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14 juillet 1918 : inauguration du pont Wilson

Dessin de guignol en poilu

Le 6 avril 1917, les Etats-Unis déclarent la guerre à l’Allemagne : ils rejoignent le conflit à un moment décisif, alors que les alliés russes commencent à se préoccuper davantage des bouleversements de leur pays. A l’été 1918, le corps expéditionnaire américain du général Pershing compte en France un million de militaires– les Sammies (1) –, qui participent progressivement aux combats aux côtés des Alliés. L’inauguration à Lyon le 14 juillet 1918 du nouveau pont de l’Hôtel-Dieu, renommé Pont Wilson, est l’occasion pour Edouard Herriot et la population de rendre hommage au président des Etats-Unis et à ses soldats.

L’amitié franco-américaine, une histoire de ponts

La construction sur le Rhône du nouveau pont de l’Hôtel-Dieu débute en octobre 1912 et s’achève en 1916. Il succède à l’ancien pont construit en 1837-1839 par l’entrepreneur Clauzel pour la compagnie des ponts du Rhône. Dès les années 1880, son état est jugé alarmant et il est finalement détruit entre avril et octobre 1912. Le nouveau pont présente à l’époque une structure révolutionnaire de type "Séjourné", du nom de l’ingénieur Paul Séjourné (1851-1939) dont la technique de construction allie maçonnerie et béton armé. Composé de deux ponts jumeaux en pierre de taille en calcaire blanc, il est recouvert dans l’intervalle par une dalle en béton armé. Quatre arches recouvertes de pierre enjambent le fleuve entre la rue Servient sur la rive gauche et la rue Childebert sur la rive droite. Quatre plaques apposées rive gauche précisent le nom du pont, les dates marquantes et les noms des constructeurs. L’Hôtel-Dieu tout proche donne son nom à ce pont majestueux, d’une largeur de 20 m et d’une longueur de près de 220 m.

 

Photographie sur plaque de verre de la construction du Pont de l´Hôtel-Dieu sur le Rhône, v. 1916, fonds du service municipal de la voirie. On aperçoit la structure en béton armé du tablier et la passerelle provisoire en bois en amont du pont - 15PH/1/771
Photographie sur plaque de verre de la construction du Pont de l´Hôtel-Dieu sur le Rhône, v. 1916, fonds du service municipal de la voirie. On aperçoit la structure en béton armé du tablier et la passerelle provisoire en bois en amont du pont - 15PH/1/771


 

La délibération du Conseil municipal en date du 24 juin 1918 (2) expose la démarche et les raisons qui ont poussé la Ville de Lyon à dénommer le nouveau pont de l’Hôtel-Dieu « pont Wilson », en hommage à Woodrow Wilson, président des Etats-Unis depuis 1912. Dans son rapport du 22 juin, le maire de Lyon Edouard Herriot rappelle tout d’abord qu’ « il convient de consacrer l’intervention des Etats-Unis, et en particulier du président Wilson, au milieu des événements formidables qui bouleversent la face du monde ». Après quatre ans de conflit au cours desquels Wilson s’en est tenu à la doctrine Monroe de repli sur le continent américain, le Royaume-Uni, l’Italie et la France se réjouissent de l’intervention des Etats-Unis, qui leur redonne espoir dans une victoire contre l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie. Jusqu’en juin 1918 pourtant, le conflit n’a pas encore basculé en faveur des Alliés : le corps expéditionnaire américain, qui doit être entièrement équipé par les Alliés, a encore peu participé aux combats. Les Sammies ne commencent à s’illustrer que lors de la seconde bataille de la Marne dans la région de Château-Thierry, entre début juin et mi-juillet 1918.

Le second argument du maire de Lyon renvoie à la topographie lyonnaise et à l’amitié franco-américaine : « considérant que le nouvel ouvrage dont il s’agit se trouve à proximité du pont Lafayette ; que le voisinage de ces deux dénominations perpétuera, pour les générations à venir, la mémoire des services réciproques que l’Amérique a reçus de la France et de ceux que le pays reçoit aujourd’hui de l’Amérique, délibère : est attribuée au nouveau pont de l’Hôtel-Dieu la dénomination de « Pont Wilson ».

Il est assez rare d’attribuer le nom d’une personne vivante à un édifice ou à une rue. Dans le cas du pont Wilson, cela ne pouvait se faire sans l’accord de l’intéressé : Edouard Herriot sollicite donc Woodrow Wilson par l’intermédiaire de l’Ambassadeur des Etats-Unis en France, William Graves Sharp : ce dernier fait « connaître que M. le président des Etats-Unis a été particulièrement touché de l’hommage public qui lui est offert par la Ville de Lyon ». Il reste désormais à organiser la fête.

 

Carte postale sur l’inauguration du pont Wilson le 14 juillet 1918. Bien que non présent, Wilson est la figure tutélaire de la cérémonie. Du haut de son médaillon, le maire de Lyon fait jeu égal avec le président des Etats-Unis - 4FI/4823
Carte postale sur l’inauguration du pont Wilson le 14 juillet 1918. Bien que non présent, Wilson est la figure tutélaire de la cérémonie. Du haut de son médaillon, le maire de Lyon fait jeu égal avec le président des Etats-Unis - 4FI/4823

 

Une fête nationale aux couleurs alliées

Depuis le début de la guerre, la fête nationale a perdu son côté festif : dans un télégramme circulaire du 11 juillet 1918, le préfet du Rhône rappelle au maire de Lyon que « la fête nationale du 14 juillet devra avoir un caractère exclusivement patriotique et commémoratif. (…) Devront être supprimées toutes manifestations présentant le caractère de réjouissances publiques, bals, illuminations, feux d’artifices » (3). La cérémonie est organisée comme de coutume place Bellecour : la tribune des officiels trône en son centre, les militaires français et les pompiers lyonnais sont cantonnés au nord et à l’est en attendant la prise d’armes, tandis que des invités triés sur le volet assistent à la cérémonie près des bassins au sud de la place
 

Arrivée des troupes américaines sur la place Bellecour par la rue Victor Hugo, 14 juillet 1918 - 4FI/4820
Arrivée des troupes américaines sur la place Bellecour par la rue Victor Hugo, 14 juillet 1918 - 4FI/4820

 

Ce 14 juillet 1918, la présence de troupes américaines, britanniques et italiennes, alignées à l’ouest de la place, bouleverse la tradition. Elle n’est pas seulement due à l’inauguration du pont : jouant depuis 1914 son rôle de base arrière, Lyon accueille depuis avril 1918 des troupes italiennes engagées dans le conflit, dont l’état-major s’installe dans la mairie du 6e arrondissement à partir du 1er mai. Des troupes américaines sont également cantonnées à Lyon en attendant de monter au front, ou pour stocker du matériel. Les usines lyonnaises d’armement, d’automobile ou encore de textile contribuent à leur équipement.

Les cérémonies débutent à 8 h place Bellecour en présence de l’Ambassadeur des Etats-Unis William Graves Sharp, du gouverneur militaire le général Ebener, du préfet du Rhône Victor Rault et bien sûr du maire de Lyon Edouard Herriot. L’harmonie municipale est rejointe pour l’occasion par les musiciens des armées américaine et italienne. Un groupe d’enfants réfugiés, qui ont bénéficié de l’aide de la Croix-Rouge américaine, se range au nord de la place. La prise d’armes est suivie de la remise de décorations récemment accordées, puis d’une offrande de fleurs à l’Ambassadeur par les enfants. Les officiels rejoignent ensuite le pont pour l’inaugurer : les discours du préfet, du maire et de l’Ambassadeur s’enchaînent, avant que les enfants des écoles ne viennent eux aussi offrir des fleurs. 

 

Invitation à assister à l’inauguration du pont Wilson le 14 juillet 1918 : elle est adressée à Georges Aveyron, délégué cantonal à la société scolaire de secours mutuels et de retraite et ancien directeur de l’école de garçons de la rue Vaucanson - 4FI/4946
Invitation à assister à l’inauguration du pont Wilson le 14 juillet 1918 : elle est adressée à Georges Aveyron, délégué cantonal à la société scolaire de secours mutuels et de retraite et ancien directeur de l’école de garçons de la rue Vaucanson - 4FI/49

 
Les troupes leur emboîtent le pas : le détachement américain ouvre le défilé avec la musique en tête, suivi des Britanniques, des chasseurs et carabiniers italiens, puis des pompiers lyonnais avec leur camion-pompe Berliet et enfin des fantassins et cavaliers français. Les militaires remontent la rue de la République et tournent devant le monument Carnot place de la République, dont le terre-plein a été réservé aux familles de réfugiés par la Ville de Lyon, « désireuse de leur donner un témoignage d’amitié ». Les troupes s’engagent ensuite dans la rue Childebert pour déboucher sur le pont Wilson, décoré de guirlandes et de drapeaux des différents pays en présence. L’effet est grandiose ! Le public se masse le long des quais, tandis que quelques privilégiés ont le bonheur d’y assister depuis le pont. Gnafron en fait partie et s’empresse d’écrire à Chignol/Guignol : « Afin de rien manquer d’une fête pareille / Dès le matin, après avoir vidé bouteille / Et mangé sur le pouce un bout de saucisson / Je me dirige du côté du pont Wilson » (4) ! On appréciera la richesse de la rime… 


 

Photographie sur plaque de verre du défilé militaire sur le pont Wilson, avec les troupes américaines au 1er plan, 14 juillet 1918, fonds du service municipal de la voirie - 15PH/1/783
Photographie sur plaque de verre du défilé militaire sur le pont Wilson, avec les troupes américaines au 1er plan, 14 juillet 1918, fonds du service municipal de la voirie - 15PH/1/783

 

A la sortie du pont, les troupes regagnent leur casernement ou leur cantonnement. La journée n’est pas pour autant finie puisqu’elle se poursuit à 15 h au Grand Théâtre (5), avec la « remise des diplômes aux familles des soldats lyonnais Morts pour la France et cérémonie d’adoption des Pupilles de la Nation ». Entre allocutions et discours, l’assistance écoute un « Salut aux Américains » suivi des hymnes américain, anglais, belge et italien. L’hommage aux Etats-Unis s’achève par « The American spirit », chanté par le chœur des jeunes filles de l’Ecole normale en présence de l’Ambassadeur.

L’inauguration du pont Wilson il y a 100 ans est donc l’occasion de rendre hommage aux Etats-Unis et à son président, dont l’engagement dans le conflit s’avère effectivement décisif dans les mois qui suivent. La ville continuera à inscrire son amitié franco-américaine dans la trame urbaine, puisqu’aux ponts Lafayette et Wilson s’ajoutera bientôt le quartier des Etats-Unis. Enfin, le centenaire de cette cérémonie est l’occasion de réinvestir le pont Wilson de toute sa mémoire historique et symbolique, dans ses dimensions locale, nationale et internationale.

 

Photographie sur plaque de verre du défilé militaire sur le pont Wilson, avec les troupes américaines au 1er plan, 14 juillet 1918, fonds du service municipal de la voirie - 15PH/1/616
Photographie sur plaque de verre du défilé militaire sur le pont Wilson, avec les troupes américaines au 1er plan, 14 juillet 1918, fonds du service municipal de la voirie (AML, 15PH/1/616).

 


Notes

  • [1] Appelés ainsi en hommage à l’Oncle Sam alias Samuel Wilson, un homme d'affaires new-yorkais qui s’est enrichi en fournissant l'armée en viande de bœuf pendant la guerre anglo-américaine de 1812.
  • [2] AML, 1217WP177_269. Toutes les citations de ce paragraphe sont extraites de cette délibération.
  • [3] AML, 1140WP/52. Toutes les citations de ce paragraphe sont extraites de ce dossier.
  • [4] Consultable sur le site des Amis de Guignol 
  • [5] Bâtiment de l’Opéra de Lyon aujourd’hui. 

 

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