyonnaise mais ce dernier ouvrage, quoiqu'achevé, et destiné
à former le troisième volet de l'Histoire de Lyon
ne vit jamais le jour.
On peut lire
l'Histoire civile comme une longue note critique et érudite
à l’Éloge historique de la ville de Lyon que
Ménestrier avait fait paraître dans cette ville, en
1669, à la veille de son départ pour Paris où
devait se poursuivre sa carrière de savant mondain. Cet ouvrage
vaut surtout pour l'armorial des échevins, manière
de défense et illustration de leur anoblissement par privilège
royal, que l'auteur avait fait dessiné et gravé. Deux
ans avant de livrer au public la première partie de l'Histoire
civile, Ménestrier en publiait les prolégomènes
et faisait connaître, du même coup, la mesure de son
ambition d'historien. Plus que le programme d'un ouvrage annoncé,
les Divers caractères des ouvrages historiques avec le
plan d'une nouvelle histoire de Lyon (6) se veut un abrégé
de "toute l'Encyclopédie de l'histoire" soit, ainsi
que le précise Ménestrier, l'équivalent pour
cette discipline de ce qu'est la Poétique d'Aristote
à la littérature. Aussi, l'ouvrage offre-t-il, sous
la forme d'une typologie raisonnée des divers genres historiques,
un tour d'horizon bien informé de l'historiographie à
la fin du XVIIe siècle. Si, d'après la terminologie
de Ménestrier, l'Histoire civile ou consulaire relève,
pour son objet, de la catégorie des "histoires particulières",
pour la forme, elle appartient au genre historiographique de l'"histoire
critique et authorisée" auquel Mabillon, avec son fameux
De re diplomatica (1681), avait donné ses fondements
méthodologiques. Cette école historique, principalement
représentée par la congrégation des Jésuites
d'Anvers, organisée autour de Jean Bolland, et par celle
des Bénédictins de Saint-Maur dans leur abbaye de
Saint-Germain-des-Prés, à Paris, avait en vue surtout
la collecte des sources et leur publication. On sait, par Ménestrier
lui-même, qu'il avait entrepris avec plusieurs "antiquaires"
parisiens auxquels s'était joint le médecin lyonnais
Jacob Spon, en qui l'on reconnaît quelques fois l'inventeur
de l'archéologie, une Histoire romaine sur les Monuments
anciens comme inscriptions, médailles, bas-reliefs, pierres
gravées (7). Il y avait là en germe les
corpus archéologiques qui verront le jour au XVIIIe siècle.
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Figure
16
Plan de
Tardieu, 1696, archives municipales de Lyon (catal. n°5).
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L'Histoire
civile ou consulaire est donc, pour l'essentiel, une histoire
de Lyon par les monuments qu'ils soient textes, inscriptions ou
autres. Au nombre des textes anciens que Ménestrier fut le
premier à faire connaître, se range le célèbre
cartulaire d’Étienne de Villeneuve, recueil des titres et
privilèges de la ville de Lyon que détenait alors
Laurent Pianello de la Valette, et qui constitue aujourd'hui l'une
des pièces les plus anciennes et des plus précieuses
des Archives municipales. C'est lui aussi qui donna la première
représentation du sceau et du contre-sceau de la commune
de Lyon au XIVe siècle que Paradin s'était contenté
de décrire comme a tenu à le rappeler son successeur.
Organisé
avec plus de rigueur qu'ont bien voulu le reconnaître ses
détracteurs, partisans d'une histoire "philosophique" conduite
comme un bon récit avec "unité d'action et d'intérêt"
(Mably), l'ouvrage de Ménestrier est divisé en trois
parties : dissertations préparatoires, événements,
preuves des événements (collection de documents).
L'illustration, si abondamment répandue dans l'ouvrage (figures
dans le texte, planches et dépliants hors texte) n'a pas
un simple rôle de divertissement agréable. Par ses
vertus d'explication et de persuasion, elle participe de l'économie
des "preuves" : "Les Antiquitez, Inscriptions, Monnoyes,
medailles [sic], bas reliefs, &. seront une partie de
ces preuves" (8). L'apparat iconographique viendrait, en quelque
sorte, couronner l'appareil critique pour la plus grande efficacité
de la machine historique. La généalogie de cette autorité
reconnue au document iconographique serait à faire. Nul doute
que l'intérêt marqué par Loyola et par sa postérité
intellectuelle pour l'"image", support de la méditation,
en constitue un moment décisif.
En faisant servir
à l'illustration de l'Histoire civile ou consulaire
la "carte de la ville comme elle étoit il y a environ
deux siècles" ou Carte de l'ancienne ville de Lyon
(catal. n° 5, fig. 16), selon la plaisante formule de la légende,
comme si l'on avait affaire à la mise au jour archéologique
d'une cité disparue, sans doute Ménestrier entendait-il
révéler au public l'existence d'un document dont l'intérêt
historique lui paraissait ne le céder en rien à celui
d'une inscription ou d'une charte inédite. Ainsi, mis à
part Braun qui le reproduit comme un document contemporain, Ménestrier
est devenu véritablement l'"inventeur" du plan de Lyon, non
seulement parce qu'il fut, peut-être, le premier à
le considérer comme un monument d'histoire, mais encore parce
qu'il a compris quel superbe tableau de théâtre, ce
document lui offrirait, placé en frontispice de son histoire
de Lyon.
Par une sorte
de critique interne implicite, Ménestrier donne une date
approximative du plan : "Cette carte represente la ville comme
elle estoit sous les regnes de nos Rois françois 1. et Henry
II" (incipit du cartouche droit). En parfait connaisseur de
l'emblématique, il n'a pu se méprendre sur la signification
des trois croissants entrelacés, à la différence
de J.J. Grisard qui y voyait l'indication ésotérique
du chiffre 3, chiffre qui est effectivement celui de la feuille
où se remarque ce motif. L'emblème commun de Henri
II et de Diane de Poitiers lui fournissait une sorte de fourchette
chronologique, au même titre, mais avec plus de sûreté,
que la représentation du cloître de Saint-Just, détruit
par les Protestants en 1562.
Pour faire,
en quelque sorte, parler le document, des remarques historiques
sur la topographie de Lyon ont été placées
à l'intérieur des cartouches, emplacement que l'on
réserve traditionnellement au texte de la dédicace
ou à de banales célébrations de l'antiquité
et de la prospérité moderne de la ville. Il est significatif,
de ce point de vue, que Ménestrier ait voulu voir dans l'innocent
jeu de ballon figuré à l'extrémité de
la presqu’île, la représentation de la fête lyonnaise
du Cheval fol qu'on sait, par ailleurs, autrement plus animée
et plus subversive, ce qui lui valut, du reste, d'être finalement
interdite (9). On notera encore la mention de l'existence, à
l'époque romaine, d'un canal navigable entre la Saône
et le Rhône, à la hauteur des fossés de la Lanterne.
Ménestrier avait revendiqué la paternité de
cette conjecture, à laquelle les historiens et les archéologues
ont depuis fait justice, dans les Divers caractères des
ouvrages historiques avec le plan d'une nouvelle histoire de Lyon
(10). L'historien affirme, à ce propos, avoir fait des
recherches dans les archives des communautés religieuses
lyonnaises pour y retrouver des cartes anciennes qui viendraient
appuyer son hypothèse. Des inscriptions supplémentaires
viennent suppléer les "lacunes" de la nomenclature. Les ruines
du théâtre romain de Fourvière sont identifiées
comme Amphitheatre.
Autre façon
de "mettre le document à la torture", Ménestrier prélève
le détail des voûtes de soutènement au-dessus
du quartier de Saint-Georges pour illustrer sa dissertation au sujet
Des grands chemins & des Aqueducs (catal. n° *6,
fig. 17 ; et sa reproduction par Colonia : catal. n° 7) (11). Chez
ce contemporain de Spon - véritable archéologue de
terrain, celui-là -, il y a, certes, une intuition archéologique,
mais elle demeure timide, empêtrée dans le fatras des
références livresques. Au fond de son cabinet de travail
parisien, Ménestrier se plaît à déchiffrer
le paysage archéologique de Lyon à travers la grille
d'une carte. Véritable théâtre de mémoire,
le plan aide l'historien à faire l'inventaire des "lieux"
du discours historique.
Dans la préface
des Divers caractères des ouvrages historiques avec le
plan d'une nouvelle histoire de Lyon, Ménestrier écrit
: "C'est aussi pour demander du secours, que je publie ce Projet,
parce que comme exprime la Devise que j'ay mise à la première
feuille de Livre, on a besoin d'aide pour de si grandes entreprises"
(12). Cet appel, en direction des possesseurs d'archives, expliquerait
que l'Histoire consulaire donnée, ici même,
comme étant sous presse, ait demandé deux années
supplémentaires pour paraître. Cela nous amène
à poser la question de la provenance du plan reproduit par
Tardieu, provenance sur laquelle Ménestrier reste muet. Celui-ci
nous apprend, toutefois, qu'il a puisé dans les Archives
de la Ville "la suite de nos Magistrats, les Reglemens [sic]
de Police, les reparations [sic] des Ouvrages publics, la
forme du Gouvernement, les Usages, les Cérémonies."
(13). C'est là, peut-être, qu'il a copié
les sceaux de la ville, aujourd'hui perdus, mais qui s'y trouvaient
au XVIIe siècle si l'on en juge par une ancienne mention
d'inventaire (14). A supposer, pourtant, que l'exemplaire qui a
servi de modèle à la gravure de Tardieu fût
effectivement celui que conservent aujourd'hui les Archives municipales,
il resterait encore à démontrer que l'original y figurait
dès cette époque. La première mention qui en
est faite dans les inventaires, ne remonte, en effet, pas au-delà
du second tiers du XVIIIe siècle.
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Figure
17
Anonyme,
détail du plan de Lyon au XVIe siècle, 1696,
archives municipales de Lyon (catal. n°6).
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S'agissant d'une
ville, tout ouvrage historique est un peu un itinéraire et
un guide. L'Histoire civile ou consulaire, complétée
du plan de Lyon, est à cet égard tout-à-fait
accomplie. Il est possible, du reste, que le Plan de Lion, Ancienne
colonie des Romains par Delamonce, daté de 1701, et plusieurs
fois reproduit (15), ait été destiné à
la seconde partie inédite de l'Histoire civile ou consulaire
(16). En tout cas, le procédé du pendant moderne
sera repris par la plupart des auteurs qui illustreront leur nouvelle
histoire de Lyon par une réduction, plus ou moins bonne,
du plan de Tardieu (catal. n° 10 à 12). Signalons une utilisation
secondaire du plan de Tardieu dans l'établissement, au milieu
du XVIIIe siècle, des plans terristes (17).
La réduction de Moithey,
vers 1780.
On ignore tout
des circonstances à la faveur desquelles l'ingénieur-géographe
parisien Moithey (18) qui a donné l'un des bons plans géométraux
(orienté au nord) de Lyon, au XVIIIe siècle (19),
en est venu à graver une réduction d'un "pourtrait"
de la ville, vieux de plus de deux siècles (catal n°8, fig.
18). Il n'est peut-être pas indifférent de noter, pour
l'historique de la conservation du plan de Lyon au XVIe siècle,
que Moithey avait dédié, en 1773, son plan de Lyon
moderne à Henri Léonard Bertin (1720-1792), ancien
intendant de Lyon (1754), secrétaire d’État depuis
1763. On sait que celui-ci avait les archives royales dans les attributions
de son ministère et que, de ce fait, il est à l'origine
de la création du Cabinet des Chartes pour l'enrichissement
duquel il avait organisé un réseau d'informateurs.
Comme l'aurait fait un des correspondants de Bertin pour une charte
enfouie dans des archives privées, Moithey a copié
presque fidèlement le plan y compris les ornements. Toutefois,
le dessin du cartographe est moins précis, disons plus schématique,
que celui de Tardieu.
Les progrès
enregistrés, aux XVIIe et XVIIIe siècles, non seulement
dans la technique de lever les plans, mais encore dans la manière
de figurer les données topographiques, conféraient
aux plans scénographiques de la période antérieure
un caractère archaïque où un esprit un peu sensible
pouvait découvrir un certain pittoresque. Avec cette réduction
du plan de Lyon au XVIe siècle, peut-être Moithey avait-il
voulu donner un pendant à son État présent
de la Ville de Lyon et de ses quartiers, assujettie à ses
nouveaux Accroisements (intitulé Plan historique de
la Ville de Lyon à partir de 1785) qui figurait la ville
moderne avec les "embellissements" projetés de Perrache et
de Morand. L'ingénieur-géographe ne pouvait ignorer
l'existence de la suite des plans historiques de Paris gravée
par L.C.D.L.M. (?), en 1705. Une entreprise similaire fut inspirée,
sous le Second Empire, au service municipal de la voirie de Lyon.
A l'époque où la Ville connaissait, sous l'administration
du préfet Vaïsse, les profondes transformations d'une
politique urbaine de type haussmannien, Le directeur du Service
municipal de la Voirie, Joseph Gustave Bonnet (1810-1875), ordonna
la confection d'une suite de réductions gravées des
principaux plans de Lyon. Pour illustrer la topographie lyonnaise
au XVIe siècle, il a été demandé au
graveur parisien, Lemaitre, une réduction du plan de Tardieu
(catal. n° 14). Le choix de Tardieu, de préférence
à Moithey, marque-t-il une réelle préférence
ou bien ignorait-on l'existence du second ?
Le plan de Moithey
ne paraît pas, en effet, avoir connu une grande diffusion
; du moins, n'a-t-il jamais été copié par les
historiens en quête d'une réduction du plan de Lyon
au XVIe siècle. En revanche, les éditeurs du fac-similé
de 1872-1876 l'utiliseront pour restituer les lacunes de l'original.
Ils lui emprunteront également le terme technique de "plan
scénographique" qui est devenu, grâce au fac-similé,
le nom sous lequel le plan est désormais connu.
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Figure
18
Plan deMoithey,
vers 1870, archives municipales de Lyon (catal. n°8).
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